En 1899, Washington réclamait la « porte ouverte » sur un marché de 400 millions de personnes. En 2026, la Chine est la puissance que les États-Unis redoutent le plus. Entre les deux, un même pari répété pendant plus d’un siècle — et manqué à chaque fois.
Juillet 1971. Les journaux racontent que le conseiller à la sécurité nationale de Richard Nixon, Henry Kissinger, en visite officielle au Pakistan, a attrapé un mauvais microbe et doit s’isoler quelques jours. L’histoire est fausse. Kissinger est dans un avion pour Pékin, capitale d’un pays avec lequel les États-Unis n’ont presque aucun contact diplomatique depuis vingt ans et qu’ils s’emploient officiellement à isoler du reste du monde. Sur place, il rencontre le Premier ministre Zhou Enlai. Et il lui serre la main, longuement, chaleureusement.
Ce détail-là n’est pas de la politesse. Dix-sept ans plus tôt, à Genève, le secrétaire d’État John Foster Dulles avait refusé la main du même Zhou Enlai. Kissinger répare un affront vieux d’une génération, parce qu’il sait exactement ce que ce geste avait coûté.
On présente volontiers la rivalité entre Pékin et Washington comme une donnée permanente, presque géologique. Elle ne l’est pas. Les deux pays ont été alliés dans une guerre mondiale, puis partenaires commerciaux pendant trente ans. Ce qui traverse vraiment leur histoire commune, c’est autre chose : une série de paris américains sur ce que la Chine allait devenir. Aucun n’a tenu. Et le dernier a produit exactement le contraire de ce qu’il visait.
1899 : la « porte ouverte » n’était pas un cadeau
Quand la pression occidentale s’abat sur la Chine, la dynastie Qing y règne depuis 1644. Les guerres de l’opium, menées de 1839 à 1860 par l’armée britannique, se terminent par des traités qui ouvrent les ports chinois aux étrangers et rognent la souveraineté de l’empire. En Chine, on appelle encore aujourd’hui cette séquence le « siècle de l’humiliation ». Ce n’est pas un slogan récent, mais une grille de lecture installée de longue date.
Les États-Unis arrivent tard et par le Pacifique. En 1898, ils annexent Hawaï, puis prennent Guam et les Philippines au terme d’une guerre contre l’Espagne. Les voici voisins de la Chine. En 1899, le secrétaire d’État John Hay formule la politique dite de la « porte ouverte » : intégrité territoriale de la Chine affichée, libre commerce pour toutes les puissances. Sur le papier, presque généreux. En pratique, il s’agit surtout de garantir l’accès américain au plus grand marché du monde de l’époque — 400 millions de personnes — sans avoir à payer le prix d’une colonie.
La légende d’une Amérique protectrice, qui aurait épargné à la Chine le dépeçage colonial, tient mal à l’examen. La note de Hay n’engageait personne et ne fut jamais garantie par la force. La même année, quand éclate la révolte des Boxers, Washington envoie près de 4 000 soldats participer à la répression, aux côtés de la coalition de huit pays — c’est-à-dire aux côtés des puissances qu’il prétendait contenir. Et chez lui, une loi d’exclusion votée en 1882 ferme la porte aux immigrés chinois, parqués dans les Chinatowns.
1938-1949 : soutenir le mauvais camp, jusqu’au bout
L’empire s’effondre vite. Une révolte militaire éclate à Wuhan en octobre 1911 ; la République est proclamée en janvier 1912. Les Américains comparent alors Sun Yat-sen à George Washington — projection révélatrice, qui en dit plus sur eux que sur lui. Sun meurt en 1925, Tchang Kaï-chek prend la tête du Kuomintang. Le Parti communiste chinois, fondé en 1921, trouve peu à peu son chef en Mao Zedong, fils d’agriculteur né en 1893.
Le Japon, lui, ne projette rien : il prend. Vainqueur de la Chine en 1894-1895, il lui arrache Taïwan et son influence sur la Corée ; il bat la Russie en 1905 ; il envahit la Mandchourie le 19 septembre 1931. Washington proteste et n’agit pas : après la crise de 1929, l’opinion américaine est isolationniste. En juillet 1937 commence l’invasion générale de la Chine. Le massacre de Nankin suit. Les estimations vont de 50 000 à 300 000 morts et les historiens ne s’accordent toujours pas : tout dépend du périmètre retenu, de la durée comptabilisée et des sources auxquelles on accorde le plus de crédit.
Dès 1938, alors que son pays n’est pas en guerre, Roosevelt fait passer clandestinement à Tchang Kaï-chek armes, munitions, nourriture, conseillers militaires et une escadrille de volontaires, les « Tigres volants ». Après Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, l’alliance devient officielle : Tchang siège à la conférence du Caire avec Roosevelt et Churchill, et le 18 février 1943 son épouse Song Meiling s’adresse au Congrès américain.
L’image est parfaite. La réalité l’est beaucoup moins. Le Kuomintang est désorganisé, rongé par la corruption ; ses armées, coupées de leurs routes de ravitaillement, manquent de munitions. Pendant ce temps les communistes s’installent. En août 1945, l’URSS déclare la guerre au Japon, les bombes tombent sur Hiroshima et Nagasaki, Hirohito capitule le 15 août. Quand les Soviétiques se retirent de Mandchourie, Mao en prend le contrôle et met la main sur un immense stock d’armes japonaises. Truman envoie le général George Marshall renouer le dialogue entre les deux camps : mission perdue d’avance, le Kuomintang refusant tout partage du pouvoir.
La guerre civile reprend en novembre 1946. Les troupes nationalistes sont détruites ou passent à l’ennemi. Le 1er octobre 1949, Mao proclame la République populaire à Pékin ; Tchang se replie sur Taïwan, à 130 kilomètres de la côte. Le premier pari américain — aider Tchang, c’était aider la Chine — s’achève sur un constat simple : Washington avait pris parti dans une guerre civile qu’il lisait mal, et misé jusqu’au bout sur le camp perdant.
Vingt ans de mur, et une main refusée
Ce qui suit est une leçon de rigidité. Truman refuse de reconnaître le gouvernement de Mao, mais annonce le 5 janvier 1950 que les États-Unis n’interviendront pas en cas de conflit entre Pékin et Taïwan : il redoute Staline plus que Mao. Puis la Corée du Nord attaque le Sud le 25 juin 1950, et tout se fige. La VIIe flotte est déployée dans le détroit de Formose ; Mao envoie plus d’un million de combattants soutenir Pyongyang. Chinois et Américains se tirent dessus pour la première fois. En mars 1951, MacArthur propose de lancer des bombes atomiques sur la Chine ; Truman le relève de ses fonctions. L’armistice du 27 juillet 1953 rétablit les frontières d’origine.
En Indochine, Washington finance la France à hauteur de milliards de dollars pendant que Pékin et Moscou soutiennent le Viêt-minh ; elle capitule à Diên Biên Phu en 1954. À Genève, la même année, Dulles refuse la main de Zhou Enlai. Eisenhower choisit l’embargo et l’isolement diplomatique ; fin 1954, Mao bombarde les îlots autour de Taïwan, la VIIe flotte s’interpose, et des armes nucléaires américaines sont stationnées à Taïwan à partir de 1958.
Pendant ce temps, la Chine se sépare de son parrain. Staline meurt en 1953 ; Khrouchtchev dénonce ses crimes en 1956 et défend la « coexistence pacifique ». Mao y voit une trahison idéologique. La rupture sino-soviétique est en marche, et Washington ne la voit pas venir. Le Grand Bond en avant (1958-1960) tourne à la catastrophe : entre 10 et 30 millions de morts en trois ans, fourchette énorme qui tient à l’état des archives et au mode de calcul de la surmortalité. Le renseignement américain annonce alors l’effondrement imminent du régime. Il n’arrive pas. Le 16 octobre 1964, la Chine fait exploser sa première bombe atomique et devient la cinquième puissance nucléaire : plus personne, ni à Washington ni à Moscou, ne pourra la menacer ainsi.
1971-1972 : le renversement le mieux gardé du siècle
Il faut des affrontements armés sur la frontière sino-soviétique pour que les choses bougent. Nixon, entré à la Maison-Blanche en janvier 1969, comprend qu’un adversaire brouillé avec son allié est un adversaire disponible. D’où la fausse maladie de juillet 1971, et l’ordre du jour de ce premier contact : retrait américain du Vietnam et de Taïwan, non-remilitarisation du Japon, entrée de la République populaire à l’ONU.
Le 25 octobre 1971, avec le soutien décisif des pays africains anti-impérialistes, la RPC est admise aux Nations unies ; les représentants de Tchang Kaï-chek sont expulsés et Pékin récupère le siège permanent au Conseil de sécurité, malgré les protestations américaines. Le 21 février 1972, Nixon devient le premier président américain à se rendre à Pékin. Il accepte le principe d’une seule Chine, refuse une réunification par la force, et fait retirer de Taïwan les armes nucléaires installées en 1958.
Retenons ceci quand on nous parle d’inimitié éternelle : l’artisan du rapprochement avec la Chine communiste est un anticommuniste de conviction, qui avait bâti sa carrière là-dessus. Mao et Tchang Kaï-chek meurent tous deux entre 1975 et 1976, dans un monde qu’ils ne reconnaissaient plus.
Le pari de la démocratisation par le commerce
Vient alors le pari le plus ambitieux, et le plus coûteux. Au début des années 1980, Deng Xiaoping lance l’« économie socialiste de marché » : des zones économiques spéciales dans les ports, des règles dérogatoires pour attirer les capitaux étrangers, et des villes comme Shenzhen qui sortent de terre — sans que l’État ne lâche rien du contrôle. Jimmy Carter reconnaît la RPC comme seul gouvernement légal de la Chine ; l’ambassade américaine quitte Taipei pour Pékin. En 1979, le Congrès vote le Taiwan Relations Act : relations non officielles maintenues, armes défensives fournies, et un silence soigneusement entretenu sur une éventuelle intervention militaire. C’est l’ambiguïté stratégique, encore en vigueur.
L’idée sous-jacente, de Nixon à Clinton, tient en une phrase : le commerce fera le reste, la classe moyenne réclamera des droits, le régime s’ouvrira. Le printemps 1989 aurait dû servir d’avertissement. Des milliers d’étudiants occupent la place Tiananmen contre les inégalités, la corruption et l’absence de liberté d’expression ; plus d’un million de personnes descendent dans les rues de Pékin, bloquant une armée de trois millions d’hommes. Le 4 juin, l’armée ouvre le feu. Ce qui est attesté, c’est la répression, filmée en partie et diffusée dans le monde entier. Ce qui ne l’est pas, c’est le bilan : aucun chiffre n’a pu être établi de façon indépendante, et les estimations varient d’un ordre de grandeur. Reste une image, celle d’un homme seul debout devant une colonne de chars. On ignore toujours qui il était ; les récits sur son sort relèvent de la rumeur, pas de l’histoire.
Le Congrès américain exige la suspension des relations et un embargo. Clinton refuse de rompre avec Jiang Zemin : la Chine pèse déjà trop. Dans les années 1990, elle devient l’atelier du monde, grâce aux investissements étrangers et à une main-d’œuvre nombreuse et bon marché. Elle entre à l’Organisation mondiale du commerce en 2001. Trente ans plus tard, le constat est net : elle s’est enrichie sans jamais desserrer l’emprise du parti. Le pari n’a pas été à moitié gagné. Il a été perdu.
Ce que Washington a réellement fabriqué
La méfiance, elle, n’avait jamais disparu. Le 1er avril 2001, un avion espion américain EP-3 entre en collision avec un chasseur chinois et se pose en urgence sur l’île de Hainan ; l’équipage y est retenu onze jours. La même année, George W. Bush accepte de financer la marine taïwanaise et déclare que les États-Unis défendront Taïwan — un engagement que plus aucun président n’avait formulé depuis 1973. Et Jiang Zemin signe avec Vladimir Poutine un pacte d’amitié, le premier depuis la rupture sino-soviétique.
Puis l’enlisement américain en Afghanistan et en Irak, la crise financière de 2008, et à Pékin l’idée s’installe que le modèle d’en face est fragile. Obama fait de l’Asie-Pacifique une priorité stratégique en 2011. Xi Jinping arrive au pouvoir sur des promesses de lutte contre la corruption, puis concentre l’autorité et resserre le contrôle du parti sur l’État, l’économie et la société. En 2017, la stratégie de sécurité nationale américaine qualifie officiellement la Chine de puissance révisionniste, au même rang que la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. En 2018, Trump lance la guerre commerciale ; la ligne survit à l’alternance, sous Biden puis lors de son retour. La rivalité s’étend aux semi-conducteurs, à l’intelligence artificielle, aux réseaux énergétiques, à la robotique, à l’espace — avec Taïwan au centre de tout.
Trump accuse aujourd’hui la Chine d’alimenter le trafic de fentanyl : écho inversé de l’opium du XIXe siècle, abondamment exploité dans le débat public. La symétrie est pourtant trompeuse — l’opium fut imposé par une guerre et inscrit dans des traités. La ressemblance est rhétorique, pas historique.
Une différence, surtout, interdit de parler de nouvelle guerre froide. L’URSS et les États-Unis vivaient dos à dos, économies séparées. La Chine et l’Amérique vivent l’une dans l’autre : les usines chinoises dépendent des technologies, des investissements et du marché américains, et une grande partie de ce que consomment les Américains sort de ces usines. Se faire mal, c’est se faire mal à soi-même : la rupture est coûteuse, pas impossible.
Lors de leur rencontre de mai 2026 au palais du Peuple, Xi Jinping a évoqué devant Trump le « piège de Thucydide » : l’idée qu’une puissance montante et une puissance établie finissent par se faire la guerre. L’expression, forgée en 2012 par le politiste Graham Allison, est jugée trop mécanique par bien des historiens : thèse discutée, pas établie. Qu’un dirigeant chinois la cite à un président américain en dit malgré tout beaucoup. Depuis 1899, chaque génération à Washington a cru savoir ce que la Chine allait devenir : une porte ouverte, un allié docile, un régime au bord de l’effondrement, une démocratie de marché. Elle est aujourd’hui ce que ces paris successifs ont contribué à construire. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si les deux puissances s’entendront, mais si l’une d’elles est encore capable de voir l’autre telle qu’elle est.