Hospitaliers : mille ans derrière l’ombre des Templiers

Fondé vers 1048 à Jérusalem, quarante-sept ans avant la première croisade, l’hospice des Hospitaliers est devenu tour à tour une armée, un État corsaire, une puissance marchande et esclavagiste, puis une organisation humanitaire. Neuf siècles et demi plus tard, il existe encore. Pourtant, quand on dit « moine soldat », presque personne ne pense à lui.

Vers 1048, des marchands venus du sud de l’Italie obtiennent des autorités musulmanes de Jérusalem le droit de bâtir une église, puis un couvent, puis un hospice. La Palestine dépend alors des califes fatimides du Caire, qui tolèrent la fondation. On la dédie à saint Jean le Baptiste et on y soigne des pèlerins arrivés à pied, malades, ruinés, souvent les deux. Pas une épée dans l’affaire.

C’est le premier fait à tenir fermement, parce qu’il contredit tout ce que l’imagerie populaire associe aux ordres militaires : les Hospitaliers ne naissent pas de la croisade, ils la précèdent de presque un demi-siècle. La croix blanche à huit pointes sur fond rouge, elle non plus, n’est pas là au départ ; elle s’impose progressivement, avec le temps.

Un hospice à Jérusalem, cinquante ans avant la croisade

En 1095, le pape Urbain II appelle à reprendre la Terre sainte. Quatre ans plus tard, en 1099, Jérusalem tombe aux mains des croisés, et l’Orient latin se découpe en quatre morceaux : le comté d’Édesse, la principauté d’Antioche, le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem. L’hospice, lui, était déjà là. Il change simplement de clientèle et d’échelle : les pèlerins affluent, les donations aussi.

Ce qui suit ressemble moins à une vocation qu’à un engrenage. En 1113, le pape Pascal II reconnaît l’institution comme ordre monastique à part entière, ne devant de comptes qu’à lui — ni au patriarche de Jérusalem, ni au roi. Une exemption pareille, au XIIe siècle, c’est une souveraineté en germe. Les frères peuvent désormais recevoir des terres, des châteaux, des privilèges, sans qu’aucun pouvoir local ne puisse leur reprendre grand-chose.

1113-1163 : comment des soignants deviennent une armée

Le basculement commence en 1120. Les frères ne se contentent plus d’accueillir les pèlerins au bout de la route : ils vont les chercher, les escortent sur les chemins du Moyen-Orient, se défendent quand on les attaque, puis attaquent les premiers pour ne plus avoir à se défendre. La militarisation n’est pas décidée un matin dans une salle capitulaire, elle s’installe par nécessité, campagne après campagne.

L’organisation suit. En haut, un grand maître, un chapitre de frères et huit baillis qui font office d’administrateurs. En dessous, deux mondes : les prêtres et les laïcs qui soignent, les chevaliers et les sergents qui protègent. Tous sont des religieux, tous liés par les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Un homme d’armes qui a fait vœu de pauvreté et qui tient une forteresse : la contradiction est inscrite dans l’acte de naissance, et elle ne se refermera jamais.

Les châteaux arrivent vite. En 1136, le roi de Jérusalem Foulque V leur confie Gibelin, près d’Ascalon. Peu après, dans le comté de Tripoli, ils reçoivent la forteresse que l’on appellera le Krak des Chevaliers : elle tiendra jusqu’en 1271, soit plus d’un siècle d’assauts musulmans repoussés. Faute d’effectifs, l’aide aux pèlerins — la vocation d’origine — passe au second plan. À l’intérieur de l’ordre, des frères s’en plaignent. Le pape lui-même doit rappeler aux Hospitaliers que leur mission n’est pas de faire la guerre. Cela ne change rien.

Le point de rupture porte un nom : Gilbert d’Assailly. Devenu grand maître en 1163, il pousse le roi de Jérusalem Amaury Ier à lancer campagne sur campagne contre l’Égypte. Ce sont des échecs. Ils ruinent les États latins et les épuisent, et cela n’échappe pas aux chefs musulmans — Nur ad-Din, puis son successeur Saladin. En 1187, Saladin reprend Jérusalem. L’ordre est chassé de la ville qui l’a vu naître, cent trente-neuf ans après la fondation de l’hospice.

Le trésor des Hospitaliers n’a jamais tenu dans un coffre

Il faut en finir avec les coffres remplis d’or. La richesse de ces ordres, la vraie, est ennuyeuse : des terres. Des terres qui produisent du blé, du vin, de l’huile, et surtout des terres qui rapportent des redevances. S’y ajoutent des châteaux, des forteresses et les dons de pèlerins ou de seigneurs qui achètent, par testament, un peu de salut. Les possessions sont réparties en provinces à travers l’Orient latin, chacune structurée autour d’un couvent et découpée en commanderies : des exploitations agricoles avec chapelle, qui envoient chaque année leur excédent à la maison mère.

Autrement dit, un ordre militaire du XIIe siècle est d’abord une immense entreprise foncière dotée d’un service de sécurité. Après la chute de Jérusalem, les Hospitaliers ajoutent une corde à leur arc : ils étendent leur réseau d’hospices et de commanderies dans les grands ports européens d’où appareillent les navires vénitiens, génois et pisans. On y organise le voyage du pèlerin, on l’héberge en route, on le remet sur un bateau. Une agence de voyage médiévale, financée par le foncier. C’est beaucoup moins romanesque qu’un magot enfoui — et beaucoup plus solide.

Trois fois chassés : Acre, Rhodes, Malte

Le royaume de Jérusalem s’effondre pour de bon en 1291, sous les coups du sultan mamelouk d’Égypte. Précision utile, parce que la confusion est fréquente : ce n’est pas Baybars, mort en 1277, mais al-Ashraf Khalil qui emporte Acre. Les catholiques d’Orient refluent vers Chypre, où l’ordre possède des biens depuis près de quatre-vingts ans. Coupés du continent, les Hospitaliers se tournent vers la mer et bâtissent une flotte avec l’accord du pape : escorte des pèlerins, chasse aux navires musulmans, défense des côtes. À Chypre, pourtant, leur pouvoir est contesté, et l’Occident ne croit plus vraiment à la croisade. L’utilité même des ordres militaires est ouvertement posée.

Leur réponse est brutale d’efficacité : ils se donnent une île. Entre 1307 et 1310, profitant du chaos de l’ancien Empire byzantin, ils s’emparent de Rhodes et la transforment en place forte — le palais des grands maîtres est une forteresse byzantine qu’ils agrandissent. En 1312, la dissolution de l’ordre du Temple leur vaut d’hériter des possessions templières. Le grand maître devient prince de Rhodes, bat monnaie, entretient un réseau diplomatique, dispose d’un conseil de gouvernement distinct du chapitre. L’ordre n’est plus majoritairement franc : il recrute dans toute l’Europe catholique. Et ses galères deviennent un fléau en Méditerranée, ce qui lui rend, aux yeux des princes chrétiens, une utilité qu’il avait perdue.

Rhodes tient plus de deux siècles. Deux débarquements mamelouks repoussés en 1440 et 1444, l’invasion manquée de Mehmed II en 1480. Puis, en juin 1522, le petit-fils de Mehmed, Soliman le Magnifique, met le siège. Il durera près de six mois. L’ingénieur vénitien Gabriel Tadino contre les mines et les batteries ottomanes, les murailles tiennent — jusqu’à ce que l’artillerie turque les fasse céder à l’automne. C’est alors que l’ordre se retourne contre lui-même : André d’Amaral, l’un de ses plus hauts dignitaires, soupçonné de vouloir ouvrir les portes à l’ennemi, est exécuté pour trahison le 8 novembre. Un ordre qui a résisté deux siècles s’entre-tue au moment précis où ses murs tombent.

Le 19 décembre 1522, le grand maître Philippe de Villiers de L’Isle-Adam capitule. Il obtient la liberté pour lui, pour les cent soixante chevaliers qui lui restent — et pour les Rhodiens qui souhaitent le suivre en exil. La clause négociée n’est ni un butin ni un territoire : c’est le droit, pour des civils, de partir avec les vaincus. Suivent huit ans d’errance, hébergés près de Rome par le pape Clément VII, accueillis à Nice par le duc de Savoie.

Le sauvetage vient d’un calcul. En 1529, Soliman annexe les côtes nord-africaines ; Charles Quint cherche qui pourra le contenir. Le 24 mars 1530, il cède aux Hospitaliers l’île de Malte, entre la Sicile et la Tunisie, à deux conditions : que l’ordre continue d’accepter les chevaliers de toute l’Europe, et qu’il reste neutre dans les guerres entre chrétiens — c’est-à-dire, très concrètement, dans la sienne contre François Ier. L’empereur s’achète une marine et s’interdit de s’en servir contre son rival.

L’investissement est rentabilisé en 1565. En mai, Soliman envoie quelque trente mille soldats contre les cinq mille défenseurs de Jean de La Valette. Pendant un mois, les Hospitaliers tiennent le fort Saint-Elme, dont la position interdit à la flotte ottomane de s’abriter dans la rade de Marsamxett. Les Ottomans finissent par y entrer, au prix de pertes considérables. Suivent quatre mois de sièges simultanés autour de chaque place forte. Malades, à court de vivres, redoutant les tempêtes d’automne et surestimant les secours espagnols, les assiégeants se replient. Un seul fort, tenu un mois de trop, a coûté la campagne à un empire.

Corsaires, marchands d’esclaves, gouverneurs coloniaux

Après 1565, l’argent afflue de toute la chrétienté. On rebâtit, on fortifie, on modernise la flotte et l’administration. Une capitale neuve sort de terre, La Valette, en hommage au grand maître ; elle abrite un hôpital considéré comme l’un des plus vastes et des mieux tenus du monde, adossé à une faculté de médecine où progressent l’anatomie, la pharmacologie et l’ophtalmologie. Le 7 octobre 1571, les galères de l’ordre combattent à Lépante aux côtés de la Sainte Ligue, des Vénitiens et des Espagnols.

Et en même temps, exactement les mêmes hommes font autre chose. Leurs corsaires écument la Méditerranée et ramènent des captifs. La Valette devient, à l’époque moderne, l’un des grands marchés aux esclaves du monde chrétien : plusieurs milliers de captifs musulmans y sont détenus aux XVIIe et XVIIIe siècles, vendus, loués, mis à la rame. L’ordre commerce avec les puissances coloniales et administre même, entre 1651 et 1665, plusieurs îles des Caraïbes achetées à la Compagnie des îles de l’Amérique. Un ordre hospitalier propriétaire de plantations : la phrase est désagréable, elle est exacte.

Il ne s’agit pas de distribuer des notes à des morts. Il s’agit de constater que la même institution, avec la même règle et les mêmes vœux, produit un hôpital d’avant-garde et un marché d’esclaves, sans que ses membres y voient une contradiction. Leur logique interne est cohérente : la course contre l’infidèle est une œuvre pieuse, et le captif est un ennemi capturé, pas un homme réduit en marchandise. C’est cette cohérence-là qu’il faut comprendre, plutôt que la juger avec nos catégories.

La suite est une lente désaffectation. La Réforme protestante coûte à l’ordre des frères et des commanderies entières, les protestants refusant l’autorité du pape et fondant leurs propres ordres. Au XVIIe siècle, les membres sont moins nombreux et moins bien équipés ; l’apaisement relatif des rapports avec l’Orient vide la course de son intérêt. Au XVIIIe, le grand maître Vilhena fait de La Valette une escale entre les grands ports méditerranéens. L’économie locale s’enrichit, Malte devient un État marchand — et la vocation religieuse et militaire s’efface, au point que des tensions opposent les Maltais aux membres continentaux.

Un tsar orthodoxe, une ambulance, et l’ombre des Templiers

La chute est rapide. En 1792, la France révolutionnaire, longtemps première alliée de l’ordre, saisit ses biens. En 1798, Bonaparte, en route pour l’Égypte, s’empare de Malte pour en faire sa base arrière : pour la première fois en sept cents ans, les Hospitaliers sont attaqués par des chrétiens. La plupart s’exilent à Rome, quelques-uns rejoignent l’expédition. Le traité d’Amiens de 1802 restitue formellement l’île aux chevaliers, mais les Britanniques ne partent pas, et le traité de Paris de 1814 consacre l’annexion — la date de 1816 qui circule parfois ne correspond à aucun acte.

Entre-temps, l’ordre a fait la chose la plus inattendue de son histoire. À partir de 1799, le tsar Paul Ier, orthodoxe, accueille les Hospitaliers à Saint-Pétersbourg ; il espère se servir contre les Ottomans d’hommes qui les connaissent depuis des siècles. En remerciement de l’accueil et du financement, l’ordre le fait grand maître jusqu’à sa mort. Un souverain d’une autre Église à la tête d’un ordre pontifical : le schisme est immédiat entre ceux qui refusent et ceux qui préfèrent la survie. Cet épisode dit tout d’une institution capable de renoncer à sa définition pour ne pas disparaître.

En 1834, avec l’accord de Grégoire XVI, l’ordre s’installe à Rome. Plus de territoire, plus d’armée — pour la première fois depuis sept siècles. Il revient alors à ce qu’il faisait dans la ruelle de Jérusalem : soigner. Aux XIXe et XXe siècles, il se conforme au droit humanitaire, ouvre des branches nationales, et prend en 1961 son nom actuel, Ordre souverain militaire hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte. Il reconnaît ses branches protestantes dissidentes en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède et au Royaume-Uni, où le Très Vénérable Ordre de Saint-Jean, créé en 1888, a pour grand maître le souverain régnant.

Reste la question du départ. Pourquoi les Templiers, dissous en 1312 après sept ans de procès, occupent-ils tout l’espace, alors que les Hospitaliers, qui les ont précédés, leur ont survécu et existent encore, n’en occupent aucun ? Peut-être précisément pour cela. Une institution qui finit sur un bûcher devient une énigme, donc une légende : trésor caché, malédiction, secret. Une institution qui dure neuf siècles et demi en changeant six fois de métier ne raconte rien d’autre que sa propre plasticité. C’est pourtant l’histoire la plus instructive des deux. Elle montre qu’une organisation ne survit presque jamais en restant fidèle à sa mission : elle survit en trouvant, à chaque siècle, quelqu’un à qui elle est utile.

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