En 1945, Chiang Kaï-chek est le grand vainqueur de la guerre en Chine : la moitié du territoire, l’armée la mieux équipée, l’appui américain, un siège permanent au Conseil de sécurité. Quatre ans plus tard, il embarque pour Formose pendant que Mao proclame la République populaire. Entre les deux, presque aucune bataille décisive — mais une longue accumulation de fautes.
Le 1er octobre 1949, sur le balcon de la porte de la Paix céleste, à deux pas de la Cité interdite des empereurs, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine. Il parle avec l’accent de son Hunan natal et une partie de l’assistance ne saisit qu’à moitié ce qu’il dit. Peu importe : le vrai discours défile ensuite sur la place. Des camions, des canons, des blindés — américains et japonais pour la plupart, tous pris au Guomindang.
Quatre ans plus tôt, ce défilé aurait semblé impensable. En 1945, le vainqueur de la guerre en Chine s’appelle Chiang Kaï-chek. La bonne question n’est donc pas de savoir comment les communistes ont gagné. C’est de comprendre comment lui a perdu.
En 1945, tout désignait Chiang Kaï-chek comme le vainqueur
La capitulation japonaise laisse le Guomindang en position de force. Ses armées reprennent l’est et le nord, elles récupèrent l’immense stock d’armement abandonné par l’armée impériale, et Washington fournit matériel, avions et instructeurs. Sur le papier, le rapport de forces n’a rien d’incertain : les nationalistes alignent plus d’hommes, plus de canons, plus de camions que les communistes.
La reconnaissance internationale suit. La République de Chine obtient un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et figure parmi les tout premiers États à ratifier la Charte. L’économie repart : 1946 et 1947 sont deux années de croissance fulgurante. Militairement, les choses commencent bien elles aussi — à Siping, en Mandchourie, les nationalistes infligent au Parti communiste une défaite sévère, estimée à quelque 40 000 morts.
Il faut insister là-dessus, parce que le récit officiel de Pékin raconte l’inverse : rien, en 1945, ne rendait la victoire communiste inévitable.
Un pays sans État depuis 1916
Pour comprendre ce que Chiang tient réellement entre les mains, il faut remonter. La dynastie Qing règne sur la Chine depuis 1644. Au XIXe siècle, les puissances étrangères — Grande-Bretagne, France, Russie, Allemagne, États-Unis, Portugal — lui imposent des traités dits inégaux et obtiennent des concessions : des quartiers de villes chinoises qu’elles administrent elles-mêmes. Un mot revient souvent à ce propos, celui de colonisation. Il est inexact. La Chine n’a jamais été colonisée au sens où l’ont été l’Inde ou l’Algérie ; elle reste souveraine, mais amputée de morceaux de sa souveraineté, ce qui humilie autrement.
Pendant ce temps, le Japon, à peu près épargné par cette emprise, se modernise à marche forcée. En 1894-1895, il écrase l’armée chinoise, fait de la Corée un protectorat et se fait céder Formose. La révolte des Boxers, à partir de 1899, est matée dans le sang par une coalition étrangère. La cour tente alors de réformer : la réforme des Cent Jours de 1898 a échoué en trois mois, les « nouvelles politiques » du début des années 1900 s’attaquent à l’industrie, à l’éducation et à la préparation d’une constitution. Trop vite, trop cher. Au lieu de sauver le régime, elles achèvent de le déstabiliser.
En octobre 1911, une révolte militaire éclate à Wuhan. Les provinces du sud proclament leur autonomie, la Mongolie prend son indépendance. L’année suivante, c’est un enfant de six ans que l’on fait abdiquer. Près de trois siècles de dynastie s’achèvent par le geste d’un garçon qui ne peut rien comprendre à ce qu’on lui fait faire.
La république qui suit ne gouverne jamais. Sun Yat-sen fonde le Guomindang en 1912 ; le président Yuan Shikai ignore le Parlement, rejette le parti et installe une dictature militaire dès 1913, avant de se faire proclamer empereur le 12 décembre 1915. Il meurt six mois plus tard, le 6 juin 1916, et le gouvernement central s’effondre avec lui. Le pays se morcelle en provinces tenues par des cliques de seigneurs de guerre — Zhili, Anhui, Fengtian pour les principales. Voilà l’héritage réel : depuis 1916, aucun pouvoir central n’administre vraiment le territoire.
12 avril 1927 : la victoire tactique qui coûte les villes
Le Parti communiste chinois naît à Shanghai en 1921, dans la clandestinité, fondé par des marxistes déçus par 1911 et fascinés par la Russie soviétique. Parmi la petite poignée des débuts, un fils de propriétaire terrien du Hunan employé à la bibliothèque de l’université de Pékin : Mao Zedong, 28 ans, dont le rôle reste alors mineur.
Sun Yat-sen, lui, cherche des appuis là où il en trouve. Moscou lui envoie Mikhaïl Borodine, conseiller politique et militaire, qui l’aide à bâtir une véritable armée de parti et pousse à l’alliance avec le jeune PCC. Ce premier front uni n’a rien d’un mariage d’idées : les deux camps n’ont politiquement pas grand-chose en commun, et chacun compte se servir de l’autre.
Sun meurt en 1925, Chiang Kaï-chek prend sa suite. En 1926, il lance la marche vers le nord ; en mars 1927, tout le sud jusqu’à Shanghai est à lui. C’est là qu’il choisit son camp : soutenu par l’aile conservatrice du parti, il s’allie aux milieux d’affaires shanghaiens. Le 12 avril 1927, ses troupes se retournent contre leurs alliés communistes et ouvrent le feu sur des civils dans les rues. Le massacre de Shanghai met fin au front uni et décapite le PCC urbain.
Sur le moment, l’opération réussit. À long terme, elle est ruineuse : les nationalistes y perdent le monde ouvrier et le soutien soviétique, c’est-à-dire la seule base sociale qui aurait pu les enraciner dans les villes. Ils entrent dans Pékin le 8 juin 1928. Quatre jours plus tôt, le seigneur de guerre qui tenait la Mandchourie a été tué dans un attentat, attribué par la quasi-totalité des historiens à des officiers japonais de l’armée du Guandong ; une piste soviétique a été avancée, elle reste très minoritaire. Chiang s’arrête aux portes de la Mandchourie : il ne veut pas provoquer Tokyo. Nankin devient sa capitale. En 1930, sa demande de démobilisation aux seigneurs de guerre déclenche la guerre des Plaines centrales, où s’affrontent plus de 1 400 000 hommes. Il gagne, exsangue, et voit son rival interne Wang Jingwei faire sécession. Retenez ce nom.
La Longue Marche, une déroute devenue mythe fondateur
À partir de 1931, les communistes se dotent d’une république soviétique chinoise avec sa propre armée — l’Armée rouge, qui ne prendra le nom d’Armée populaire de libération qu’en 1947 et le porte encore aujourd’hui. Il faut trois ans aux nationalistes pour l’écraser. En octobre 1934, les survivants fuient vers les montagnes du Shaanxi : c’est la Longue Marche.
Le récit qu’en donnera Mao est limpide : une colonne unie, un chef unique, un plan très précis. Ce récit est une construction. La colonne était divisée, mal commandée, et elle a frôlé plusieurs fois l’anéantissement sous les coups des armées rencontrées en chemin. Le chiffre de 16 000 kilomètres, repris partout, vient du parti lui-même et plusieurs historiens le jugent gonflé. Le bilan humain, lui, ne fait pas débat : en comptant toutes les colonnes, on approche les 100 000 morts, et seule une petite fraction des partants atteint le Shaanxi.
Pourquoi fabriquer cette légende ? Parce qu’un régime a besoin d’un récit de naissance et qu’une déroute fait un mauvais acte fondateur. Et parce que c’est bien pendant cette fuite que Mao, jusque-là dirigeant secondaire, prend la tête du parti et s’affranchit de la tutelle de Moscou. La marche a fabriqué le chef ; le chef a ensuite réécrit la marche.
La guerre contre le Japon épuise l’un et abrite l’autre
Le Japon envahit la Mandchourie en 1931 et en fait un État fantoche, le Mandchoukouo ; il tente Shanghai l’année suivante. Aucune puissance ne bouge. Tokyo quitte la Société des Nations et transforme la Mandchourie en base de départ. Le 7 juillet 1937, une altercation sur le pont Marco Polo, près de Pékin, fournit le prétexte attendu.
Shanghai tombe en novembre 1937 après un carnage. Puis vient Nankin : pillage, massacre de masse. Les estimations vont de 50 000 à 300 000 morts. Une fourchette du simple au sextuple, qui dit à quel point plus personne ne comptait. En 1938, les Japonais prennent Canton, berceau du Guomindang ; les nationalistes replient leur capitale dans les montagnes de l’ouest. L’armée japonaise, engagée ailleurs en Asie, ne peut pousser plus loin : commence une guerre d’usure de cinq ans, ponctuée de bombardements massifs. À Nankin, un gouvernement collaborationniste dirigé par Wang Jingwei — l’ancien rival — administre une zone de 180 millions d’habitants.
Un second front uni se noue entre Guomindang et PCC. L’URSS soutient Chiang tant que Staline redoute l’étau germano-japonais ; ce soutien cesse en 1941. Les États-Unis prennent le relais, avec du matériel et des volontaires comme l’escadrille des Tigres volants. Mais le général américain Stilwell, en poste sur place, envoie des rapports accablants sur la corruption qui ronge l’appareil nationaliste ; il faut l’entremise de Song Meiling, l’épouse de Chiang, pour que les deux hommes se parlent encore. En avril 1944, l’offensive japonaise la plus massive depuis 1937 met le Guomindang au bord de la rupture ; seule la progression américaine dans le Pacifique le sauve.
Le coût de ces huit années est vertigineux, et discuté : les estimations les plus courantes situent les pertes chinoises entre 15 et 20 millions de morts, auxquelles s’ajoutent des dizaines de millions de déplacés. On voit circuler des chiffres bien supérieurs ; ils ne font pas consensus chez les historiens.
Pendant ce temps, le PCC fait autre chose que se battre. Il monte des réseaux de contrebande, équipe ses partisans, forme militairement et idéologiquement ses recrues. À l’intérieur, il purge : les fidèles de Moscou et les opposants à Mao disparaissent. À l’extérieur, il se montre modéré — impôts plafonnés, politique agricole raisonnable — dans les régions qu’il administre, où il règne pourtant sans partage. Cette dissonance n’est pas un détail. C’est la stratégie.
Battus à Siping, vainqueurs de la guerre civile chinoise
Août 1945 : entre les deux bombardements atomiques, l’URSS déclare la guerre au Japon et déferle sur la Mandchourie dans l’une des plus vastes offensives de tout le conflit. Staline y récupère l’arsenal japonais et le transfère au PCC. Chiang s’en inquiète, les Américains aussi. La guerre civile chinoise reprend aussitôt.
Et les nationalistes gagnent, d’abord. Ils reprennent les villes, ils écrasent les communistes à Siping. Mais prendre n’est pas tenir. Le pays est immense, les rares infrastructures ont été détruites, et le Guomindang ne contrôle réellement que le sol sur lequel il campe. Les communistes, incapables de l’emporter en bataille rangée, reviennent à ce qu’ils savent faire : la guérilla et la patience.
Le reste se joue dans les têtes. Vingt ans durant, le Guomindang a promu les fidèles plutôt que les compétents. Les pots-de-vin sont la règle, les zones libérées sont pillées par les troupes censées les libérer, les grèves et les révoltes urbaines sont réprimées avec violence, la monnaie s’effondre et emporte les économies des classes moyennes des villes — celles-là mêmes qui auraient dû faire rempart. En face, les communistes n’ont qu’à rappeler leur tenue dans les zones qu’ils ont administrées pendant la guerre. Des unités entières passent à l’ennemi avec leurs armes.
C’est ainsi qu’on perd un pays : pas en perdant des batailles, mais en cessant d’être crédible.
En décembre 1949, Chiang Kaï-chek embarque pour Formose sous la protection de la flotte américaine et installe à Taipei la République de Chine. Les deux régimes prendront des chemins opposés. D’un côté, l’alliance avec l’URSS en 1950 puis la rupture, le Grand Bond en avant et sa famine qui tue plusieurs dizaines de millions de personnes, la Révolution culturelle jusqu’à la mort de Mao en 1976 ; la bombe atomique en 1964, le retour au Conseil de sécurité en 1971, l’ouverture au monde à partir des années 1980. De l’autre, un décollage économique dans les années 1950 et 1960, une base arrière américaine pendant les guerres de Corée et du Vietnam, et une démocratisation dans les années 1980, après la mort de Chiang en 1975.
Ce qui frappe, en relisant cette séquence, c’est le peu de place qu’y tient la supériorité matérielle. Chiang avait les armes, l’argent, les alliés et la légitimité internationale ; il lui manquait la confiance de ceux qu’il gouvernait, et cela ne s’achète pas. Quant au détroit de Formose, il n’a jamais été franchi. Pékin continue de présenter Taïwan comme une province en rébellion : cette guerre-là n’a jamais été conclue, elle a seulement été suspendue par cent cinquante kilomètres d’eau.