Empire ottoman : les réformes ont-elles hâté sa chute ?

En 1826, un sultan fait canonner ses propres troupes d’élite pour pouvoir moderniser son armée. Pendant plus d’un siècle, ses successeurs européanisent l’administration, la justice et les finances, et proclament l’égalité entre sujets musulmans et chrétiens. L’Empire ottoman disparaît tout de même en 1923 — voici pourquoi ces réformes n’ont pas suffi, et ce qu’elles ont fini par déclencher.

Un matin de juin 1826, sur la grande place d’Istanbul où campent les janissaires, les hommes renversent leurs chaudrons de soupe. Le geste est un code que toute la ville comprend : le corps se soulève. La méthode avait parfaitement fonctionné dix-neuf ans plus tôt, quand la même troupe avait jeté à bas le sultan Selim III. Cette fois, Mahmoud II ne négocie pas. Il fait tirer au canon sur les casernes.

Le corps militaire le plus célèbre du monde musulman venait d’être détruit par son propre souverain. Pas après une défaite : parce qu’il bloquait la modernisation de l’État. On répète volontiers que l’Empire est mort d’immobilisme, écrasé par une Europe qui avançait pendant que lui dormait. C’est l’inverse. Il s’est réformé, beaucoup, longtemps, souvent avec intelligence — et il a tout de même disparu.

Pourquoi l’Empire ottoman a-t-il cessé de grandir ?

En 1566, à la mort de Soliman le Magnifique, l’Empire s’étend de Budapest à La Mecque et d’Alger à Bagdad. C’est l’apogée. C’est aussi, rétrospectivement, la ligne de crête : le XVIIe siècle voit l’expansion s’arrêter, en Europe comme en Méditerranée, et l’Empire stagner pendant près d’un siècle.

Or cet État avait été conçu pour avancer. Ses finances, son armée, sa noblesse militaire vivaient largement de la conquête : terres nouvelles, butin, tributs. Quand la frontière cesse de bouger, la machine tourne à vide. Puis elle recule. Au XVIIIe siècle, les Autrichiens prennent la Hongrie, la Croatie et la Transylvanie ; les Russes récupèrent l’Ukraine, la Crimée, et s’installent solidement en Moldavie et dans le Caucase. L’expédition de Bonaparte en Égypte, en 1798, montre à tout le monde qu’un corps expéditionnaire européen peut se promener dans une province ottomane.

Le plus grave est moins spectaculaire. Les Occidentaux investissent dans les provinces ; des campagnes entières basculent vers une agriculture d’exportation tournée vers l’Europe. Rentable à court terme, et durablement aliénant. Ajoutez un territoire sous-peuplé, donc un retard d’industrialisation difficile à combler, et des pertes territoriales qui rognent chaque fois l’assiette fiscale. Le déficit devient structurel.

Une précision qui compte : le mot même de déclin est contesté. Depuis une trentaine d’années, beaucoup de spécialistes lui préfèrent celui de transformation, en soulignant que les provinces ne s’endorment pas au XVIIe siècle comme le voulait une historiographie ancienne, écrite depuis l’Europe. Le débat reste ouvert. Le recul militaire et financier, lui, n’est pas discuté.

Selim III fait venir l’Europe, les janissaires le lui font payer

Selim III arrive au pouvoir en 1789 — l’année où Paris prend la Bastille, ce qui ne s’invente pas. Il fait exactement ce qu’un dirigeant lucide devait faire : il envoie des diplomates et des intellectuels observer en Europe les nouveautés techniques, administratives, économiques et fiscales, et ouvre les premières ambassades ottomanes permanentes sur le continent. On veut comprendre pourquoi l’autre gagne.

Dès 1794, il s’attaque à l’armée : service militaire, entraînement sérieux des recrues, création d’un service médical militaire, armement modernisé, officiers européens recrutés et grassement payés. Cela s’appelle le Nizam-i Cedid, l’organisation nouvelle. Le nom dit le programme.

Le problème porte un nom lui aussi : les janissaires. À l’origine, un corps recruté parmi des garçons chrétiens d’Europe, convertis, formés, devenus l’infanterie la plus redoutée de son temps. Au tournant du XIXe siècle, il n’en reste plus grand-chose : une caste de privilégiés, avec ses exemptions et ses commerces, si enviable que des notables musulmans y plaçaient leurs fils comme on place aujourd’hui un enfant dans une grande école. Une armée d’élite devenue verrou politique.

En 1807, ces mêmes janissaires, appuyés par une partie des conservateurs et par des oulémas inquiets de l’occidentalisation, renversent Selim III. Il est exécuté l’année suivante. Son cousin Mustafa IV tient à peine un an avant d’être écarté, puis exécuté à son tour. Réformer coûtait la vie.

Il faudra une vingtaine d’années d’équilibre précaire avant que Mahmoud II ne reprenne le fil et n’étende les réformes à l’artillerie, en 1826. La révolte éclate, elle est écrasée, le corps est dissous. Le bilan humain reste discuté : on avance près de 135 000 hommes exilés, emprisonnés ou exécutés à l’échelle de l’Empire, tandis que les estimations des morts de Constantinople elles-mêmes, sur quelques jours, varient de plusieurs milliers selon les historiens. Le résultat politique, lui, est net. Débarrassé de son principal adversaire intérieur, Mahmoud II reprend ses réformes et remet la main sur les oulémas en réaffirmant, comme calife, l’autorité de l’État sur la question religieuse.

Les Tanzimat : un État moderne pour un empire qui rétrécit

Mahmoud II meurt en 1839. Sous son fils Abdülmecid Ier s’ouvre l’époque des Tanzimat, littéralement les réorganisations. C’est là que l’histoire devient vraiment contre-intuitive, parce que la liste est impressionnante : centralisation de l’administration, lutte contre la corruption, création de grandes écoles formant intellectuels, fonctionnaires et officiers sur le modèle européen, fondation de la Banque ottomane, garantie du droit de propriété, codes pénal, civil et de commerce inspirés du modèle français, interdiction de l’esclavage, essor de la presse.

Et un geste qui dépasse tout le reste : la proclamation de l’égalité des droits entre sujets musulmans et non musulmans. Par un souverain qui est en même temps calife, c’est-à-dire chef religieux de la communauté musulmane. L’idée s’appelle l’ottomanisme : fabriquer un sentiment national commun, sans distinction de religion, pour tenir ensemble Grecs, Arméniens, Bulgares, Arabes, Kurdes, Albanais et Turcs.

Elle n’a jamais pris. Le pourquoi relève de l’interprétation, mais deux mécanismes reviennent chez la plupart des historiens. L’égalité décrétée d’en haut mécontente les uns sans satisfaire les autres : perte de rang pour une partie des musulmans, offre trop tardive pour des communautés chrétiennes des Balkans qui ne demandent plus l’égalité mais un État. Et les puissances européennes s’étaient installées en protectrices des minorités chrétiennes : chaque avancée intérieure leur fournissait un levier d’ingérence de plus.

Le domaine financier est le plus cruel. L’Empire emprunte massivement en Europe, fait défaut sur sa dette en 1875, et voit naître en 1881 une Administration de la dette publique ottomane où siègent ses créanciers étrangers, qui prélèvent directement une part de ses recettes fiscales. Un État qui se modernise et qui, dans le même mouvement, perd la main sur son argent.

L’homme malade que l’on maintient en vie

La guerre de Crimée, déclenchée en 1853, s’achève trois ans plus tard par une victoire ottomane. Victoire due surtout aux alliés français et britanniques, entrés en guerre non par sympathie mais par calcul : une défaite ottomane risquait de briser l’Empire et de laisser le tsar seul devant les décombres.

C’est de cette période que date le surnom qui colle encore à l’Empire, l’homme malade de l’Europe. La formule est traditionnellement rapportée aux propos du tsar Nicolas Ier devant l’ambassadeur britannique en 1853 : l’attribution est solide, la formulation exacte l’est moins, et l’expression a surtout prospéré dans la presse occidentale. Elle dit vrai sur un point, faux sur l’autre. Vrai : l’Empire est à bout financièrement. Faux : on ne le maintient pas en vie par bonté, mais faute de savoir se le partager sans guerre générale entre Européens.

La suite intérieure est un mouvement de balancier. Une constitution adoptée en 1876 limite le pouvoir du sultan et consolide les acquis des Tanzimat ; Abdülhamid II l’abroge deux ans plus tard, soutenu par les conservateurs. En 1878, il doit tout de même concéder l’indépendance à la Roumanie, à la Serbie et au Monténégro. Il installe alors un régime autoritaire et change de stratégie : plutôt que l’ottomanisme, il mise sur une politique pro-musulmane et sur son statut de calife pour contenir les nationalismes albanais, kurde et arabe. Le chemin de fer du Hedjaz, achevé en 1908, qui relie La Mecque au réseau ottoman, appartient à cette logique — une prouesse technique autant qu’un message. Le résultat est ambigu : le ciment religieux ne recolle pas grand-chose, et il envenime les rapports avec les populations non musulmanes.

Quand la réforme se retourne en nationalisme

Le mouvement des Jeunes-Turcs apparaît en 1889. Nationaliste, réformateur, largement issu des écoles militaires et administratives créées par les Tanzimat : ce sont les enfants des réformes qui vont achever le régime. En 1908, ils contrôlent une partie de l’armée et forcent Abdülhamid II à rétablir la constitution de 1876. Elle tiendra neuf mois. En 1909, le sultan est renversé après trente-deux ans de règne, remplacé par Mehmed V, souverain sans autorité réelle. Le pouvoir est ailleurs.

Leur projet rompt avec un siècle de politique impériale. Là où Abdülmecid Ier voulait des citoyens ottomans de toutes confessions, eux veulent une nation turque. Une formule leur est prêtée, sur la volonté de broyer les éléments non turcs dans un mortier turc ; son origine précise n’est pas établie, et elle a fait fortune parce qu’elle résume une politique réellement suivie.

Les faits arrivent vite. En 1912, une coalition de Bulgares, Grecs, Monténégrins, Serbes et Albanais bat les armées du sultan malgré leur modernisation : ce sont les guerres balkaniques, et la frontière européenne recule encore. Une défaite face à l’Italie emporte les dernières possessions d’Afrique du Nord. Une fraction militariste prend alors la main, rompt avec Français et Britanniques, et le ministre de la Guerre Enver Pacha mise sur l’Allemagne, contre l’opinion publique et contre le sultan. L’Empire entre en guerre en novembre 1914. Mehmed V appelle au djihad en espérant un soulèvement dans les colonies musulmanes. Il n’aura pas lieu.

Il y aura pourtant une grande victoire. En mars 1915, la flotte française et britannique échoue à forcer le détroit des Dardanelles, arrêtée par l’artillerie ottomane et les mines. L’échec coûte son poste au jeune ministre britannique de la Marine, Winston Churchill. Le 25 avril, les Alliés débarquent à Gallipoli ; neuf mois plus tard, ils sont renvoyés à la mer, au prix de quelque 200 000 hommes.

Et il y aura le crime. Après la destruction de l’armée ottomane dans le Caucase russe, le gouvernement jeune-turc accuse la minorité arménienne d’avoir été complice des Russes. Les massacres commencent en avril 1915, suivis de déportations vers les déserts du sud dont la plupart des convois ne reviennent pas ; à partir de septembre, l’ordre d’extermination générale est donné. Entre 1 200 000 et 1 500 000 Arméniens sont assassinés. La qualification de génocide fait consensus chez les historiens et dans une large part des institutions internationales ; elle reste officiellement rejetée par l’État turc. Ce point n’est pas une controverse scientifique, c’est un conflit politique.

Sèvres, Lausanne, et ce qu’il en reste

Au Proche-Orient, le chérif de La Mecque Hussein ben Ali appelle les Arabes à se soulever contre les Turcs. La révolte est menée par son fils Fayçal, aux côtés des Européens, dont un officier britannique passé à la légende sous le nom de Lawrence d’Arabie. Fayçal se bat sur la promesse d’un grand État arabe. Elle ne sera pas tenue.

Les vainqueurs discutent des frontières avant même la fin des combats. La capitulation bulgare de septembre 1918 place Constantinople dans leur ligne de mire ; l’Empire signe l’armistice de Moudros le 30 octobre 1918, quelques jours avant l’armistice allemand. Après Versailles, en 1919, vient son tour, à Sèvres, en août 1920. La France reçoit la Syrie et le Liban, le Royaume-Uni l’Irak, la Jordanie et la Palestine, la Grèce la partie européenne ; une large part de l’Anatolie passe sous domination française, anglaise et italienne. Le Kurdistan un moment évoqué ne verra jamais le jour. L’État arménien promis finit incorporé à l’Union soviétique. Le découpage suit les ressources et les intérêts des vainqueurs, pas la géographie des peuples : plusieurs des lignes tracées à ce moment-là alimentent encore des conflits ouverts.

Le traité ne survit pas à ce qu’il déclenche. Mustafa Kemal prend la tête de la Grande Assemblée nationale et mène la guerre d’indépendance turque contre la Grèce, la France et le Royaume-Uni. Le traité de Lausanne, le 24 juillet 1923, reconnaît de nouvelles frontières, avec Ankara pour capitale ; la République de Turquie est proclamée quelques mois plus tard, Kemal — Atatürk — en devient le premier président. La reprise des terres cédées aux Grecs s’accompagne d’un échange forcé de populations : bien plus d’un million de personnes déplacées, à qui l’on assigne une patrie d’après leur religion. Le sultanat avait été aboli en 1922, le dernier sultan est parti en exil ; Abdülmecid II ne garde que le califat, supprimé à son tour en mars 1924. Constantinople, qui portait le nom de l’empereur romain Constantin, devient officiellement Istanbul.

Alors, les réformes ont-elles retardé la chute ou l’ont-elles précipitée ? Les deux, et c’est ce qui rend l’histoire intéressante. Elles ont prolongé l’Empire : sans l’armée de Selim III et de Mahmoud II, sans les écoles et les finances des Tanzimat, il est probable que le partage aurait eu lieu bien avant 1914. Mais chaque réforme a produit ses adversaires — les janissaires, puis les oulémas, puis les conservateurs, puis les nationalismes que l’égalité proclamée n’a pas dissous. Et elle a formé, dans ses propres écoles, la génération d’officiers qui liquidera à la fois le sultanat et l’idée d’un empire multiconfessionnel.

Ce qui frappe, à distance, c’est la difficulté de l’exercice : moderniser un État tout en remboursant des créanciers étrangers, tout en gardant vingt peuples sous un même toit, tout en faisant la guerre. Beaucoup d’États ont eu depuis à tenir ces trois bouts ensemble. Aucun ne l’a fait facilement. Quant aux frontières tracées à Sèvres par des gens qui comptaient des barils et des kilomètres de voie ferrée, elles n’ont jamais eu besoin d’être expliquées à ceux qui vivent avec.

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