Charles Martel : un sauveur de la chrétienté inventé au XIXe siècle

En 737, cinq ans après la bataille censée avoir sauvé la chrétienté, les Provençaux ouvrent eux-mêmes les portes d’Avignon aux troupes de Cordoue pour résister à Charles Martel. Les razzias venues d’Espagne dureront encore un siècle. Alors qui a fabriqué le sauveur — et pourquoi seulement mille ans plus tard ?

Été 737. Une armée franque campe devant Avignon. Sur les remparts, des soldats arabes et berbères tiennent la place — et personne ne les a fait entrer de force : ce sont les Provençaux eux-mêmes qui leur ont ouvert les portes, pour défendre la cité avec eux. En face, l’assiégeant s’appelle Charles, fils de Pépin de Herstal, maire du palais des Francs. Cinq ans plus tôt, quelque part entre le Poitou et la Loire, il a battu une armée venue de Cordoue.

On lui apprendra, plus de mille ans après sa mort, qu’il avait ce jour-là sauvé la chrétienté.

Le décalage entre ces deux scènes est tout le sujet. Une cité chrétienne qui appelle des troupes musulmanes contre le prétendu champion de l’Occident, cela ne ressemble à rien de ce que l’école a longtemps transmis. Reste la vraie question, qui n’est pas militaire mais politique : si Poitiers n’a rien arrêté, qui avait intérêt à fabriquer le sauveur — et pourquoi si tard ?

Un homme qui prend le pouvoir sans jamais prendre le titre

Commençons par ce qui est solidement attesté, parce que c’est déjà un roman. Au début du VIIIe siècle, la dynastie mérovingienne ne gouverne plus grand-chose. Les rois règnent pour la forme ; le pouvoir réel appartient aux maires du palais, qui administrent, distribuent les terres et conduisent les armées. L’Aquitaine, la Bourgogne et la Provence sont devenues quasi indépendantes : leurs seigneurs prêtent fidélité au roi du bout des lèvres.

En 714, Pépin de Herstal, chef de la famille des Pippinides et maire du palais, disparaît. Sa veuve Plectrude entend gouverner au nom de ses petits-fils. Il y a un obstacle : Charles, fils d’une autre union, une trentaine d’années, aguerri. Elle le fait jeter en prison. Le calcul tient quelques mois, jusqu’à ce que le clan comprenne qu’il est en train de perdre la main. On libère Charles. Il récupère les fidélités et les richesses accumulées par son père, écrase son rival Ragenfred à Amblève en 716, recommence l’année suivante près de Cambrai. Ragenfred s’enfuit.

Le voilà maire du palais de Neustrie et d’Austrasie sous le règne de Clotaire IV. Ses adversaires ne désarment pas : à leurs yeux, c’est un chef de guerre usurpateur, un bâtard de Pépin. Alors il fait ce qui le rend indispensable — la guerre, encore : répression des Frisons au nord, campagnes contre les Saxons à l’est. Après la mort de Clotaire IV en 719, une paix blanche avec Eudes, duc d’Aquitaine, lui laisse la personne du roi Chilpéric II. Les royaumes francs sont réunifiés, et c’est lui désormais qui pose la couronne sur les têtes : en 721, il installe sur le trône Thierry IV, un enfant de huit ans. Ses victoires et son intransigeance lui ont déjà valu son surnom, Martel — le marteau.

Ce qui monte d’Espagne : des razzias, pas une invasion

Pendant ce temps, au sud, un empire s’est construit à une vitesse qui donne le vertige. Depuis le VIIe siècle, en moins de cent ans, les armées arabes ont pris la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, le Caucase, la Perse, l’Asie centrale, l’Égypte, l’Afrique du Nord, l’Espagne. Détail que les manuels oublient volontiers : la majorité des populations de cet ensemble ne sont pas musulmanes. On conquiert des territoires, on ne convertit pas des foules.

Dans cette architecture, le royaume franc pèse peu. Il est pauvre, mal relié au commerce méditerranéen, sans grandes villes à prendre. Les priorités de Damas puis de Cordoue sont ailleurs : les provinces révoltées, les nomades d’Asie centrale, les Berbères, les Byzantins. Quelques garnisons s’installent dans le Midi, à Narbonne notamment. Et des colonnes partent d’Espagne vers l’Aquitaine et la vallée du Rhône.

Leur logique est financière autant que militaire. Une armée coûte cher ; lever l’impôt sur des populations tout juste soumises est le meilleur moyen de déclencher une révolte. La razzia résout les deux problèmes : elle occupe les guerriers et elle les paie. Ces expéditions ne sont pas les avant-gardes d’une conquête programmée de la Gaule. Elles sont un système économique.

Eudes d’Aquitaine le sait, lui qui met une razzia en déroute devant Toulouse en 721, puis en repousse une autre près de Carcassonne. Il fait mieux : il traite. Une alliance est nouée avec Munuza, chef berbère installé sur la frontière — une zone tampon pour l’Aquitaine, une échappatoire à l’autorité d’Abd al-Rahman, gouverneur de Cordoue, pour le Berbère. En 725, pourtant, les raids poussent jusqu’à Lyon et jusqu’à la Bourgogne actuelle. Et Charles considère l’accord d’Eudes comme une trahison envers la monarchie franque.

Poitiers : une seule source, et à peu près aucune certitude

Vient la campagne restée célèbre. Sur ses motifs, les textes divergent, et il faut le dire au lieu de choisir : les sources arabes présentent l’expédition d’Abd al-Rahman comme une opération punitive contre Munuza et son allié chrétien ; les sources chrétiennes y voient une volonté de conquérir l’Aquitaine. Ces dernières ont été rédigées plusieurs décennies après les faits, et certaines vont jusqu’à qualifier Charles Martel de roi — ce qu’il n’a jamais été. Leur fiabilité en prend un coup.

Ce qu’on tient pour acquis : Abd al-Rahman remonte la côte atlantique jusqu’à Bordeaux, Eudes tente de l’arrêter, échoue, se replie. Villes, villages, églises et monastères sont pillés, jusqu’à la basilique Saint-Hilaire de Poitiers. Le sanctuaire n’est pas visé comme symbole religieux : c’est là qu’il y a de l’or, et il faut solder une troupe composite d’Arabes, de Berbères et de Wisigoths dont tous ne sont pas musulmans. Eudes, battu, demande l’aide de son suzerain. Charles arrive — et facture le service en imposant au duc son autorité. Les deux hommes redescendent la Loire vers le Poitou.

Pour la bataille elle-même, nous dépendons d’un seul texte : la Chronique mozarabe, écrite par un chrétien vivant en terre d’islam, du côté de Cordoue. Elle raconte plusieurs jours d’escarmouches entre petits groupes, sans doute pour se jauger. Puis la charge de la cavalerie légère musulmane. En face, des fantassins lourds, serrés, qui opposent un mur. La mêlée est longue et coûteuse pour les deux camps. Abd al-Rahman y est tué.

Le reste relève de la reconstitution. Les textes francs affirment que dès le lendemain le camp est vide et l’armée en fuite vers les Pyrénées. Charles ne poursuit pas. Certaines sources créditent Eudes d’un rôle très actif pendant l’affrontement, ce qui rendrait cette prudence moins militaire que politique : à quoi bon risquer ses hommes quand le prestige doit se partager ? Avec le temps, la présence d’Eudes s’efface des chroniques officielles. Le vainqueur reste seul en scène.

Quant au lieu et à la date, il faut avoir le courage de dire ce que l’on ignore. La bataille de Poitiers ne s’est probablement pas déroulée à Poitiers, mais quelque part entre le Poitou et la Loire ; des chercheurs proposent Moussais, près de Châtellerault, sans que l’archéologie ait livré grand-chose. Le mois d’octobre fait consensus. L’année, moins : 732 est la date traditionnelle, plusieurs historiens penchent pour 733. La bataille la plus connue de l’histoire de France est un événement dont on ne connaît avec certitude ni le jour, ni le champ, ni les effectifs — quelques milliers d’hommes de chaque côté, au mieux.

Après la victoire, l’ennemi ne s’en va pas

Si Poitiers avait été le coup d’arrêt qu’on décrit, la suite devrait être calme. Elle ne l’est pas. Une partie du Midi demeure sous l’autorité de Cordoue, des expéditions repartent dès les années suivantes, et les raids venus du sud se poursuivent près d’un siècle. Charles, lui, passe l’essentiel de sa fin de vie à soumettre des chrétiens : il impose l’autorité royale à la Bourgogne, intervient en Aquitaine en 735 contre les fils d’Eudes qu’il bat et contraint à prêter serment — non pas au roi, mais à lui-même et à ses enfants. La nuance vaut un programme politique.

Et puis il y a Avignon. En 737, les nouveaux gouvernants de Cordoue et le comte de Provence s’allient contre Charles Martel, et les Provençaux ouvrent leur ville aux troupes arabes et berbères pour tenir le siège franc. Cinq ans après la bataille qui aurait sauvé la chrétienté, des chrétiens préfèrent une garnison musulmane à l’armée de leur supposé sauveur. Il faut se défaire d’un réflexe d’anachronisme : personne, en 737, ne raisonne en camps religieux. On raisonne en terres, en fidélités, en tributs. Les chroniqueurs médiévaux ignorent d’ailleurs longtemps ce qu’est l’islam — jusqu’aux croisades et parfois au-delà, ils y voient tantôt une hérésie issue du judaïsme ou du christianisme, tantôt un polythéisme oriental. On ne livre pas une guerre de religion contre une religion qu’on n’a pas identifiée.

La même année 737, le roi Thierry IV meurt. Charles refuse de trancher la querelle de succession. Résultat : pendant plusieurs années, le royaume franc n’a plus de roi du tout, et il est gouverné par un maire du palais que plus personne ne peut révoquer. En 739, quand le pape Grégoire III redoute une invasion lombarde de Rome, c’est à cet homme sans couronne qu’il écrit. L’occasion semble en or : franchir les Alpes, se faire l’ami du Saint-Siège. Charles décline poliment. Il vient de s’entendre avec ces mêmes Lombards au sujet de la Provence, et il négocie un statu quo. Le futur bouclier de la chrétienté choisit son alliance du moment plutôt que le pape.

Il meurt en 741 et se fait enterrer à Saint-Denis, dans la nécropole des rois, sans avoir jamais été roi. Ses fils Griffon, Carloman et Pépin se partagent l’héritage. Dix ans plus tard, en 751, Pépin le Bref dépose les Mérovingiens avec l’appui du pape et se fait couronner. La dynastie carolingienne commence sur la tombe d’un homme qui avait pris la place sans prendre le titre.

Charles Martel au Moyen Âge : un usurpateur qui brûle en enfer

Voilà pour les faits. On s’attendrait à ce que la mémoire médiévale en fasse un héros. C’est exactement l’inverse qui se produit.

Les chroniqueurs sont mal à l’aise avec ce personnage. Il a marginalisé une dynastie légitime, il a gouverné sans titre, il a distribué à ses fidèles des biens qui ne lui appartenaient pas toujours — et notamment, disent les clercs, des terres d’Église, monnaie d’échange bien commode pour acheter des loyautés. Dès le IXe siècle, une légende circule dans les milieux ecclésiastiques : Charles Martel, pilleur des biens de l’Église, damné, son tombeau retrouvé vide, son âme livrée aux flammes. Le message est limpide, et il ne parle pas du tout d’Arabes : voilà ce qui attend les puissants qui se servent dans le patrimoine des monastères.

C’est le point le plus révélateur de toute cette affaire. Pendant des siècles, l’Église — la première intéressée, si un homme avait vraiment sauvé la chrétienté — ne lui en sait aucun gré. Sa victoire ne pèse rien face à son usurpation. Une légende ne s’invente jamais au hasard : celle du IXe siècle sert à défendre le patrimoine des abbayes, pas à écrire l’histoire militaire.

1875, 1996 : deux fabrications du sauveur

Le sauveur de la chrétienté naît beaucoup plus tard, et dans une salle de classe. C’est au XIXe siècle, et particulièrement dans les programmes scolaires de la Troisième République, que Charles Martel prend la stature qu’on lui connaît : le chef qui arrête l’envahisseur aux portes du pays, le modèle patriotique. Le contexte compte. Une France qui vient d’être battue par l’Allemagne a besoin de figures de rempart, et une école qui fabrique des citoyens a besoin de récits simples et datés. 732 est une belle date à retenir : elle tient en trois chiffres et n’exige aucune explication sur les razzias, les impôts de Cordoue ou les alliances provençales.

Second ressort, tout récent celui-là. Jusqu’à la fin du XXe siècle, Charles Martel restait assez peu cité, y compris dans les milieux les plus nationalistes. Son retour en force accompagne la diffusion d’une thèse : celle du choc des civilisations, formulée par l’universitaire américain Samuel Huntington en 1996, qui lit l’histoire du monde comme un affrontement de blocs culturels. Dans une telle grille, une bataille du VIIIe siècle entre un maire du palais et un gouverneur de Cordoue devient soudain un symbole utilisable. Peu importe qu’elle ait opposé des armées composites, sur un champ inconnu, à une date incertaine, sans rien décider de durable.

Ce que Charles Martel a réellement accompli est pourtant considérable, et n’a presque rien à voir avec Poitiers : réunifier le royaume franc par les armes, soumettre Frisons, Saxons, Bourguignons et Aquitains, gouverner un royaume sans roi, léguer à ses fils un pouvoir si solide que l’un d’eux a pu échanger la réalité contre la couronne. Il n’avait pas besoin qu’on lui prête une invasion arrêtée.

Voilà peut-être ce que l’épisode éclaire, sans qu’il soit besoin de forcer le trait. Les récits nationaux ne sortent pas des archives : ils sortent des besoins de ceux qui les racontent. Un moine du IXe siècle protège les terres de son abbaye et fait brûler Charles en enfer. Un instituteur de 1880 forme des patriotes et en fait un rempart. Un essayiste de 1996 découpe le monde en civilisations et lui redonne un service à rendre. Le personnage, lui, n’a pas bougé depuis 741. Ce sont les questions posées à son cadavre qui changent — et c’est en général un bon indice de ce qui préoccupe l’époque qui les pose.

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