Histoire des drogues : quand les États étaient les dealers

En 1839, la Chine détruit vingt mille caisses d’opium pour protéger sa population — et se fait déclarer la guerre par Londres. De Canton aux 35 millions de cachets de la Wehrmacht, l’histoire des drogues est d’abord celle des États qui les ont vendues. Enquête sur deux siècles de trafic officiel.

Juin 1839, dans le port de Canton. Un commissaire impérial nommé Lin Zexu fait vider plus de vingt mille caisses d’opium dans des bassins creusés sur la plage, mélangées à de la chaux et à du sel, puis rejetées à la mer. L’opération dure des semaines. Trois ans plus tard, la Chine signe un traité qui lui coûte Hong Kong, cinq ports ouverts de force et une indemnité colossale. Son crime : avoir détruit la marchandise d’un État qui tenait à la vendre.

On raconte volontiers l’histoire des drogues comme celle des marges — bas-fonds, cartels, ruelles. Les archives disent autre chose. Pendant près de deux siècles, les plus gros distributeurs de stupéfiants ont été des ministères, des états-majors, des laboratoires cotés en Bourse et des services de renseignement. Voici comment.

Canton, 1839 : détruire de la drogue et se faire déclarer la guerre

Le point de départ n’est pas la morale, c’est la comptabilité. Le Royaume-Uni du début du XIXe siècle achète du thé chinois par cargaisons entières et paie en argent métal, qu’il n’a pas en quantité suffisante. Il lui faut vendre quelque chose en retour. Ce sera l’opium du Bengale, cultivé dans une Inde qu’il administre déjà, écoulé par la Compagnie des Indes orientales et ses intermédiaires privés.

Une version simplifiée circule : la Chine se serait tellement convertie aux cultures d’exportation qu’elle n’aurait plus nourri sa population. C’est trop rapide. Ce qui est attesté, c’est un renversement du flux d’argent : jusque vers 1820 le métal entre en Chine ; ensuite il en sort, par l’opium. La cour des Qing constate une hémorragie monétaire et une population qui fume. Elle interdit. Londres répond par la flotte.

Deux guerres suivent, de 1839 à 1842 puis de 1856 à 1860. Le traité de Nankin, en 1842, ouvre cinq ports et cède l’île de Hong Kong. Ici, une précision s’impose, parce que la confusion est partout : les fameux 99 ans ne datent pas de 1842. L’île de Hong Kong est cédée à perpétuité ; le bail de quatre-vingt-dix-neuf ans est signé en 1898 et ne concerne que les Nouveaux Territoires. C’est pourtant cette échéance-là qui commandera la rétrocession de 1997. Quant au traité de Tianjin, en 1858, il fait ce que personne n’ose écrire ainsi : il légalise le commerce de l’opium en Chine.

La suite tient en une adresse. En 1865, à Hong Kong, des marchands britanniques fondent la Hongkong and Shanghai Banking Corporation — HSBC — pour financer le commerce local. On cite souvent le chiffre de 70 % du fret maritime de l’île constitué d’opium indien. Le pourcentage exact se discute selon les années ; ce qui ne se discute pas, c’est que la banque naît dans un port dont l’activité principale est le trafic d’une drogue imposée par les armes.

Avant les interdits : quand ces plantes n’étaient que des plantes

Reculons. Le chanvre figure parmi les toutes premières plantes cultivées, aux côtés de l’orge et du blé, et ses graines servaient d’abord de nourriture en Chine. On lit parfois « des traces dès 12 000 avant notre ère » : la formule est douteuse, elle place le Néolithique bien avant qu’il ne commence. Les restes solides sont plus récents, l’ancienneté reste vertigineuse.

Le Shennong Bencao Jing, la grande pharmacopée chinoise, mentionne le cannabis contre la douleur. La tradition l’attribue à l’empereur guérisseur Shennong, vers 2737 avant notre ère : c’est une attribution légendaire, le texte ayant été compilé bien plus tard. Vers 2000 avant notre ère, le chanvre est une plante sacrée en Inde. Le papyrus Ebers, aux environs de 1550 avant notre ère, le cite contre le glaucome et pour les menstruations. Des analyses ont signalé des traces de cannabis sur des momies égyptiennes, dont celle attribuée à Ramsès II ; ces résultats sont discutés depuis trente ans, et personne ne sait ce qu’ils signifient.

Au VIIe siècle, l’interdit coranique sur le vin déplace la demande : le chanvre indien devient un substitut, médical et récréatif. Sa résine prend le nom de haschich, qui veut dire d’abord herbe sèche, foin, fourrage. D’où la plus tenace des légendes : haschich aurait donné hashishin, puis assassins, en référence aux Nizârites d’Hassan ibn al-Sabbah, retranchés dans leurs forteresses iraniennes à la fin du XIe siècle. L’orientaliste Antoine-Isaac Silvestre de Sacy popularise cette étymologie dans un mémoire lu en 1809 — au XIXe siècle, donc, pas au XVIIIe. Les spécialistes la tiennent aujourd’hui pour incertaine : le mot désignait probablement un sobriquet méprisant, du genre « mangeurs d’herbe », adressé à une secte que ses ennemis voulaient rabaisser. Et c’est là que la légende devient intéressante. Il était plus confortable, pour les chroniqueurs croisés puis pour l’Europe savante, d’imaginer des fanatiques drogués que d’admettre une organisation politico-religieuse agissant à froid, avec méthode.

L’Église condamne le haschich au XIIe siècle, quand la plante arrive par l’Espagne. On lit souvent que cette suspicion aurait nourri la chasse aux sorcières, via les onguents. Prudence : les historiens donnent aujourd’hui bien plus de poids aux crises sociales et aux procédures inquisitoriales qu’aux plantes. Le même réflexe se retrouve ailleurs : la première mention européenne de l’ayahuasca amazonienne apparaît dans une lettre adressée au Saint-Office, décrite comme une potion diabolique. Face à une plante qui modifie la conscience, le pouvoir commence rarement par la pharmacologie. Il commence par le diable.

Napoléon interdit, le Tout-Paris expérimente

1798, campagne d’Égypte. Privés de vin en pays musulman, les soldats de la République découvrent le haschich local et s’y mettent massivement. L’armée d’Orient finit par interdire, en 1800, la vente et la consommation de la résine : c’est attesté par l’arrêté du commandement. Le récit populaire y ajoute une tentative d’assassinat contre Bonaparte, commise par un homme sous emprise de cannabis et d’opium. Là, il faut être honnête : c’est le général Kléber qui a été poignardé au Caire en juin 1800, et le détail de la drogue relève du récit, pas de l’archive.

Quarante-cinq ans plus tard, la même substance interdite se retrouve au cœur d’un salon parisien. En 1843, à l’hôtel Pimodan, sur l’île Saint-Louis, le psychiatre Jacques-Joseph Moreau — Moreau de Tours — installe le club des Haschischins. L’idée n’est pas de faire la fête, mais d’observer ce que le produit fait à la perception et à la création, sur des sujets capables de décrire ce qu’ils ressentent. Gautier, Baudelaire, Balzac, Dumas, les peintres Delacroix et Daumier passent par ces soirées, avec des degrés de participation variables : plusieurs se sont contentés de regarder. Moreau en tire en 1845 un livre pionnier, Du hachisch et de l’aliénation mentale, où il défend une idée neuve : la drogue comme modèle expérimental de la folie. Dumas, lui, en garde une scène de haschich glissée dans Le Comte de Monte-Cristo. Interdite dans les rues du Caire, la plante devient à Paris un instrument de laboratoire.

Le laboratoire fabrique ce que la loi interdira

Contrairement à ce qu’on croit, la cocaïne n’est pas une drogue ancienne. La feuille de coca l’est : plante sacrée sous l’Empire inca, réservée aux élites, elle devient sous les Espagnols un carburant distribué aux ouvriers autochtones des mines d’argent de Potosí — et une source de revenu fiscal pour l’administration coloniale. Mais la molécule, elle, est isolée à la toute fin des années 1850 par le chimiste allemand Albert Niemann. Elle a moins de deux siècles.

La médecine s’en empare pour l’anesthésie locale, en particulier en chirurgie de l’œil, où elle change tout. Puis le commerce s’en empare tout court : à partir de 1882, la cocaïne se vend librement aux États-Unis, y compris en gouttes contre les douleurs dentaires des enfants. Arthur Conan Doyle donne à Sherlock Holmes une solution à 7 % qu’il s’injecte dès Le Signe des quatre, en 1890 — un médecin qui écrit ce qu’il a vu autour de lui.

L’héroïne suit exactement la même courbe, en plus brutal. Le chimiste anglais C. R. Alder Wright synthétise la diacétylmorphine en 1874. En 1897, Bayer cherche un antitussif pour la tuberculose et la pneumonie ; en 1898, la firme lance le produit sous un nom de marque, Heroin, choisi pour la sensation « héroïque » qu’il procure. L’argument de vente est resté célèbre : moins de dépendance que la morphine. Dès 1899, Bayer l’écoule dans plus de vingt pays. Aux États-Unis, la vente libre dure jusqu’en 1914, quand le Harrison Act impose l’ordonnance ; dès 1910, le produit circule déjà dans les milieux criminels, moins cher que la cocaïne, plus facile à obtenir que l’opium ; en 1924, le Congrès l’interdit purement et simplement. Vingt-six ans entre le médicament de pharmacie et l’interdiction totale.

1940 : trente-cinq millions de cachets pour la guerre éclair

En 1938, un laboratoire allemand met en vente libre la pervitine, méthamphétamine présentée comme un remède à la fatigue et un adjuvant de concentration. En 1940, pour la campagne de France, la Wehrmacht en distribue environ 35 millions de comprimés. L’effet est connu et documenté par les médecins militaires eux-mêmes : deux jours et deux nuits sans dormir, la peur qui s’efface. Les effets secondaires aussi : crises d’angoisse, effondrements, terreur de ne plus jamais retrouver le sommeil.

Deux précautions, ici. D’abord, l’armée allemande a tenu l’affaire discrète, et on comprend pourquoi : difficile de bâtir un mythe de supériorité raciale sur un cachet. Ensuite, il ne faut pas retourner le mythe en un autre mythe. La thèse « la Blitzkrieg, c’est la méthamphétamine » circule beaucoup depuis quelques années ; les historiens militaires la refusent. La concentration des blindés, la radio à bord des chars, la doctrine, la faiblesse du commandement adverse expliquent l’essentiel. Le cachet a permis à des hommes épuisés de continuer à rouler. Il n’a pas conçu le plan.

Ce qui est attesté et bien plus noir, c’est Sachsenhausen, en 1944 : des détenus servent de cobayes pour des cocktails expérimentaux — cocaïne, pervitine, opiacés, parfois en gomme à mâcher — et sont contraints à des marches de plusieurs dizaines de kilomètres sac au dos, jusqu’à l’effondrement.

En face, la même chimie. Les troupes britanniques recourent à la benzédrine, une amphétamine qui procure euphorie et suppression de la peur ; les pilotes de la Royal Air Force en sont les premiers usagers, et Montgomery en fait distribuer à la VIIIe armée avant l’offensive d’El Alamein, en octobre 1942. En revanche, une légende circule sur cet épisode : des doses doublées auraient provoqué « environ 80 % de pertes ». Le chiffre ne résiste pas. El Alamein est une victoire britannique, et les pertes alliées — tués, blessés et disparus — s’établissent autour de 13 000 hommes pour une armée d’environ 200 000. La vraie leçon est ailleurs, plus discrète : un produit qui supprime la peur supprime aussi l’évaluation du danger, et c’est déjà bien assez inquiétant sans l’exagérer.

MK Ultra, war on drugs, OxyContin : l’État des deux côtés du comptoir

1951 : la CIA lance le projet Bluebird, qui devient Artichoke puis, en 1953, MK Ultra. Objectif affiché : le contrôle mental. Méthode : administrer LSD, mescaline, cannabis, cocaïne et héroïne à des sujets qui n’ont rien demandé — prisonniers, patients d’hôpitaux psychiatriques, transfuges, et parfois des agents de la maison. Le programme dure une décennie. En 1973, le directeur Richard Helms fait détruire l’essentiel des dossiers ; ce que l’on sait vient des rescapés du broyeur, exhumés par la commission Church en 1975.

1970 : l’état-major américain découvre qu’une part importante du corps expéditionnaire au Vietnam consomme de l’héroïne. En juin 1971, Nixon décrète que la drogue est « l’ennemi public numéro un » et lance la war on drugs. Détail rarement cité : l’étude de suivi menée sur les vétérans rentrés au pays a montré qu’une écrasante majorité de ces consommateurs a cessé sans traitement, une fois le contexte disparu. Le pays a quand même choisi la répression pour cinquante ans.

Et puis 1996. Purdue Pharma, propriété de la famille Sackler, lance l’OxyContin avec un argument commercial qu’on a déjà lu plus haut : moins de risque de dépendance que les opioïdes existants. Quatre-vingt-dix-huit ans après le lancement de l’héroïne par Bayer, mot pour mot. La suite est judiciaire : condamnation dès 2007, accord à plusieurs milliards de dollars en 2020, cabinet de conseil McKinsey mis en cause en 2021 pour avoir aidé à « doper » les ventes. Aux États-Unis, les surdoses d’opioïdes ont tué plus d’un demi-million de personnes depuis 1999. En France, les autorités sanitaires ont renforcé la surveillance du tramadol et raccourci la durée maximale de prescription.

Ce que cette chaîne éclaire de notre époque n’est pas un slogan complotiste. C’est plus embarrassant : la frontière entre le médicament, la marchandise et le poison n’a presque jamais été tracée par la pharmacologie. Elle a été tracée par des intérêts — fiscaux, militaires, commerciaux — et déplacée chaque fois que ces intérêts changeaient de camp. La même molécule a été vendue en pharmacie, distribuée à des conscrits, injectée de force dans un sous-sol et punie de prison, selon l’époque et selon qui la tenait. Reste une question ouverte, que les archives ne tranchent pas : sommes-nous mieux armés aujourd’hui pour reconnaître le prochain produit vendu avec l’argument qu’il crée moins de dépendance que le précédent ?

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