Vol des joyaux de la Couronne : trois nuits de septembre 1792

Un réverbère, un volet enfoncé, un carreau découpé au diamant de vitrier : en septembre 1792, il n’a pas fallu davantage pour vider le trésor de la Couronne de France, face à la future place de la Concorde. Le plus troublant n’est pas l’audace des voleurs, mais la journée du 16 septembre, où l’administration a conclu qu’il ne s’était rien passé.

Face à la colonnade, il y avait un réverbère. C’est par là que tout a commencé, dans la nuit du 11 au 12 septembre 1792. On grimpe, on atteint la terrasse de la loggia, on enfonce un volet, on découpe un carreau au diamant de vitrier, on ouvre la fenêtre. Derrière, les salles d’exposition du Garde-Meuble de la Couronne, et dans ces salles, les joyaux du roi de France. En bas, sur la place où la statue de Louis XV venait d’être abattue, des guetteurs déguisés en gardes nationaux patrouillaient tranquillement.

Le bâtiment existe toujours. Il s’appelle l’Hôtel de la Marine, il domine la place de la Concorde, et il n’a jamais été un hôtel où l’on passe la nuit — le malentendu vient du sens ancien du mot, un hôtel particulier, un siège d’institution. Pour comprendre comment un État a pu perdre son trésor en trois nuits, il faut d’abord comprendre ce que ce bâtiment était censé être.

Des façades achevées sur du vide

En 1748, la ville de Paris décide d’offrir une place royale à Louis XV, organisée autour d’une statue équestre en bronze commandée au sculpteur Edme Bouchardon. Le terrain retenu est un marécage appartenant pour l’essentiel au roi, coincé entre le jardin des Tuileries et l’avenue des Champs-Élysées. Un concours public d’architecture est lancé. Il échoue. En 1753, dix-neuf propositions sont présentées au roi, et c’est finalement l’Académie royale d’architecture, dirigée par Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du roi, qui en fait la synthèse.

Gabriel prend une décision qui tient encore aujourd’hui : il ne bâtit qu’au nord. Rien au sud, rien à l’est, rien à l’ouest, pour préserver les perspectives sur la Seine, sur les Tuileries et sur les Champs-Élysées. Il dessine deux pavillons latéraux encadrant une loggia à colonnade corinthienne, en citant ouvertement la colonnade du Louvre et les places royales de Louis XIV.

Et là se trouve le vrai paradoxe de l’endroit. Les façades sont achevées en 1765 alors qu’il n’y a rien derrière. Rien. Des décors élevés sur du vide, parce qu’on n’a pas encore décidé ce qu’on y installerait. On construit d’abord l’image de la monarchie, on cherche ensuite à quoi elle pourrait servir. En 1767, l’édifice situé à droite de la rue Royale devient le Garde-Meuble de la Couronne.

Le premier musée d’arts décoratifs de France

Le Garde-Meuble n’est pas un entrepôt. C’est une institution d’origine médiévale, dont l’administration est créée en 1604 par Henri IV puis réformée par Louis XIV, chargée d’une double mission : meubler les résidences royales, et conserver, entretenir, réparer les meubles, les tapisseries, les objets d’art, les armures et les bijoux de la Couronne.

L’intendant Pierre-Élisabeth de Fontanieu y emménage en 1772 et participe lui-même à la décoration de ses appartements de fonction. Le personnage est curieux de tout : il se fait installer des laboratoires de chimie et l’un des premiers réseaux d’eau chaude de France, qui alimente sa baignoire. À une époque où l’on se lave peu, cet homme se fait couler des bains chauds au robinet, dans un bâtiment public.

C’est aussi sous son impulsion que le Garde-Meuble ouvre ses salles d’exposition du premier étage aux visiteurs, dès 1777, gratuitement, un mardi par mois entre avril et novembre. On répète volontiers que les collections royales étaient soustraites au regard du peuple : c’est faux ici. Le Garde-Meuble est considéré comme le premier musée des arts décoratifs de France et l’un des premiers musées du monde. On y voit des armes d’apparat, des objets venus de loin — dont une armure de samouraï et deux canons offerts à Louis XIV en 1686 par l’ambassadeur du Siam —, des étoffes et des tapisseries précieuses. Et, dans des vitrines, les joyaux de la Couronne.

En 1784, Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray s’installe à son tour. Proche de Louis XVI, récemment anobli, il refait une partie du décor et ajoute en 1786 une galerie des bronzes qui clôt le parcours de visite. Rigoureux, sans grande affinité avec les arts, il réorganise entièrement l’administration et remplace en cinq ans l’ameublement de toutes les résidences royales. Un tel rythme suppose des moyens considérables ; son ascension rapide et son train de vie lui valent une réputation détestable. On y reviendra, parce que cette réputation lui coûtera la vie.

Le 13 juillet 1789 au matin, des émeutiers se présentent devant le Garde-Meuble pour s’emparer des armes exposées. On raconte que certains combattants de la Bastille se battaient le lendemain avec des armes d’apparat, magnifiques et passablement inutiles. L’anecdote est plaisante et souvent répétée ; elle relève de la tradition plus que de l’archive, et mieux vaut la donner pour ce qu’elle est.

Septembre 1792 : un État qui ne garde plus rien

Après le renversement de la monarchie en août 1792, tout bascule. Thierry de Ville-d’Avray est arrêté et enfermé à la prison de l’Abbaye. La statue de Louis XV est détruite, la place devient « place de la Révolution ». Le gouvernement provisoire confie le Garde-Meuble au peintre révolutionnaire Jean-Bernard Restout, et des scellés sont apposés sur les portes des salles.

Restout comprend très vite ce qu’il a entre les mains. Dès la fin août 1792, il alerte sur le manque de moyens. La Garde nationale chargée de la surveillance est si mal organisée que certains hommes ne sont parfois pas relevés pendant plus de quarante-huit heures — et finissent par quitter leur poste. Ceux qui restent boivent. Restout écrit sa crainte qu’ils finissent par mettre le feu au bâtiment. Ce n’est pas une négligence isolée : c’est un service public qui a cessé de fonctionner.

Le 9 septembre 1792, un adjudant général de la Garde nationale vient constater sur place. Sa conclusion : les portes sont bien fermées la nuit, il n’y a rien à craindre. Deux jours plus tard, les voleurs entraient par la fenêtre.

Entre-temps, les massacres de septembre ont ravagé les prisons parisiennes. Thierry de Ville-d’Avray y est assassiné. Dans le même chaos, des détenus de droit commun — voleurs, cambrioleurs — sont relâchés ou s’évadent, et le pillage se généralise dans Paris, jusque dans les combles des Tuileries. Parmi les évadés, un professionnel : Paul Miette, emprisonné au printemps 1792. Il ressort libre et recrute plusieurs bandes.

Le vol des joyaux de la Couronne, en trois expéditions

Disons-le tout de suite : les faits sont flous et plusieurs versions cohabitent. Les procès de l’époque sont contradictoires, les aveux ont été arrachés dans un climat politique brûlant, et aucun historien sérieux ne prétend restituer un déroulé minute par minute. Ce qui suit est la version la plus couramment retenue.

Trois expéditions, les nuits des 11, 13 et 16 septembre 1792. Toujours le même mode opératoire : le réverbère, la loggia, le volet, le carreau découpé. À chaque fois, de nouvelles bandes se joignent à la première, et à chaque fois les précautions tombent un peu plus. Convaincus de l’impuissance de la Garde nationale, les voleurs finissent par s’installer. Ils font des pauses. Ils mangent sur place, entre les armes d’apparat et les vitrines. Puis ils ressortent les poches pleines de perles, d’or et de pierreries, qu’ils se partagent en se disputant — parfois en plein jour, sur les quais de Seine.

Ce n’est pas un cambriolage de génie. C’est une promenade de santé, et c’est bien plus intéressant ainsi : le casse du siècle est en réalité le symptôme d’un État qui s’est évaporé.

Le butin, lui, était vertigineux. Près de neuf mille pierres, dont les plus grosses gemmes de la Couronne : le Régent, le Sancy, le Bleu de France. La valeur totale est estimée à environ vingt-trois millions de livres, soit plusieurs centaines de millions d’euros actuels — et cette conversion reste un ordre de grandeur, pas une mesure exacte, car on ne convertit pas une livre de 1792 comme on change des devises.

« Les scellés sont intacts », donc rien n’a disparu

Vient alors la scène qui, deux siècles plus tard, reste la plus stupéfiante du dossier. Dans la journée du 16 septembre 1792, des joailliers parisiens voient passer des joyaux ramassés dans la rue ou achetés à bas prix par des curieux. Ils soupçonnent des biens de l’État et préviennent. Le commissaire de police se rend au Garde-Meuble.

On vérifie les scellés apposés sur les portes des salles. Ils sont intacts. Conclusion officielle : aucun vol n’a été commis. Personne n’ouvre les salles. Personne ne regarde ce qu’elles contiennent encore. La cire n’a pas été brisée, donc rien n’est sorti — sauf que les voleurs, eux, passaient par la fenêtre de la loggia.

La nuit suivante, une cinquantaine de brigands revient se servir une dernière fois. C’est un hasard qui met fin à l’affaire : une patrouille arrête deux retardataires en train de redescendre du réverbère. Les gardes montent enfin. Et découvrent l’ampleur du désastre.

Une enquête aussitôt confisquée par la politique

L’affaire est trop belle pour rester une affaire de police. Le ministre de l’Intérieur Roland accuse Danton et son secrétaire Fabre d’Églantine d’avoir monté le coup ; Danton, lui, accuse l’aristocratie d’avoir organisé le vol pour financer l’émigration. Aucune de ces deux thèses n’a jamais été démontrée, et les historiens y voient aujourd’hui surtout des projectiles dans une guerre de factions.

Le dénouement judiciaire est presque comique, si l’on oublie l’échafaud. Les voleurs arrêtés désignent tous Paul Miette comme instigateur. Cinq voleurs seulement sont guillotinés, place de la Révolution, face au lieu du méfait. Et Paul Miette, qui a reconnu les faits, est acquitté en cassation. On imagine volontiers une justice révolutionnaire expéditive et implacable ; elle fut ici lente, brouillonne, et elle a laissé partir le cerveau présumé.

Quant aux pierres, l’enquête a fini par en récupérer une grande partie : environ les trois quarts des grandes gemmes royales sont retrouvées dans les deux années suivantes. Le Régent réapparaît en 1793, dissimulé dans la charpente d’une maison — l’adresse varie selon les récits, et c’est précisément le genre de détail sur lequel il ne faut pas trancher. Le Bleu de France, lui, ne revient jamais. Il ressurgit vingt ans plus tard en Angleterre, retaillé, sous le nom de diamant Hope. L’identification entre les deux pierres est aujourd’hui largement admise par les gemmologues, mais elle repose sur une reconstitution, pas sur un titre de propriété.

Dans les années qui suivent, les biens du Garde-Meuble sont dispersés, vendus, ou récupérés par le Muséum central des Arts de la République, ouvert en 1793 et devenu le musée du Louvre. L’institution du Garde-Meuble est supprimée le 19 mai 1798. Le bâtiment devient l’Hôtel de la Marine ; la place de la Révolution devient la place de la Concorde.

Ce que les murs ont gardé

La Marine y restera près de deux cents ans, jusqu’en 2015. Elle modifie beaucoup — un bâtiment d’archives dans l’arrière-cour, un étage supplémentaire, des symboles maritimes partout — mais sans dégrader. En 1843, les anciennes galeries d’exposition deviennent une grande salle à manger et une salle de réception, moulures et dorures évoquant les attributs militaires et les emblèmes mythologiques de la marine. L’édifice est inscrit sur la liste des Monuments historiques en 1862. En 1908, le creusement du métro fait légèrement s’affaisser l’aile est, qu’il faut redresser.

Cette occupation prudente a eu une conséquence heureuse : lors de la restauration menée par le Centre des monuments nationaux, on a retrouvé les décors du XVIIIe siècle sous quinze à vingt couches de peinture. Une occupation militaire n’est pas toujours une destruction.

Le bâtiment a d’autres histoires en réserve. Au premier étage, le cabinet des glaces de Fontanieu était orné de femmes nues peintes sur les miroirs ; l’épouse de Thierry de Ville-d’Avray a fait repeindre l’ensemble, et ce sont des femmes habillées et des chérubins que l’on regarde aujourd’hui en croyant voir l’original.

C’est ici aussi, au ministère de la Marine et des Colonies, que se joue le printemps 1848. Victor Schoelcher convainc le ministre François Arago ; la commission d’abolition de l’esclavage est créée le 5 mars et propose dès le 27 avril douze décrets émancipant les esclaves, leur donnant le statut de citoyen et organisant l’avenir des colonies. Le texte a été rédigé sur un bureau conservé dans le bâtiment. On aurait tort d’en faire l’œuvre d’un seul homme : ce sont les révoltes d’esclaves dans les colonies qui ont amorcé et accéléré ces discussions juridiques.

Enfin, août 1944. La Kriegsmarine occupe les lieux. Lors de la libération de Paris, des soldats se retranchent dans le salon d’angle de l’appartement de l’intendant, à l’angle de la place de la Concorde et de la rue de Rivoli. Pour observer la rue sans se montrer, ils percent des œilletons au milieu des volets. Ces trous n’ont jamais été rebouchés.

Depuis juin 2021, après quatre ans de travaux, on peut parcourir tout cela : les appartements de l’intendant, les salons d’apparat du XIXe siècle, la loggia. La cour de l’intendant et la cour d’honneur sont accessibles gratuitement.

Reste le 16 septembre 1792. Un fonctionnaire regarde un scellé, constate qu’il est intact, et repart sans ouvrir la porte. Il n’a pas menti, il n’a pas triché : il a simplement vérifié la preuve à la place de la chose. On peut trouver cela lointain. On peut aussi se demander combien de contrôles, aujourd’hui, consistent à s’assurer qu’un document est en règle sans jamais aller voir ce qu’il y a derrière la fenêtre.

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