Diplomatie du Vatican : comment un pape sans État a repris pied

En septembre 1870, les troupes italiennes entrent dans Rome et le pape perd le dernier arpent de terre qu’il gouvernait. Un siècle plus tard, les rois et les chefs d’État du monde entier entourent la dépouille d’un pape polonais. Entre les deux, aucune armée reconquise : une méthode, des archives, et beaucoup de patience.

Vatican, 1896. Un opérateur des frères Lumière installe sa caméra à manivelle devant un vieillard de quatre-vingt-six ans. On lui a expliqué que cette machine-là enregistrait le mouvement, qu’il fallait donc bouger. Alors Léon XIII bénit. Puis il bénit encore, sans s’arrêter, pendant toute la durée de la prise. La première image animée d’un pape montre un homme qui bénit le vide.

Ce vieillard est un souverain sans territoire, sans armée, sans alliés. Trois quarts de siècle plus tard, ses successeurs pèseront sur le sort du bloc soviétique — sans avoir reconquis un kilomètre carré. Toute la diplomatie du Vatican au XXe siècle tient dans cet écart.

1870-1917 : le souverain à qui personne ne répond

Les faits sont établis. L’unité italienne dépossède le pape de ses États ; en septembre 1870, la jeune Italie s’empare de Rome. Pie IX se déclare prisonnier et cesse de sortir de son palais. Il écrit à toutes les chancelleries catholiques d’Europe. Aucune ne bouge : le roi sans royaume reçoit des politesses, rien d’autre. Une loi italienne de 1871 lui offre une rente annuelle ; il refuse de l’encaisser, l’accepter reviendrait à reconnaître le vol.

La réplique de Pie IX est intérieure et brutale : le non expedit, ni élu ni électeur. Les catholiques italiens restent à l’écart des urnes nationales jusqu’à la Première Guerre mondiale. Un souverain privé d’État se prive donc lui-même de ses derniers relais politiques : le calcul se défend, il coûte deux générations d’influence.

Reste ce qui n’a pas été confisqué : un réseau et une mémoire. Le pape est un monarque électif, entouré d’une curie de plus d’une vingtaine de cardinaux, sans parlement ni contre-pouvoir : tout remonte à lui et à son secrétaire d’État. Ses nonces écrivent d’un peu partout, et les archives conservent, pontificat par pontificat, la correspondance reçue et émise depuis environ mille ans. Aucune chancellerie européenne n’a une telle profondeur de champ.

1917. Trois ans de guerre, des millions de morts. Benoît XV veut une médiation ; son secrétaire d’État, le cardinal Gasparri, plaide la neutralité stricte — il y a des catholiques dans chaque tranchée. Le pape passe outre et confie la mission au jeune nonce à Munich, Eugenio Pacelli, qui rencontre le chancelier Bethmann-Hollweg puis l’empereur à son quartier général. Il repart les mains vides, sans savoir qu’il n’avait aucune chance. En avril 1915, par un traité secret signé à Londres, l’Italie n’avait accepté d’entrer en guerre aux côtés des Alliés qu’à une condition : que la question romaine soit exclue de toute négociation de paix. Le pape est rayé d’avance du futur règlement. Le texte ne sera révélé que par les bolcheviks, après la capitulation russe. La leçon est là : la bonne volonté ne rend pas sa place à une puissance, il lui faut un statut juridique.

1929 : un État grand comme un jardin, signé par un autre

Il faudra Mussolini pour rouvrir le dossier. Après la marche sur Rome de 1922 et la crise ouverte par l’assassinat de Matteotti, le Duce s’appuie sur les forces intérieures — banques, armée, Église — et doit payer ses dettes. Les négociations, ouvertes après les lois dites fascistissimes de janvier 1925, durent trois ans et aboutissent le 11 février 1929 aux accords du Latran, qui créent l’État de la Cité du Vatican.

Détail qui dit tout : le pape ne signe pas. D’un côté de la table, Mussolini en personne ; de l’autre, le cardinal Gasparri. Le pontife reste hors du document. Les accords comportent deux volets : un traité international qui fabrique un État minuscule, et un concordat truffé de mécanismes de contrôle — accord du gouvernement pour nommer évêques et curés, renvoi possible d’un curé pour raisons politiques. En échange, l’État italien verse les traitements du clergé, entretient les bâtiments du culte, garantit la liberté d’association — ce qui, sous un régime autoritaire, n’est pas rien — et paie 150 millions de lires. On avance parfois aussi 30 % des actions de Fiat : le chiffre circule, il relève de l’estimation plus que de l’archive.

Le prix avait été payé ailleurs. Le Parti populaire, premier parti catholique italien fondé en 1919 par le prêtre sicilien Luigi Sturzo, s’était vidé de sa substance : Sturzo quitte l’Italie en 1923 sur invitation claire du Vatican et ne rentrera qu’en 1946 ; le parti est supprimé en 1926. Le Saint-Siège gagne un État et perd un parti. En 1931, Mussolini reprend une politique franchement anticléricale ; Pie XI songe à rompre le concordat, et c’est Pacelli, devenu secrétaire d’État, qui l’en dissuade.

Berlin 1933 : la légende du marchandage

Voici la séquence la plus discutée, date par date. 30 janvier 1933 : Hitler chancelier. 24 mars : les pleins pouvoirs sont votés grâce aux voix du Zentrum catholique. 28 mars : les évêques allemands retirent la condamnation du nazisme qu’ils avaient publiée à Mayence sous l’impulsion du cardinal Faulhaber — condamnation si nette qu’un national-socialiste catholique décédé n’était pas inhumé religieusement et que l’uniforme brun valait exclusion de l’office. 1er avril : boycott des magasins juifs. 2 avril : Hitler propose un concordat. 4 avril : le Vatican ordonne au nonce à Berlin, Mgr Orsenigo, de protester. 5 avril : première loi excluant les Juifs de la fonction publique. 7 juillet : Pacelli signe le concordat.

Lue ainsi, la chronologie ressemble à un troc. La thèse du marchandage — pleins pouvoirs contre concordat — est ancienne, sérieuse, et divise encore les historiens. Ce que l’on sait depuis l’ouverture des fonds pontificaux (archives de Pie XI en 2006, celles de Pie XII en mars 2020 seulement) ne la confirme pas telle quelle. On y trouve un Pacelli furieux de ce que font les Allemands, expliquant qu’au moment de l’offre il n’avait plus une carte en main, et confiant au diplomate britannique Kirkpatrick qu’il n’a aucune confiance en Hitler : il espère seulement qu’il ne rompra pas toutes ses promesses en même temps.

Le malentendu tient à un mot. Un concordat n’est pas un traité d’amitié : on en signe précisément là où les catholiques ne sont pas libres. C’est un texte défensif, qui fixe un minimum et qui donne, en tant que traité international, un titre pour protester à chaque violation — ce que le Saint-Siège fera pendant trois à quatre ans. Derrière ce réflexe, une mémoire : le Kulturkampf de Bismarck, les paroisses laissées vacantes, les fidèles morts sans sacrements. Le catholicisme allemand en était sorti convaincu qu’un texte, même mauvais, vaut mieux que l’arbitraire. Erreur de calcul, sans doute. Complicité, non.

1942 : parler ou se taire, un dilemme sans bonne réponse

Le silence de Pie XII n’a jamais été complet, et c’est ce qui rend la discussion difficile. Dès le début de la guerre, Radio Vatican diffuse ce que l’on sait des persécutions en Pologne. Hitler enrage. Puis ce sont des évêques polonais qui supplient Rome de cesser : les émissions se paient en représailles sur place.

Le 26 juillet 1942, une lettre pastorale de l’archevêque d’Utrecht contre la déportation des Juifs néerlandais est lue en chaire. Le 2 août, le commissaire général Schmidt annonce la riposte : accélération des déportations, priorité aux Juifs baptisés catholiques. Parmi eux, Edith Stein, philosophe juive convertie qui avait écrit au pape dès 1933 pour le supplier de condamner les violences antisémites. Elle meurt peu après son arrestation.

Après cet épisode, Pie XII laisse à chaque épiscopat le soin d’apprécier le risque d’une déclaration publique. Dans son message de Noël 1942, il évoque en quelques mots les centaines de milliers de personnes vouées à la mort en raison de leur nationalité ou de leur race. Quelques mots, pas un nom. Les historiens ne s’accordent pas : prudence qui a préservé des réseaux d’entraide, ou faillite morale. Ce qu’établit Utrecht, en revanche, c’est que l’équation selon laquelle parler aurait forcément sauvé des vies ne résiste pas à l’épreuve d’août 1942.

Madrid : la légende de l’Espagne catholique

L’Espagne défait une autre évidence. On imagine un pays catholique par nature ; la réalité d’avant 1931 est celle de millions d’ouvriers agricoles qui haïssent le curé et l’église comme on hait un propriétaire. Au printemps 1931, le roi s’enfuit. Les cardinaux de la congrégation extraordinaire déclarent la République illégitime ; Pie XI la reconnaît malgré tout, en expliquant qu’il faut considérer le fait et non le droit. Le cardinal Segura, archevêque de Séville et monarchiste, publie contre l’avis de Rome une pastorale hostile au régime : on l’arrête et on l’expulse.

Suivent l’expulsion des jésuites, des lois anticléricales, des couvents pillés et des églises incendiées — en 1931, sans atteinte aux personnes. Puis la révolte des mineurs des Asturies en 1934, réprimée sous la conduite du général Franco. Les 17 et 18 juillet 1936, tout bascule : des milices que le gouvernement ne contrôle plus massacrent le clergé. Sept à huit mille religieux tués en trois mois, dont environ 6 000 prêtres de paroisse et 283 religieuses. Un tiers du clergé espagnol y passe, jusqu’à 70 % dans certains diocèses du Nord. Les plus visés ne sont pas les réactionnaires notoires mais les jeunes aumôniers des syndicats catholiques : ils disputaient aux miliciens le même terrain.

Le Saint-Siège proteste durement et, pourtant, ne rompt pas avec la République : le mot d’ordre est d’attendre et de regarder ce que font les autres puissances. Ce sont les évêques espagnols qui tranchent, par une lettre pastorale favorable au camp de Franco qui qualifie la guerre de croisade. La suite est connue : quarante ans de régime militaire, partis et syndicats supprimés, un concordat en 1953 qui refait du catholicisme la religion d’État. L’Église y perd le contrôle de ses associations, fortes jusque-là de centaines de milliers de membres. Un historien parle d’une grave erreur historique. La formule est sévère ; elle vient de l’intérieur.

Helsinki : la corbeille qui a fissuré le bloc de l’Est

La bascule commence avec un pape que l’on croyait de transition. Jean XXIII reçoit en 1960 l’archevêque de Cantorbéry, le premier depuis la Réforme, et raconte à ses proches sa perplexité de la veille : que faire d’un chef d’Église que l’on ne peut pourtant pas rejoindre sur le Credo ? Sa réponse tient en un geste — il l’a embrassé, parce qu’ils sont frères. On disait jusque-là frères séparés ; l’adjectif avait mangé le nom. Il convoque le concile, envoie le cardinal König à Prague auprès de Mgr Beran, puis Mgr Casaroli à Budapest auprès du cardinal Mindszenty, réfugié à l’ambassade des États-Unis depuis 1956. Les autorités communistes laissent partir au concile des évêques hongrois et tchécoslovaques. En octobre 1962, pendant la crise de Cuba, l’appel à la paix du pape est publié par l’organe officiel du Parti communiste soviétique.

Paul VI transforme l’essai. Il effectue le premier voyage d’un pape hors d’Italie depuis plus d’un siècle, jusqu’à Jérusalem, obtient des visas de sortie pour des évêques polonais, yougoslaves et tchèques, et surtout envoie son monde à Helsinki — première participation de plein droit du Saint-Siège à une négociation de cette envergure, dit-on, depuis le congrès de Vienne de 1815.

Le travail décisif porte sur la troisième corbeille : contacts humains et liberté de religion. En mars 1973 est déposée la proposition sur la liberté de culte, étendue explicitement aux non-catholiques et aux non-croyants, dans la ligne de la déclaration conciliaire Dignitatis humanae. L’acte final est signé en 1975 et publié à plusieurs millions d’exemplaires, y compris en URSS, par les régimes eux-mêmes. Un an plus tard naît le groupe de Moscou, qui s’en réclame pour demander des comptes à son propre État. Un traité que l’on a soi-même imprimé se retourne difficilement.

Restait quelqu’un pour l’utiliser. Karol Wojtyla, remarqué au concile, avait plaidé pour ce texte sur la liberté religieuse. Élu le 16 octobre 1978, il retourne en Pologne l’année suivante et lance deux défis au régime : lier sa légitimité au respect des droits de l’homme, et affirmer qu’il n’y a qu’une seule Europe, dotée de deux poumons. Il y ajoute le droit des ouvriers à des syndicats libres. Solidarnosc sortira de là ; en 1983, une main sur trois dans la foule fait le signe du syndicat interdit. Sous son pontificat, le nombre de nonciatures passe de 80 à 174. Avant de recevoir Gorbatchev, il lit chaque jour pendant des semaines une page du Nouveau Testament en russe. Un témoin résume la règle de la maison : le Saint-Siège n’invite jamais, il ouvre sa porte.

Un siècle et neuf papes séparent le vieillard qui bénissait dans le vide en 1896 du pape dont les dirigeants du monde entier entourèrent la dépouille. Aucune armée n’a été levée. Ce qui a fonctionné tient en trois choses : un capital d’information, une échelle de temps que ne connaissent pas les États électifs, et l’usage têtu du texte juridique comme point d’appui. La même méthode a produit Helsinki et les concordats de 1929 et 1933 : elle a ouvert des portes et en a fermé d’autres. À une époque où l’influence se mesure en audience immédiate, la leçon est un peu désagréable : le pouvoir le plus durable est celui qui compte en décennies, en sachant qu’il paiera ses erreurs sur cette durée-là.

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