De 1940 à 1969, aucun dirigeant occidental n’a été autant combattu par Washington que Charles de Gaulle. Reconnaissance de Vichy, généraux de rechange, monnaie d’occupation, campagnes d’intoxication : le conflit a duré trente ans. Reste à séparer ce qui est établi, ce qui est plausible, et ce qui relève de la légende.
Une Cadillac offerte à Philippe Pétain. Le cadeau viendrait de Franklin Roosevelt, il daterait de 1940, et la voiture serait devenue l’automobile officielle du chef de l’État français. L’anecdote circule dans les récits consacrés à Vichy ; elle est difficile à documenter au détail près et il faut la prendre pour ce qu’elle est, une image. Ce qu’elle résume, en revanche, est parfaitement établi : les États-Unis ont reconnu le régime installé à Vichy, y ont maintenu une ambassade et y ont dépêché un homme de confiance, l’amiral William Leahy, ancien chef des opérations navales, qui ne cachait ni son estime pour le maréchal ni sa proximité avec l’amiral Darlan.
Pendant ce temps, à Londres, un général à deux étoiles de quarante-neuf ans parle dans un micro de la BBC. Le 18 juin 1940, Charles de Gaulle n’a ni troupes, ni territoire, ni trésorerie. Il a Winston Churchill, qui le reconnaît le 28 juin comme chef de tous les Français libres. Roosevelt, lui, sera le dernier chef d’État occidental à le reconnaître. Entre les deux, quatre années passées à lui chercher un remplaçant — puis vingt-cinq autres années de défiance.
1940-1942 : pourquoi Washington a préféré Vichy
La séquence est brutale. Entre la mi-mai et la mi-juin 1940, l’armée française s’effondre en un mois. Harrison Freeman Matthews, diplomate américain à Paris, voit entrer les troupes allemandes et rend compte à Washington d’un pouvoir français en pleine décomposition. Le 10 juillet, l’Assemblée nationale accorde les pleins pouvoirs à Pétain.
La reconnaissance américaine de Vichy n’a rien d’un accident. C’est un calcul, et il s’énonce simplement : garder un canal vers la flotte française, vers l’empire colonial d’Afrique du Nord, et empêcher que l’un et l’autre ne basculent entièrement du côté allemand. À cela s’ajoute une réalité rarement mise en avant : jusqu’à Pearl Harbor, en décembre 1941, les États-Unis ne sont pas en guerre. Ils commercent. Avec la Grande-Bretagne, avec Vichy, et — par filiales interposées — avec l’Allemagne. Des ravitaillements américains arrivent en zone dite libre. Des entreprises américaines poursuivent leurs activités en France pendant l’Occupation.
Après le renvoi de Pierre Laval, en décembre 1940, François Darlan devient l’homme fort du régime ; il en prendra la vice-présidence du Conseil en février 1941. C’est sous son autorité que fonctionne le Commissariat général aux questions juives et que des facilités militaires sont concédées aux Allemands dans l’empire. Leahy négocie avec lui des accords commerciaux. Les deux hommes s’apprécient.
Reste la question de fond : pourquoi de Gaulle irrite-t-il Roosevelt à ce point ? Le président américain le tient pour un apprenti dictateur dès l’été 1940 et ne changera jamais d’avis. Plusieurs Français influents à Washington le confortent : le diplomate et poète Alexis Leger, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, le comte de Chambrun, gendre de Laval et cousin de Roosevelt, ou encore Jean Monnet. L’argument est toujours le même : un général autoproclamé, sans mandat électoral, sans territoire, ne saurait parler au nom d’un pays.
Darlan, puis Giraud : deux ans à chercher un autre Français
Le 8 novembre 1942, les Anglo-Américains débarquent au Maroc et en Algérie. De Gaulle n’a été ni consulté, ni informé. Alger tombe en une journée, grâce à un réseau de résistance local ; Casablanca et Oran coûtent des combats sérieux — contre l’armée française de Vichy.
Washington avait préparé un homme : le général Henri Giraud, cinq étoiles, capturé en mai 1940 et évadé d’Allemagne en 1942. Son appel à cesser le feu n’est suivi par personne. Les Américains, pressés d’arrêter les combats, se rabattent sur celui qui se trouve à Alger par hasard, au chevet de son fils malade : Darlan. Le 14 novembre 1942, celui-ci forme un Haut-Commissariat de France en Afrique — au nom du maréchal Pétain. Giraud s’y rallie en échange du commandement militaire.
Ce point mérite qu’on s’y arrête, car il est souvent escamoté. L’Afrique du Nord libérée conserve la législation de Vichy : les mesures d’exception, les lois antijuives, et l’internement de résistants. Darlan est abattu le 24 décembre 1942 par un jeune résistant français, Fernand Bonnier de La Chapelle, aussitôt exécuté. Giraud lui succède et poursuit la même ligne, faisant arrêter et déporter vers le sud des responsables de la Résistance.
Roosevelt arrive en Afrique du Nord le 14 janvier 1943 et rencontre Giraud le 17. Il aurait confié à Churchill qu’il s’appuyait sur une planche pourrie — la formule est rapportée, elle correspond au moins à son jugement documenté. De Gaulle, lui, n’arrive que le 22 janvier. La conférence d’Anfa s’achève le 24 par une poignée de main entre les deux généraux français, mise en scène pour les photographes et, selon les témoignages, refaite parce que la première prise manquait de chaleur. Une image d’unité fabriquée en deux prises.
Sur le récit selon lequel des agents de l’OSS se seraient tenus derrière les rideaux, mitraillette au poing, pendant l’entretien Roosevelt-de Gaulle : l’anecdote est célèbre, elle vient du camp gaulliste, et aucune archive américaine ne la confirme. Elle appartient à la légende — une légende utile, parce qu’elle dit exactement ce que les Français libres voulaient faire entendre de la relation.
Le renversement se joue ailleurs. Au printemps 1943, Roosevelt demande à Churchill de lâcher de Gaulle ; le cabinet britannique refuse, en invoquant l’opinion, le Parlement, la presse et les gouvernements en exil. Leclerc, arrivé en Tunisie au terme de sa remontée d’Afrique, déclare publiquement qu’il n’y a qu’un chef. Jean Moulin, surtout, rassemble mouvements et partis — de la droite aux communistes — autour du même nom. Giraud, lui, se détruit tout seul lors d’une tournée américaine par des déclarations complaisantes envers le national-socialisme, reprises par la presse. Début 1944, il a disparu du paysage.
AMGOT : la France traitée comme un pays vaincu
L’épisode le plus révélateur est aussi le moins connu. Les états-majors alliés préparent pour la France libérée un régime d’administration militaire, l’AMGOT, conçu à l’origine pour les pays ennemis occupés — l’Italie, l’Allemagne. Il prévoyait des officiers alliés en position d’autorité et une monnaie imprimée aux États-Unis, au format du dollar, sur laquelle ne figuraient pas les mots République française.
De Gaulle y voit une question de souveraineté, pas de logistique : battre monnaie et nommer des préfets sont, dira-t-il, des attributs de l’État depuis vingt siècles. Sa riposte est administrative avant d’être militaire : il désigne à l’avance des commissaires de la République issus de la Résistance, prêts à occuper les préfectures dès le départ des Allemands. Quand les Alliés arrivent, l’administration est déjà là.
Le second verrou est un accord passé avec Dwight Eisenhower. Le commandant suprême a besoin de calme sur ses arrières et d’une Résistance coopérative ; en échange, il traitera avec de Gaulle, quelles que soient les consignes venues de Washington. C’est ce qui explique la suite : de Gaulle débarque en France le 14 juin 1944 alors que Roosevelt ne l’a toujours pas reconnu, et Eisenhower laisse la 2e division blindée entrer dans Paris, libéré le 25 août. La formule Paris libéré par lui-même n’est pas fausse, mais elle est incomplète : elle tient parce qu’un général américain a choisi d’interpréter très librement ses ordres.
Le 29 août, des troupes américaines en route vers le front descendent les Champs-Élysées. Deux divisions, environ vingt-cinq mille hommes selon le décompte le plus souvent cité. Cela ressemble à une parade de la victoire ; c’est d’abord une opération politique intérieure, demandée par de Gaulle pour impressionner une Résistance communiste solidement implantée dans les administrations parisiennes. Nul ne sait si les intéressés ont été impressionnés. Il est en revanche probable que le message ait été lu à Moscou.
De Gaulle contre les États-Unis, deuxième round : la bombe et l’Algérie
De Gaulle quitte le pouvoir en janvier 1946. Suivent douze ans de IVe République, largement soutenue par l’aide américaine. En 1958, la crise algérienne emporte le régime ; le président Coty se tourne vers lui. L’Assemblée l’investit le 1er juin 1958 et lui accorde les pleins pouvoirs le lendemain.
Ici commence la zone grise. Plusieurs récits affirment qu’Eisenhower, redoutant un coup d’État communiste, aurait fait intervenir la CIA pour qu’une fraction du groupe socialiste vote l’investiture. D’autres soutiennent que des agents américains ont soutenu financièrement le FLN, via des circuits bancaires suisses, puis se sont retournés vers l’OAS après 1961. Ces affirmations reposent sur des témoignages de services français, rarement sur des archives consultables. Une part est plausible — la sympathie américaine pour les indépendantismes, contre les empires coloniaux européens, est documentée et assumée publiquement à l’ONU. Une autre part relève de la reconstruction rétrospective. Il faut dire les deux.
Ce qui est certain, c’est ce qui suit. Le 13 février 1960, dans le Sahara algérien, l’essai Gerboise bleue fait de la France la quatrième puissance nucléaire mondiale. Le référendum du 8 janvier 1961 sur l’autodétermination algérienne recueille environ 75 % de oui ; en avril, quatre généraux tentent un putsch à Alger ; le 18 mars 1962, les accords d’Évian mettent fin à sept ans et cinq mois de guerre. Et sous Lyndon Johnson, des restrictions américaines interdisent la vente à la France de certaines technologies, notamment les grands calculateurs indispensables à la mise au point de la bombe H. La France y répondra par un plan calcul.
Il faut aussi rappeler le prix payé ailleurs. Le 8 mai 1945, jour de la victoire en Europe, les émeutes de Sétif et Guelma sont réprimées avec une violence extrême : les autorités françaises comptent une centaine de morts européens ; côté algérien, les estimations vont de quelques milliers, chiffre officiel français, à quarante-cinq mille selon le nationalisme algérien, les historiens retenant aujourd’hui une fourchette intermédiaire. Le désaccord est réel et il n’est pas tranché.
Fabriquer un agent soviétique : Angleton, Life et Hitchcock
La dernière offensive est la plus étrange. James Jesus Angleton dirige le contre-espionnage de la CIA. Convaincu, à partir des révélations du transfuge du KGB Anatoli Golitsyne, que les services français sont infiltrés jusqu’à l’Élysée, il entreprend de le démontrer. Il s’appuie sur un officier de liaison du SDECE à Washington, Philippe Thyraud de Vosjoli, qui rompt avec Paris en 1963.
Un espion est bien démasqué : Georges Pâques, cadre du service de presse de l’OTAN, arrêté la même année. Les historiens ne s’accordent pas sur l’importance de ce qu’il a livré — certains la jugent limitée, d’autres considèrent qu’il a transmis des documents significatifs, notamment sur Berlin. Mais aucune taupe soviétique n’a jamais été trouvée à l’Élysée.
La thèse survit pourtant à son absence de preuve. En 1966, de Gaulle retire la France de l’organisation militaire intégrée de l’Alliance atlantique — pas de l’Alliance, distinction que la propagande de l’époque effacera soigneusement — et demande le départ des bases américaines. Au printemps 1968, Life, neuf millions d’exemplaires, publie les bonnes feuilles des mémoires de Vosjoli, où l’on lit qu’un agent soviétique siège au sommet de l’État français. La même matière irrigue le roman Topaz de Leon Uris, puis le film qu’Alfred Hitchcock en tire en 1969, avec Michel Piccoli et Philippe Noiret. Que le département d’État l’ait cofinancé est affirmé par certains auteurs ; la démonstration documentaire manque. Que le récit ait servi les intérêts américains, en revanche, ne fait pas de doute.
Ce que trente ans de méfiance laissent voir
De Gaulle quitte le pouvoir le 28 avril 1969. La réconciliation vient de Richard Nixon, élu en novembre 1968, qu’il connaît depuis les années 1950 et qui, contrairement à ses prédécesseurs, prend au sérieux l’idée d’une France autonome dans le camp occidental. De Gaulle meurt en novembre 1970.
Il ne s’agit pas ici d’une vérité qu’on aurait cachée : les archives sur Vichy, Giraud, AMGOT ou Angleton sont publiques et les historiens les travaillent depuis longtemps. Ce qui manque plutôt, c’est le fil. Séparément, chaque épisode passe pour une friction. Mis bout à bout, ils dessinent une constante : une grande puissance ne combat pas seulement ses adversaires, elle cherche aussi à choisir les dirigeants de ses alliés, et le fait avec des moyens qui vont du crédit bancaire à l’opération d’influence.
La logique américaine avait sa cohérence. Un allié imprévisible, doté de l’arme atomique et sorti du commandement intégré, complique une stratégie mondiale conçue à Washington. La logique gaullienne aussi : un pays qui ne décide ni de sa monnaie, ni de ses préfets, ni de son armement ne décide de rien. Les deux raisonnements sont solides, et c’est précisément pour cela qu’aucun n’a convaincu l’autre pendant trente ans.
Reste une question ouverte, qui n’appartient pas au passé : à partir de quel moment une alliance cesse-t-elle d’être un choix pour devenir une dépendance ? De Gaulle a répondu par la bombe, la monnaie et le retrait du commandement intégré. On peut trouver la réponse excessive, ou insuffisante. On ne peut pas dire qu’il ait mal posé la question.