Premières dames de dictateurs : l’impunité comme message

En janvier 2009, à Hong Kong, Grace Mugabe frappe au visage un photographe maintenu par son garde du corps : aucune poursuite. Dewi Soekarno ouvre le visage d’une rivale avec un verre à Aspen ; Felicidad Noriega découpe des boutons dans un grand magasin de Miami. Derrière ces scènes absurdes se cache une mécanique très régulière : l’impunité des Premières dames n’est jamais un privilège personnel, c’est un bail dont l’échéance est celle du mari.

Mody Road, quartier de Tsim Sha Tsui. Le 15 janvier 2009, un photographe britannique en mission pour le Sunday Times suit à distance une cliente qui sort d’une boutique de luxe, près du Shangri-La de Hong Kong. Un garde du corps le repère et le maintient. Arrive alors la femme qu’il photographiait : Grace Mugabe, épouse du président du Zimbabwe. Elle le frappe au visage, plusieurs fois, sans retirer les bagues serties de diamants qu’elle porte aux doigts. Le photographe s’en tire avec une dizaine de coupures et pas une nuit d’hôpital. Il n’y aura pas de procès : la police de Hong Kong conclut à l’immunité diplomatique.

Quelques secondes, et rien après. La scène pose une question qui traverse tout le siècle des régimes autoritaires. Comment un pouvoir capable de censurer un quotidien, de faire disparaître un opposant et de surveiller les conversations de ses propres ministres peut-il laisser sa Première dame cogner un inconnu en pleine rue, à l’étranger, devant témoins ? On répond d’ordinaire par le caractère : colérique, capricieuse, grisée. C’est un peu court. Ces épisodes se répètent sur quatre continents et un siècle, avec une régularité qui mérite mieux qu’un diagnostic de tempérament.

Une impunité qui n’est inscrite dans aucune loi

Commençons par le point le plus mal compris : aucun texte, nulle part, n’autorise l’épouse d’un chef d’État à porter des coups. Ce qui la protège est un assemblage bricolé. L’immunité reconnue aux délégations officielles en déplacement. La prudence d’un parquet étranger qui ne tient pas à ouvrir un incident diplomatique. Le calcul du pays hôte. Et, du côté de la victime, la conviction assez rationnelle qu’une plainte ne mènera nulle part.

L’assemblage a été démonté en plein jour à Johannesburg. En août 2017, Grace Mugabe est accusée d’avoir agressé une jeune femme, Gabriella Engels, dans un hôtel du quartier de Sandton. La ministre sud-africaine des Relations internationales lui accorde une immunité diplomatique ; l’épouse du président quitte le pays sans être entendue. Le 30 juillet 2018, la Haute Cour de Pretoria juge cette décision illégale et l’annule. Un mandat d’arrêt suit en décembre. Entre les deux dates, un détail décisif : en novembre 2017, l’armée zimbabwéenne a mis fin à trente-sept ans de pouvoir de Robert Mugabe.

L’immunité n’a donc pas cédé parce qu’un juge s’est réveillé. Elle a cédé parce que le mari n’était plus président. Retenez cette phrase : elle explique presque tout ce qui suit.

La démonstration : montrer où la loi s’arrête

Au Zimbabwe, la carrière de Grace Mugabe se lit comme une longue leçon adressée au pays. Dans les années 2000, à la faveur de la réforme agraire, elle prend le contrôle de fermes parmi les plus vastes du pays et s’octroie une position dominante dans la production laitière. Son portrait est placardé sur les autobus. Une résidence édifiée près de Harare, évaluée à un demi-million de livres sterling, est surnommée Grace Lands. En 2014, l’université du Zimbabwe lui décerne un doctorat obtenu en quelques mois, et elle exige d’être appelée « docteur ». La même année, elle obtient la destitution de la vice-présidente Joyce Mujuru, ancienne combattante de la guerre d’indépendance, après avoir déclaré en meeting que sa cellulite était une insulte à la nation.

Pendant ce temps, le pays qui fut le grenier à céréales de l’Afrique australe importe son blé et son maïs. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé publié en 2006 place l’espérance de vie des Zimbabwéennes à trente-quatre ans, la plus basse du monde à cette date ; celle des hommes à quarante. Le chômage se compte en dizaines de points.

Voilà pour ce qui est attesté : les faits, les dates, les chiffres. Ce qui relève de l’interprétation, et je le donne comme tel, c’est le rôle que joue ce spectacle. Aucun autocrate n’a jamais écrit de note de service autorisant sa femme à humilier ses ministres. Mais un régime qui laisse faire envoie un message parfaitement lisible : la loi existe, elle est même sévère, et elle s’arrête à la porte du palais. La violence publique d’une Première dame est une affiche. Elle dit à chacun où passe la frontière, et le fait mieux qu’un discours.

Aspen, Miami : le scandale comme capital, et sa date de péremption

Ratna Sari Dewi Soekarno n’a jamais gouverné. Née au Japon, elle rencontre au tout début des années 1960, dans un club privé de Tokyo, un président indonésien de cinquante-huit ans déjà marié cinq fois, qui l’épouse en catimini au palais et lui donne un nom indonésien. Le mariage restera caché près de trois ans, la presse indonésienne ayant interdiction d’en parler. Au Japon, en revanche, les journaux s’en repaissent. Sa famille la renie ; sa mère meurt quelques mois plus tard, son frère se suicide au lendemain des funérailles.

Trente ans après, en janvier 1992, elle est devenue une habituée de la jet-set. À Aspen, dans le Colorado, une altercation avec une héritière philippine, Minnie Osmeña, tourne mal : le verre de champagne finit sur le visage de sa rivale, qui repart avec trente-sept points de suture. Ce coup-là n’a rien coûté à personne d’autre qu’à elle. En janvier 1993, un tribunal américain la condamne à soixante jours de prison ; elle affirme en avoir effectué trente-six, plus une centaine d’heures de travail d’intérêt général, et raconte avoir adoré l’expérience. Elle ne regrette rien. Elle continue à défendre son défunt mari devant les caméras.

Pourquoi la justice s’est-elle exercée cette fois ? Parce que Soekarno était mort depuis 1970 et que son épouse n’était plus la femme de personne. Même bascule, la même année, à Miami. Le 20 mars 1992, Felicidad Noriega est interpellée à la sortie du grand magasin Burdines : les caméras l’ont filmée en train de découper les boutons de vestes de marque. Vingt-sept boutons, environ trois cents dollars de butin sur plus de mille deux cents dollars de vêtements abîmés. Une nuit en cellule, une caution, puis un arrangement judiciaire qui la contraint à rembourser le magasin. Quelques années plus tôt, quand son mari tenait le Panama et que sa milice abattait des opposants en plein jour, personne n’aurait osé la retenir à la sortie d’une boutique. En mars 1992, Manuel Noriega était prisonnier des États-Unis.

Le documentaire dont ces épisodes sont tirés ajoute que la justice française a ensuite saisi ses appartements parisiens et l’a condamnée par contumace à dix ans de prison pour blanchiment d’argent de la drogue. Le contraste vaut d’être noté : le larcin dérisoire a fait la une, le volet financier beaucoup moins.

Kroupskaïa, le contre-exemple qui éclaire la règle

On range parfois Nadejda Kroupskaïa dans la même galerie. C’est une erreur, et elle est instructive.

Kroupskaïa rencontre Lénine en 1894 dans un cercle militant. Arrêtés, ils se marient en 1898 pendant leur relégation en Sibérie, puis s’exilent à Londres et à Paris. Là, ils se lient avec Inès Armand, qui devient la maîtresse de Lénine ; le trio dure jusqu’à la mort d’Armand, emportée par le choléra en 1920. Kroupskaïa ne quitte pas son mari, et lui non plus. Elle n’est pas une épouse décorative : elle dirige une partie de la politique éducative soviétique, écoles et bibliothèques.

Ses affrontements avec Staline n’ont rien de mondain. Fin 1922, alors que Lénine est diminué par les attaques cérébrales qui le frappent depuis le mois de mai, Staline l’injurie au téléphone pour avoir transmis des dictées de son mari. Lénine, informé, lui adresse le 5 mars 1923 une lettre exigeant des excuses sous peine de rompre toute relation. Après la mort de Lénine, Kroupskaïa soutient publiquement les opposants de Staline, refuse les formules de politesse, écorche son nom. Ce sont des armes minuscules et calculées, et elles ne relèvent pas du caprice : elles ont un contenu politique.

Ici, l’impunité s’arrête net. Aucun régime ne l’a protégée ; Staline l’a menacée de poursuites, isolée, réduite au silence honorifique. Elle meurt le 27 février 1939, au lendemain de ses soixante-dix ans. La cause médicale retenue est une appendicite aiguë. Une légende tenace veut qu’elle ait été empoisonnée par un gâteau d’anniversaire envoyé par Staline. Rien ne l’établit. Mais on comprend pourquoi elle est née : à cette date, la quasi-totalité des vieux bolcheviks avaient été fusillés ou brisés, et une mort naturelle paraissait presque invraisemblable. La légende ne dit pas la vérité sur Kroupskaïa ; elle dit la vérité sur la Grande Terreur.

Victimes ou instruments ? Les historiens ne tranchent pas

Le débat est ouvert et il est réel. Une avocate qui a défendu plusieurs dirigeants autoritaires refuse pour ces femmes le mot de victime et propose celui d’instrument : le mari ouvre des comptes au nom de son épouse comme il en ouvre au nom d’autres. D’autres voix soutiennent que se taire sur les atrocités d’un régime dont on partage le lit et les fermes, c’est y contribuer. Les deux lectures s’appuient sur des faits différents et aucune ne clôt la discussion. Il n’y a pas de réponse unique pour Kroupskaïa, qui écrivait des programmes scolaires, et pour Dewi Soekarno, qui posait pour un livre d’art.

Trois choses, en revanche, peuvent être dites sans hésiter. D’abord, l’affirmation de Dewi Soekarno selon laquelle son mari n’aurait pas été un dictateur ne tient pas : loi martiale en 1957, « démocratie guidée » en 1959, dissolution du Parlement élu et interdiction de partis d’opposition en 1960, présidence à vie en 1963. On peut discuter du reste, pas de cela. Ensuite, le titre de « docteur » de Grace Mugabe repose sur un doctorat expédié, sans travail universitaire vérifiable. Enfin, l’idée qu’une Cour pénale internationale pourrait juger un détournement de fonds est fausse : le Statut de Rome lui donne compétence sur le génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et le crime d’agression, pas sur les comptes en banque.

Une immunité en location

Ce que ces trajectoires ont en commun n’est ni un tempérament ni une classe sociale. C’est un régime juridique de fait, non écrit, entièrement adossé à la fonction d’un homme. Une bague de diamants devient une arme sans conséquence tant que le mari signe les décrets, et redevient une pièce à conviction le jour où il ne les signe plus. Grace Mugabe a été rattrapée par un mandat d’arrêt un an après la chute de son mari, Felicidad Noriega par un vigile de Miami pendant que le sien comparaissait, Dewi Soekarno par un juge du Colorado vingt-trois ans après la mort du fondateur de l’Indonésie.

On peut voir dans ces histoires une galerie de portraits pittoresques. Ce serait passer à côté. Elles décrivent, avec une précision presque comptable, ce qu’un pouvoir sans contrepoids fait de la loi : il ne l’abolit pas, il la suspend au bon endroit, et il laisse le pays regarder. Le jour où la Haute Cour de Pretoria a annulé une immunité accordée par un ministre, elle n’a pas rendu justice à une victime ; elle a rappelé qu’une immunité est une décision, et qu’une décision se révise. C’est peu. C’est aussi, dans cette histoire-là, à peu près le seul contrepoids qui ait fonctionné.

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