Trois fraudes archéologiques que la France a voulu croire

Une prime de 200 francs à Abbeville, une rivalité de savants au Puy-de-Dôme, un champ de l’Allier transformé en preuve identitaire : les trois plus célèbres fraudes archéologiques françaises n’ont pas tenu grâce au génie de leurs faussaires. Elles ont tenu parce que des gens sérieux avaient besoin qu’elles soient vraies.

Abbeville, printemps 1863. Dans une sablière du Moulin Quignon, un terrassier remonte du sol une mâchoire humaine. Elle est sombre, lourde, elle sort d’un niveau ancien. Pour l’érudit qui la reçoit, c’est la pièce qui manquait à vingt-cinq ans de démonstration. C’est aussi, on le saura quelques mois plus tard, un faux. Et ce faux n’a pas surgi de nulle part : une prime de 200 francs l’avait, sans que personne le veuille ainsi, commandé.

Abbeville, 1863 : la prime qui a fabriqué la preuve

Jacques Boucher de Perthes naît en 1788 à Perthes, dans les Ardennes. En 1825, il devient directeur des douanes à Abbeville, poste que son père avait occupé avant lui. Rien là-dedans ne préparait une révolution scientifique. Il se rêvait plutôt écrivain : près de soixante volumes publiés, dont plusieurs pièces de théâtre que personne n’a jamais accepté de monter. Un homme de lettres contrarié, avec du temps et de l’argent.

C’est son amitié avec un médecin, Casimir Picard, qui le détourne vers les antiquités : ensemble, ils fondent le musée d’Abbeville et du Ponthieu. Picard meurt de la phtisie en 1841. Boucher de Perthes, lui, fouille pour son propre compte depuis 1837, à la Portelette : sous plus de huit mètres de tourbe, il exhume surtout des haches polies et des céramiques, qu’il attribue d’abord aux Celtes.

Le basculement se produit en 1842, à la sablière de Menchecourt-lès-Abbeville. Des outils taillés y apparaissent juste à côté d’ossements de grands mammifères disparus, du Pléistocène. Entre 1846 et 1864, il publie une série de livres qui exposent une succession de couches : au-dessus, les pierres polies ; en dessous, les silex taillés, mêlés aux restes de mammouths. Un amateur venait de formuler, sans en avoir le vocabulaire savant, un principe qui structure encore la discipline : ce qui se trouve à une même profondeur appartient à une même époque.

L’Académie des Sciences dédaigne. Il prend sa retraite en 1853 et cherche ailleurs le crédit qu’on lui refuse chez lui. Des savants britanniques traversent la Manche pour voir : les paléontologues Hugh Falconer et John Evans, le géologue Joseph Prestwich. En 1860, il prononce un discours resté célèbre : l’homme antédiluvien a existé, l’être humain vivait donc sur Terre bien avant le Déluge biblique. Darwin avait publié sur l’origine des espèces l’année précédente.

Un trou béant subsiste pourtant. Des outils, oui. Des strates, oui. Des mammouths, oui. Mais pas un seul os humain. Alors Boucher de Perthes met de l’argent sur la table : 200 francs à qui rapportera un vestige humain. Dans les carrières du Ponthieu, cela représente plusieurs mois de salaire d’un seul coup. La mandibule du Moulin Quignon sort peu après.

Le procès de la mâchoire, ou la naissance d’une méthode

La suite, la science préhistorique ne l’a jamais oubliée. Un comité franco-britannique se forme pour trancher. Les Français, dans l’ensemble, défendent la découverte nationale ; les Britanniques flairent la manipulation. Ce que l’on a appelé le procès de la mâchoire conclut au faux.

Il faut distinguer ici ce qui est établi de ce qui ne l’est pas. Que la mandibule soit un faux, c’est attesté. Qu’elle ait été enfouie par un ouvrier attiré par la prime, c’est probable : cohérent avec le mobile et l’accès au terrain, mais aucun aveu n’a jamais désigné un coupable. Quant à l’idée que Boucher de Perthes aurait truqué lui-même sa découverte, elle ne tient pas. Il a été abusé, il n’a pas triché, et il reste l’un des découvreurs fondamentaux de la Préhistoire — reconnu comme tel peu avant sa mort seulement.

Le plus contre-intuitif est ailleurs. On imagine volontiers qu’un faux retarde la science. Là, c’est l’inverse. L’affaire oblige la jeune préhistoire à se doter de critères d’authenticité : dire comment un objet a été extrait, par qui, dans quelle couche, devant quels témoins. Et son retentissement dans la presse installe la discipline au premier plan. Une science s’est disciplinée parce qu’elle s’était fait berner en public.

Le Puy-de-Dôme : un pape des druides sous un tas de terre

Deuxième affaire, tout autre décor. Le Puy-de-Dôme est réputé pour ses tumulus, ces tertres élevés au-dessus de tombes anciennes — et une bonne part d’entre eux a une valeur archéologique attestée. En 1876, un certain docteur Coste en repère un aux dimensions inhabituelles : cinq mètres de haut, quarante de diamètre, bordé d’un fossé large de cinq mètres. Des proportions déjà étranges pour un tumulus.

Une légende locale, entretenue par des érudits, place à cet endroit le combat où Crassus, lieutenant de Jules César, aurait anéanti une armée gauloise — et, parmi les morts, le chef des druides. D’où le nom donné au monticule : le tombeau du Pape des Druides. Cette légende mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Elle dit ce que le XIXe siècle cherchait dans son sous-sol : des ancêtres gaulois glorieux, une religion nationale antérieure à Rome. Le tertre n’était qu’un support ; le récit existait avant lui.

En 1902, des amateurs, pour la plupart du pays, se mettent à creuser. Parmi eux, Jean-Pierre Dissard, chanoine prébendé à la cathédrale de Laval, républicain convaincu, presque en rupture avec sa hiérarchie ecclésiastique. En 1904, il fait paraître dans la Revue Héraldique un article stupéfiant, qui mêle une érudition réelle sur les patois du Puy-de-Dôme à une généalogie fantasmée : sa lignée remonterait aux Gallo-Romains, et le Pape des Druides serait son ancêtre. Il envoie ensuite au Musée des Antiquités Nationales une serpe d’or censée avoir appartenu au chef spirituel des Gaulois. Le conservateur lui répond par une lettre de remerciement pour cette pièce unique.

Elle l’était, en un sens. Dissard fait don de sa collection à Roland Bonaparte en 1911 ; la fille de celui-ci, Marie Bonaparte, la transmet au Musée des Antiquités en 1925. Tout y est faux, fabriqué entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Et le tumulus n’en était pas un : on y a reconnu une motte médiévale, un simple tas de terre.

Entre-temps, deux savants sérieux s’étaient déchirés sur l’objet. Jean Pagès Allary, président de la Société Préhistorique Française, défendait la serpe sans s’interroger vraiment sur sa fonction — sa seule hypothèse était qu’il s’agissait non d’une serpe mais d’un strigile, ce racloir antique dont on se servait pour se nettoyer le corps. En face, Ernest Chantre, naturaliste lyonnais décoré de la Légion d’Honneur, saisit l’occasion de démolir son rival : au congrès de Grenoble de 1904, il remet en cause l’intégralité de ses fouilles de tumulus. On parla d’un duel — non à l’épée, mais à la pioche : fouiller ensemble, devant témoins, et trancher. Le propriétaire du terrain, excédé de voir défiler les amateurs, refusa l’accès. Ils n’auraient rien trouvé.

Le mobile de Dissard dérange les idées reçues. Ni argent, ni gloire savante : il voulait des origines, une ascendance sur mesure appuyée sur des objets fabriqués pour la circonstance. Un faux peut n’avoir aucun prix.

Glozel : trois mille objets et pas de site

En 1924, dans un hameau de l’Allier situé à une trentaine de kilomètres de Vichy, un paysan de vingt ans, Émile Fradin, et son grand-père tombent sur des objets bizarres en labourant un champ. Au fil des années, le champ produit : outils en pierre, poteries, haches polies, harpons, rennes gravés, et surtout des tablettes d’argile couvertes d’une écriture inconnue. Près de trois mille pièces au total. La famille les expose dans son musée personnel — quatre francs la visite. D’autres amateurs rejoignent le chantier improvisé : l’instituteur Benoît Clément, puis le docteur Antonin Morlet, qui finit par le diriger.

L’ensemble est incohérent, et c’est ce qui aurait dû alerter tout de suite. Les outils en pierre renvoient à 20 000-15 000 avant notre ère ; les poteries évoquent le Néolithique, vers 6 500-6 000 ; les tablettes, plutôt 1 000 avant notre ère. Trois mondes qui n’ont jamais cohabité, tassés dans le même carré de terre. Quant à l’écriture, elle imite le phénicien, alors que ces comptoirs atteignaient au mieux la Sardaigne et l’Espagne, et que Glozel se trouve très loin de toute mer.

La France se coupe en deux, glozéliens contre anti-glozéliens, avec la presse en amplificateur. En 1927, une commission internationale vient sur place ; parmi ses membres, la jeune archéologue britannique Dorothy Garrod. Trois jours de fouilles et d’examen suffisent : hormis quelques silex et céramiques authentiques, tout est faux. La famille Fradin est poursuivie pour escroquerie — elle faisait payer l’entrée. Puis la guerre passe, et le gouvernement installé à Vichy, à deux pas, fait interdire les fouilles.

L’affaire rebondit en 1973 avec la thermoluminescence, qui date le moment où une argile a été cuite. Les résultats ne rendent pas Glozel à la préhistoire : ils désignent des récupérations, du matériel médiéval ou antique, vers -600 à -300. Certains ossements, il est vrai, ont plus de quinze mille ans, et l’argument est régulièrement brandi. Il ne vaut rien : on date la matière, pas le travail effectué dessus. Un os récupéré ailleurs, gravé, puis déposé dans un champ reste un os ancien. D’autant que le sol de Glozel est si acide qu’aucun ossement ne s’y conserverait longtemps.

Le verdict le plus radical tombe en 1995, dans un rapport publié par la Revue du Centre après une campagne élargie à tous les terrains alentour. Il ne dit pas que les objets sont faux. Il dit qu’il n’y a pas de site archéologique. Une petite zone très perturbée, celle-là même où tout avait été trouvé, et autour : rien. Ni habitat paléolithique, ni occupation néolithique, seulement les restes d’une verrerie médiévale. Le sondage n’a livré que deux fragments — les deux moitiés d’un même vase romain, manifestement déposées là.

Une inconnue subsiste : l’archéologie française a démontré le canular sans jamais désigner son auteur. Émile Fradin a gagné plusieurs procès pour défendre sa réputation et il est mort sans rien révéler. Le musée existe toujours. Ce qui reste non résolu, c’est l’identité du faussaire, pas l’authenticité du site : deux questions distinctes, que l’on confond souvent à dessein.

Quand un champ de l’Allier devient un enjeu politique

Car Glozel a connu une seconde vie, très éloignée de l’archéologie. À partir des années 1960, un courant intellectuel que l’on désigne comme la Nouvelle Droite — nébuleuse plurielle, dont les membres ne revendiquent pas tous l’appellation — s’empare du dossier. Il emprunte des outils au marxiste italien Antonio Gramsci pour penser la conquête culturelle, met en relation les nationalismes européens, et cherche les origines de la civilisation européenne en écartant l’héritage judéo-chrétien au profit du paganisme. L’une de ses figures principales, Alain de Benoist, prend pied au Figaro Magazine. Le courant accuse le ministre Jack Lang de faire obstruction à la reprise des fouilles.

L’enjeu est énoncé sans détour : si les tablettes de Glozel étaient authentiques, l’écriture n’aurait pas été inventée au Proche-Orient par des peuples sémites, mais au cœur de l’Europe par des peuples blancs. Un champ de l’Allier devenait une preuve d’antériorité. C’est précisément ce que l’examen des signes interdit. L’archéologue Jean-Pierre Adam a montré que les caractères imitent des lettres phéniciennes mais sont assemblés sans logique, sans récurrence, sans syntaxe : un travail d’imitateur, pas une langue. Les harpons prétendument magdaléniens, censés avoir de quatorze à dix-sept mille ans, sont des copies grossières.

Ce que ces fraudes archéologiques ont en commun

Trois affaires, trois époques, trois régions. Un seul point commun, et c’est peut-être le seul enseignement solide : aucune n’a tenu par le talent d’un faussaire. Un faux, tout seul, ne fait rien. Il lui faut un milieu qui a besoin qu’il soit vrai.

À Abbeville, c’est un savant qui a tout démontré sauf l’essentiel et qui met une prime sur la table — 200 francs, plusieurs mois de salaire d’ouvrier. Il a créé, sans le vouloir, les conditions économiques du faux qui allait l’abuser. Au Puy-de-Dôme, ce sont deux notables de la science en guerre ouverte, une légende locale flatteuse, un musée national qui remercie par courrier sans examiner. À Glozel, une fierté villageoise, une entrée payante, une presse qui adore les camps, puis un usage politique qui n’a plus rien à voir avec un champ.

On aurait tort d’en tirer un mépris rétrospectif. Les acteurs de ces histoires ne sont pas plus crédules que nous : ils travaillaient avec les instruments de leur temps, et la thermoluminescence n’existait pas en 1863. Ce qui a fini par démasquer les trois fraudes, ce n’est pas la sagacité d’un individu, c’est un dispositif collectif : des commissions contradictoires, des campagnes de fouilles élargies, des méthodes physiques, des publications que d’autres peuvent contester. Les mêmes mécanismes de groupe qui ont porté les faux ont fini par les défaire — à condition que la contradiction reste possible.

Nous ne creusons plus de tumulus, mais nous produisons chaque jour des documents, des images et des chiffres dont l’authenticité se vérifie par les mêmes voies : la provenance, le contexte, l’examen indépendant, la possibilité de dire qu’on s’est trompé. Reste, à Glozel, une question que personne n’a refermée : quelqu’un a rempli ce champ, patiemment, pendant des années, et l’on ignore toujours qui. L’archéologie sait dire ce qui est faux bien mieux qu’elle ne sait dire qui a menti.

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