Le Bourg d’Oisans est posé à 720 mètres, cerné de sommets qui franchissent très vite les 3 000. On imagine volontiers que les hommes y sont montés faute de mieux. Le quartz du Taillefer, la porte romaine de Bons et les ruines minières de Brandes racontent l’inverse : on venait en Oisans pour ce qu’on y trouvait.
À l’entrée du bassin d’Oisans, à l’embouchure de la vallée du Ferrand, un portique de pierre se dresse au milieu de rien. Pas de rempart autour, pas de ville, pas de forum. Un arc finement taillé, planté seul dans le paysage, comme une porte que son mur aurait abandonnée. C’est la porte antique de Bons. Longtemps, elle a eu l’air d’une absurdité archéologique.
Elle ne l’est pas. Et pour comprendre pourquoi, il faut renoncer à une idée tenace : celle d’une haute vallée alpine où les hommes se seraient réfugiés parce qu’ils n’avaient nulle part ailleurs où aller. Le Bourg d’Oisans est à environ 720 mètres d’altitude, encerclé par les Écrins, les Grandes Rousses, Belledonne et le Taillefer, des massifs qui dépassent rapidement 3 000 mètres. L’hiver y est long. Et pourtant, du 7e millénaire avant notre ère jusqu’aux téléphériques des années 1980, on n’a jamais cessé d’y monter. Pas par accident : pour des ressources précises.
Une mer devenue montagne, un lac devenu plaine
Commencer par la géologie n’est pas une coquetterie. Dans cette vallée, le sous-sol commande presque tout le reste. Là où se dressent aujourd’hui les Écrins s’étendait l’océan Téthys ; le rapprochement des plaques africaine et européenne, il y a environ 80 millions d’années, a fait surgir les montagnes de la mer. Puis, il y a moins de deux millions d’années, le grand refroidissement quaternaire a lâché les glaciers sur ces massifs. Ils les ont cisaillés. Ce faisant, ils ont mis au jour des richesses minéralogiques jusque-là enfouies — et ce sont ces affleurements qui feront vivre la vallée pendant des millénaires.
Le retrait des glaces, entre 12 000 et 6 000 avant notre ère, laisse un paysage instable : éboulements, verrous, lacs naturels. L’un d’eux occupe la plaine de la Romanche, une plaine fluviale de douze kilomètres. Il y reste jusqu’au Moyen Âge. Au 13e siècle, il se vide brusquement et découvre une dalle presque plate — chose rare et précieuse dans une vallée alpine, où le terrain horizontal est la denrée la plus disputée. Le Bourg d’Oisans, lui, est bâti sur le cône de déjection formé par les sédiments que les torrents déversaient dans ce lac : la capitale de la vallée repose sur les alluvions d’une eau disparue. Autour d’elle convergent la Romanche et ses affluents, le Ferrand, le Vénéon, la Sarenne, la Lignarre, l’eau d’Olle. Un bassin, au sens propre du terme.
Le quartz du Taillefer : l’Oisans exportait déjà au Néolithique
Dès les premiers reculs glaciaires, à la fin du Paléolithique moyen, des chasseurs s’aventurent dans les Alpes. Mais le vrai tournant est industriel avant d’être résidentiel. Dans le massif du Taillefer, près du lac du Poursollet, à côté de la vallée de la Lignarre, les archéologues ont mis au jour une exploitation de quartz datée du 7e-6e millénaire avant notre ère.
Le détail qui change tout tient en un mot : nucléus. On ne fabriquait pas là seulement des outils finis, mais aussi des blocs préparés à l’avance pour être débités facilement ensuite. Un nucléus, c’est un demi-produit. On ne prépare pas de demi-produits pour son propre usage : on en prépare pour quelqu’un d’autre, qui travaillera ailleurs. Et de fait, des routes commerciales permettaient d’écouler cette production à plusieurs centaines de kilomètres des Alpes.
La suite confirme le raisonnement. À Villard-Notre-Dame, village perché, on a retrouvé une hache de bronze importée depuis la Bretagne, à l’autre extrémité de la Gaule actuelle. À Venosc, une tombe a livré des bracelets ornés d’incisions. Pour l’âge du Bronze, on recense 161 gîtes de cuivre dans les seules Alpes du Nord. Un seul de ces objets suffit à ruiner l’image du cul-de-sac montagnard : les vallées ne ferment pas le monde, elles le traversent. Reste que le contexte exact de découverte de la hache et sa datation fine ne sont pas établis avec précision — l’objet dit le lien, il ne raconte pas le voyage.
La porte de Bons : Rome n’a pas conquis les cols, elle les a sous-traités
Ce qui attire ensuite, ce n’est plus le sous-sol, c’est la position. L’Oisans est un point de passage très ancien entre l’Italie et la vallée du Rhône, grâce aux cols de Montgenèvre et du Lautaret. Au 2e siècle avant notre ère, l’historien grec Polybe énumère déjà les peuples qui contrôlent ces voies : Ligyens, Taurini, Salasses, Rhètes — et les Ucènes, dont le nom a donné « Oisans ». Le pays porte encore, aujourd’hui, le nom de ses portiers.
On raconte volontiers que Rome, après la conquête, aurait écrasé ces peuples et administré les cols directement. C’est faux, et l’écart est instructif. L’Empire préfère s’appuyer sur les populations locales pour tenir les passages : trois petites provinces alpines — Grées et Pennines, Cottiennes, Maritimes — gardent chacune leurs cols. Tenir une montagne coûte cher ; payer ceux qui la connaissent coûte moins.
La porte de Bons appartient à ce système. Elle a probablement été aménagée entre 13 et 6 avant notre ère, et elle prolonge le passage dit « Rochetaillée » : un cheminement de bois suspendu au-dessus du vide, en partie creusé dans la falaise, destiné à contourner le lac en contrebas. Elle a même une jumelle de l’autre côté des Alpes, la porte romaine de Donnas, près d’Aoste. Quant à l’itinéraire complet, la Table de Peutinger le déroule sans ambiguïté : Turin, Suse, col de Montgenèvre, Briançon, Le Monêtier-les-Bains, Villar-d’Arène, Mizoën, Bourg d’Oisans, puis Grenoble et Vienne. Le portique n’est pas au milieu de nulle part. Il est au milieu de la route — c’est la route qui a disparu.
Ce que Rome trouve sur place n’est déjà plus une nature sauvage. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, décrit des Alpes refaçonnées par la main humaine : vaches laitières et fromage réputé, céréales de printemps à cycle rapide pour devancer le froid, vignes dans les bas-pays alpins.
Le siècle où la montagne redevint un désert
Puis la vallée se vide. Au 5e siècle, les Burgondes, Germains chrétiens, forment un royaume qui contrôle le pays ; en 534, l’intervention des rois francs le dissout dans l’espace mérovingien. Entre l’époque mérovingienne et l’époque carolingienne, la montagne devient un espace frontalier peu peuplé, que les textes décrivent parfois comme un « désert » où se réfugient parias et criminels.
Cette image de désert a fait fortune, et elle est fausse dès qu’on l’étire. Elle correspond à des phases précises de délaissement, pas à la longue durée : en 773, la conquête de l’Italie par Charlemagne replace l’Oisans au cœur d’un empire ; en 947, les Rodolphiens reconstituent le royaume de Bourgogne et les montagnes retombent dans l’indifférence. Le pays respire au rythme des routes qu’on ouvre et qu’on ferme.
Reste un épisode qui dit bien ce que vaut un col quand plus personne ne le garde. Des « Sarrasins » débarqués en Provence en 885 remontent la chaîne des Alpes et s’allient à des « Marrons » — serfs évadés ou nouveaux colons — qui rançonnent les voyageurs sous couvert de protection. En 972, à Orsières, dans l’actuelle Suisse, ces bandes s’en prennent au mauvais homme : Maïeul, abbé de Cluny, l’une des plus grandes autorités monastiques d’Occident, qu’ils enlèvent purement et simplement. Le scandale traverse la chrétienté. Le comte Guillaume de Provence monte une expédition punitive, chasse les brigands et gagne le surnom de « Libérateur » — ainsi qu’une position dominante dans les Alpes.
Un avertissement s’impose sur le vocabulaire. Les chroniqueurs chrétiens de l’époque emploient sans doute « sarrasin » et « marron » comme des étiquettes commodes pour désigner des brigands en général, sans se soucier de leur origine réelle. Lire ces mots comme un recensement ethnique, c’est prendre l’insulte d’un moine pour un registre d’état civil.
Brandes : paradis des géologues, enfer des mineurs
Le Moyen Âge central ramène les hommes vers ce que les glaciers avaient dégagé. Au-dessus de la vallée de la Sarenne, à côté de l’actuelle Alpe d’Huez, subsistent les ruines de Brandes, classées au titre des Monuments historiques. On y exploitait des filons de plomb et de cuivre argentifères, à une altitude telle que le site est régulièrement présenté comme le plus haut village minier d’Europe à son époque. Des familles ont vécu là toute l’année, dans le vent, pour extraire du plomb et de l’argent.
Ce n’est pas un cas isolé, c’est le régime normal du pays du 12e au 19e siècle. Les mines d’argent des Chalanches, à Allemond, sont élevées en fonderies royales au 18e siècle. À Oulles, on cherche l’argent, le cuivre et le fer à la même époque. À Villard-Notre-Dame, le quartz aurifère de La Gardette occupe les 18e et 19e siècles. D’où la formule qui circule dans la vallée : l’Oisans est le paradis des géologues et l’enfer des mineurs.
À Venosc, c’est le schiste qui affleure, à ciel ouvert. Chaque village a son ardoisière : les mineurs extraient les blocs, les fabricants les fendent et les taillent. Le détail social compte plus que le détail technique. C’était un travail d’hiver — donc un travail qui permettait de rester au pays douze mois sur douze, au lieu de descendre chercher un salaire ailleurs. Là où l’ardoisière manquait, les pères de famille prenaient la route : descente à Grenoble pour s’approvisionner, puis colportage de village en village, mercerie, couteaux, rasoirs, savons, casseroles, lunettes, médicaments. La montagne ne nourrit pas ses hommes seule ; elle leur laisse le choix entre deux façons de tenir.
Quand le relief lui-même devient la ressource
Au 20e siècle, l’Oisans monnaye ce qu’il lui reste : la pente et l’eau. En 1902, l’industriel Charles Albert Keller achète une usine à Livet et développe l’hydroélectricité sur la Romanche, pour alimenter les usines du Val de Livet et vendre du courant à Grenoble. La centrale de Vernes sort de terre en 1918. En 1988, le barrage de Grand-Maison s’installe dans la vallée de l’Eau d’Olle — et la même année ouvre à Vaujany le musée Hydrelec, comme si le pays avait décidé de raconter son électricité en même temps qu’il la produisait.
La verticalité, elle, devient un produit. La Société des touristes du Dauphiné, fondée à Grenoble en 1875, mène des études scientifiques mais trace aussi des itinéraires, recrute des guides et entretient des refuges. En 1877, l’alpiniste Pierre Gaspard part de La Bérarde, au fond de la vallée du Vénéon, et atteint le premier le sommet de la Meije, à 3 983 mètres. La protection suit : en 1913, l’État achète 4 000 hectares à Saint-Christophe-en-Oisans, formant le Parc de la Bérarde ; en 1973 naît le Parc national des Écrins, qui couvre aujourd’hui 178 800 hectares, une centaine de montagnes et une quarantaine de glaciers.
Entre-temps, le relief a servi à tout autre chose. En novembre 1942, l’Allemagne nazie s’empare de la zone sud. Le capitaine André Lespiau dirige un secteur de la Résistance englobant Le Bourg d’Oisans et Grenoble, avec plus de 1 500 combattants — des Français, mais aussi des Africains d’Algérie et de Tunisie, des Slaves de Pologne et de Russie. En novembre 1943, les chefs grenoblois sont arrêtés. En juillet 1944, le général Niehoff lance l’opération Bettina contre le Vercors avec 10 000 chasseurs alpins, grenadiers, parachutistes et policiers ; des rescapés rallient l’Oisans, ciblé à son tour. À l’Alpe d’Huez, le médecin Robert Tissot tient un hôpital de fortune des FFI, où se trouvent aussi 11 aviateurs américains dont l’avion s’est écrasé dans les montagnes. Poursuivie, chargée de ses blessés, la troupe monte des barrages, repousse l’ennemi, puis se replie toujours plus haut : le 11 août à l’Alpette, le 14 au refuge de la Fare, le 15 sur les rives du lac, et à la fin il faut grimper sur le glacier, dans la faim et le froid. Le débarquement de Provence les sauve. Dès le 22 août, les Allemands abandonnent Grenoble — et la Wehrmacht rend la ville non pas à l’Armée d’Afrique ni aux Alliés, mais aux résistants eux-mêmes. Ici, la montagne n’a pas seulement caché des maquisards : elle a permis une bataille de front, et gagnée.
Puis vient la neige, dernière ressource en date. Une des toutes premières stations de ski de France naît dans les années 1930 entre Venosc et Mont-de-Lans : Les Deux Alpes. Les téléphériques feront le reste, en permettant à de petits villages comme Villard-Reculas de se raccorder au domaine de l’Alpe d’Huez et de vivre du tourisme d’hiver sans se vider de ses habitants. Le mécanisme est le même qu’à Venosc trois siècles plus tôt : trouver une activité d’hiver pour rester au pays.
Ce que l’Oisans démonte, au fond, c’est notre manière de regarder la montagne comme un décor. Pendant huit mille ans, elle a été un atelier de taille, un péage, une mine, une ardoisière, une usine électrique, un champ de bataille, un domaine skiable. Jamais un refuge par défaut. Quand elle s’est vidée — après les Burgondes, après les Carolingiens — ce n’est pas parce qu’elle était devenue trop rude, mais parce que les routes qui la justifiaient s’étaient déplacées ailleurs.
La question qui se pose aux vallées alpines d’aujourd’hui n’est donc pas neuve. Elle n’a jamais été de savoir si l’on peut vivre en altitude, mais ce que l’altitude offre encore qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Le quartz s’est démodé, l’argent s’est épuisé, la route de Turin a changé de tracé. À chaque fois, la vallée a trouvé une réponse. Rien ne garantit qu’elle en trouve toujours — mais son histoire ne parle que de cela.