Temps de travail : trois siècles de cloches et de chronomètres

En 1690, un maître de forges anglais rédige le plus ancien règlement d’usine connu : plus de cent articles, dont huit pages consacrées à la seule question du temps. Trois siècles plus tard, sur une ligne de montage automobile, une ouvrière dispose de deux minutes réglementaires pour aller aux toilettes, une fois par journée. Entre les deux, la même bataille pour savoir à qui appartiennent les heures.

Une cloche, une vallée charbonnière du nord-est de l’Angleterre, et huit pages de règlement pour dire quand un homme a le droit de s’arrêter. L’histoire industrielle est presque toujours racontée par ses machines. On oublie l’objet qui a le plus changé la vie des ouvriers, et qui n’a rien d’une invention mécanique. C’est l’horloge. Ou plutôt : le droit de la lire.

1690 : huit pages de règlement sur la seule question du temps

La manufacture Crowley est fondée en 1690 dans le nord-est de l’Angleterre. On y fabrique des clous pour la marine, et aussi des chaînes et des fers destinés à la traite des Noirs — précision désagréable, mais attestée, et qui rappelle que la première industrie anglaise et l’économie esclavagiste sont nées enlacées. Trois cents ouvriers y travaillent. Le maître de forges leur fournit les matières premières, les outils, et le logement. Ce détail-là n’est pas de l’humanité : qui loge ses ouvriers contrôle leurs journées entières.

Crowley laisse derrière lui le plus ancien règlement d’usine connu : plus d’une centaine d’articles, et un tribunal interne chargé de juger ceux qui les enfreignent. L’article 103 est le plus révélateur. Huit pages, consacrées uniquement au temps. Combien d’heures sont dues, comment on les compte, ce qui n’est pas décompté. La maison exige quatre-vingts heures hebdomadaires effectives. Une cloche découpe la journée jusqu’au couvre-feu, à vingt et une heures.

Ce qui est neuf ici, ce n’est pas la dureté du travail. Le paysan du XVIIᵉ siècle travaille lui aussi de l’aube au crépuscule, et personne ne lui demande son avis. Ce qui est neuf, c’est la mesure. Le temps cesse d’être un rythme — la lumière, la saison, la fatigue — pour devenir une quantité qu’on achète, qu’on compte et qu’on peut voler. À partir de là, il y aura toujours quelqu’un pour tenir le compte, et quelqu’un pour contester le décompte.

Rappelons au passage que la révolution industrielle ne commence pas par une invention. Elle commence par une opération commerciale : un marchand rachète plusieurs métiers à tisser et les réunit sous un même toit, la factory. Le tisserand indépendant, incapable de suivre les prix, finit par venir y vendre sa force de travail. Et il y vient parce qu’il n’a plus de quoi vivre autrement : en Angleterre, les enclosures ferment les terres communales au début du XVIIIᵉ siècle ; dans les Highlands écossais, les clearances chassent les métayers, parfois en une nuit, hommes en armes à l’appui, pour installer des moutons à leur place. La main-d’œuvre des premières usines a été fabriquée avant les machines.

La montre interdite, l’horloge truquée

Si le temps est de l’argent, alors savoir l’heure est un pouvoir. Les patrons l’ont compris avant les ouvriers.

Jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, certaines usines anglaises interdisent aux ouvriers de posséder leur propre montre. Confiscation, ou licenciement. La raison est limpide : une montre personnelle, c’est un moyen de vérifier. Et il y avait de quoi vérifier — des patrons truquaient l’horloge de l’atelier, avançant les aiguilles le matin, les reculant le soir. Quelques minutes gagnées à chaque bout, tous les jours, sur des centaines d’ouvriers.

Un mot sur les registres, parce qu’ils comptent ici. Que des règlements aient interdit les montres et que des horloges aient été manipulées est attesté par des témoignages ouvriers et des règlements conservés. En revanche, l’ampleur du phénomène — combien d’usines, sur quelle durée — reste probable plutôt que chiffrée : la fraude au temps ne laisse pas d’archive comptable, par définition. Prudence, donc, sur les généralisations : on sait que cela se faisait, on ne sait pas dans quelle proportion.

Le cadre, lui, est bien documenté. La journée peut atteindre seize heures, auxquelles s’ajoutent souvent deux heures de trajet à pied. Il reste environ six heures pour dormir, manger, laver, aimer, vivre. Ajoutons que les associations ouvrières et les grèves sont alors interdites en Angleterre, considérées comme des atteintes à la liberté du commerce, et que les lois dites lois des pauvres traitent la misère comme un délit : sans travail, direction le workhouse. L’ouvrier ne peut ni discuter son horaire, ni s’associer pour le discuter, ni s’en aller.

New Lanark : cinq cents enfants et un surveillant silencieux

New Lanark, filature écossaise au bord de la Clyde, début du XIXᵉ siècle. La mule Jenny y supprime le travail de dizaines de fileurs adultes. Mais elle crée un besoin nouveau : des corps assez petits pour se glisser sous les machines et renouer les fils cassés. L’usine emploie cinq cents enfants. Certains commencent à cinq ans. Une partie sont des orphelins, que leur orphelinat loue à la filature.

Le propriétaire s’appelle Robert Owen, et il est passé à la postérité comme le patron philanthrope par excellence. Ce n’est pas usurpé : il fonde à New Lanark une école gratuite et obligatoire pour tous les enfants de la filature, son Institut pour la formation du caractère, à une époque où l’idée paraît extravagante. Owen se passionne aussi pour la phrénologie et en tire la conviction que l’homme est perfectible. Il applique aussitôt sa conviction à l’atelier.

Au-dessus de chaque poste, il fait accrocher un petit bloc de bois à faces colorées : le Silent Monitor, le surveillant silencieux. Le contremaître le fait pivoter pour afficher, visible de toute la salle, la performance de la veille. Blanc, excellent. Jaune, bien. Bleu, moyen. Noir, pas bien du tout. Owen y voit une saine émulation.

On peut trouver le procédé glaçant. Ce serait passer à côté de l’essentiel, et juger 1810 avec les nerfs de 2026 n’apprend rien. Ce qu’il faut voir, c’est la logique interne : pour Owen, l’ouvrier est perfectible, donc il doit être évalué en continu, donc il faut inventer un affichage permanent de sa valeur. Le premier tableau de bord de performance de l’histoire industrielle a été mis au point par le patron le plus humain de son temps. Cette généalogie-là mérite d’être connue de quiconque commente aujourd’hui les scores de productivité affichés en temps réel dans un entrepôt.

Reprendre le temps : le serment des luddites, la charge de Peterloo

Le mot strike entre dans la langue anglaise lors des grandes grèves des débardeurs de charbon de Londres, en 1768 : pour immobiliser les navires à quai, les hommes les obligent à abattre les voiles, strike sails. Le vocabulaire du conflit social naît d’un geste maritime très concret.

En 1812, dans le Yorkshire, les tondeurs de drap détruisent les tondeuses mécaniques. Plusieurs centaines de machines en quelques mois. L’armée occupe la région, le Parlement vote une loi punissant de mort le bris de machines, une autre punissant de déportation aux colonies les serments illégaux.

Ici, une légende tenace mérite d’être défaite. Les luddites traînent une réputation de pillards ignorants, ivres de casse. Il faut savoir d’où vient cette image : les seules représentations conservées sont celles de la propagande gouvernementale de l’époque, qui les montre en lâches déguisés en femmes. On n’a pratiquement aucun témoignage direct, et pour une raison très simple : organisation clandestine oblige, ils ne gardaient rien par écrit. Ce que les historiens reconstituent est tout autre chose — des rassemblements nocturnes de plusieurs centaines d’hommes, une discipline quasi militaire, un serment jurant de ne jamais révéler, sous la voûte céleste, le nom des membres du comité secret. Leur grand marteau, Enoch, dort aujourd’hui dans une vitrine de musée à Huddersfield, entouré des matraques des forces de l’ordre et de l’épée d’un des soldats envoyés pour les écraser. La vitrine dit assez qui a écrit le récit.

Passéistes ? Une lecture répandue chez les historiens y voit plutôt une charnière : tournés vers le passé par ce qu’ils défendent — la production domestique, le métier — et vers l’avenir par les formes d’organisation que la clandestinité les oblige à inventer.

En août 1819, à Manchester, soixante mille ouvriers et artisans se rassemblent pour réclamer le droit de vote. L’armée charge. Quinze morts. Le massacre de Peterloo deviendra l’acte de naissance officiel du mouvement ouvrier anglais. Il faudra attendre 1842 pour que le Parlement interdise le travail des enfants de moins de dix ans dans les galeries souterraines — victoire arrachée en partie, ironie amère, grâce à la pruderie victorienne : la chaleur des mines obligeait à travailler à moitié nu, hommes et femmes mêlés, et cela scandalisait plus sûrement que la mortalité.

Le temps se reconquiert lentement, par paliers. En juin 1936, en France, douze mille entreprises se mettent en grève, dont neuf mille sont occupées. Trois semaines plus tard : quarante heures, congés payés, conventions collectives. Et pourtant, dans une usine de province, les ouvriers durent, pour être réembauchés, recopier et signer une lettre demandant pardon de s’être mis en grève. Les heures avaient changé de camp ; la hiérarchie, pas encore.

Le chronomètre remplace la cloche

À la fin du XIXᵉ siècle, un contremaître américain nommé Taylor fait un constat qui va tout réorganiser : dans l’atelier, ce sont les ouvriers qui imposent leur rythme. Le savoir-faire est chez eux, donc la cadence aussi. Sa réponse est une séparation stricte entre la conception, confiée aux cols blancs, et l’exécution, laissée aux cols bleus — et l’installation du chronomètre comme juge de paix. On retiendra que le mot record, popularisé par ses travaux, ne signifie rien d’autre qu’enregistrement.

Le travail à la chaîne, lui, existait déjà : il apparaît en 1871 aux abattoirs de Chicago. Puis rien. Quarante ans d’indifférence industrielle. Il faudra la Première Guerre mondiale et ses besoins de production pour l’imposer partout, avec le management scientifique dans ses bagages.

Le plus troublant est ailleurs. Jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, la fatigue est tenue pour une tare morale : on est fatigué parce qu’on est paresseux. À partir de 1880, de nouveaux appareils permettent d’en mesurer les limites en laboratoire. La première loi de la thermodynamique est appliquée au corps de l’ouvrier, désormais décrit comme un moteur humain qu’il faut alimenter, reposer, entretenir. Progrès ? Oui, et il faut le dire : la fatigue devient un fait, plus une faute. Mais regardons l’argument qui a fait voter les premières lois de protection sociale en Allemagne et en France — il faut protéger le corps des ouvriers parce qu’ils sont du capital, au même titre que les machines. La protection est arrivée par la comptabilité avant d’arriver par la morale.

Le temps grappillé, et deux minutes pour les toilettes

Face à cette confiscation, les ouvriers n’ont pas répondu que par la grève. L’historien Alf Lüdtke a donné un nom à l’autre riposte, plus discrète et sans doute plus universelle : l’Eigensinn, ce quant-à-soi fait de minutes grappillées et de rituels d’atelier — le seau d’eau glacée en équilibre au-dessus de la porte, la colle dans les chaussures d’un collègue. En France, on parle de la perruque : ces objets que les ouvriers fabriquent pour eux-mêmes, avec les outils de l’usine, ses matériaux et son temps.

Un ancien ouvrier de chez Renault, devenu historien de ces objets, en a conservé quelques-uns. Un éléphant démontable en onze pièces, dont la clé de fermeture est formée par les oreilles. La difficulté tenait à ce que la fraise ne sait faire que des coupes à angle droit : il a fallu au moins quarante heures, à plusieurs, pour obtenir un éléphant tout rond. Il se souvient d’un vieil ouvrier portugais qui n’avait jamais fait grève ni critiqué un chef, et qui repartait chez lui avec un sourire immense, simplement parce qu’il avait transgressé la règle. La résistance ne passe pas toujours par le conflit déclaré. Parfois elle tient dans quarante heures volées pour un éléphant qui ne sert à rien.

Et aujourd’hui ? Un ouvrier de ligne de montage automobile qui s’est muni d’un podomètre a mesuré quarante kilomètres parcourus dans une journée, et six tonnes de matériaux portées. Trois heures consécutives avant vingt minutes de pause. Deux minutes réglementaires pour aller aux toilettes, une seule fois. Quant à l’automatisation, une ouvrière résume l’affaire mieux qu’un traité : plus le robot va vite, plus elle est obligée d’aller vite. Le même constat était fait au XIXᵉ siècle avec la vapeur — cadences décuplées, accidents multipliés.

Reste une dernière légende, la plus commode. La classe ouvrière aurait disparu. La télévision française l’annonçait déjà en 1963, au moment précis de son apogée : huit millions d’ouvriers, trente-sept pour cent de la population active. Aujourd’hui encore, les ouvriers représentent un cinquième des actifs en France. Ce qui a disparu, ce n’est pas eux, c’est une identité commune : dispersés, fragmentés, beaucoup ne se disent plus ouvriers mais se désignent par leur poste — ceux de la crevette, ceux du désossage.

Trois siècles séparent la cloche de Crowley du chronomètre de la pause pipi. L’objet a changé de taille, pas de fonction : du beffroi d’usine au badge, du contremaître à l’algorithme de tournée qui calcule combien de secondes doit durer une livraison. La question posée en 1690 dans une vallée charbonnière n’a jamais été refermée : à qui appartiennent les heures d’une journée de travail ? Chaque époque a redonné sa réponse, et aucune ne l’a donnée pour de bon.

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