Lindbergh, Waco, Golfe : le XXe siècle en direct

Une échelle laissée contre un mur du New Jersey, un incendie qui prend en trois endroits au Texas, une bombe qui filme sa propre cible avant l’impact. Entre 1932 et 1997, le public cesse d’apprendre les événements pour se mettre à y assister. C’est l’histoire du XXe siècle en direct — et de tout ce que le direct a laissé hors champ.

Le 1er mars 1932 au matin, des policiers du New Jersey photographient une échelle en bois appuyée contre la façade d’une maison de Hopewell. Elle a servi la veille au soir. Sur le rebord de la fenêtre du premier étage, une note réclame cinquante mille dollars. Dans la chambre, le berceau de Charles Lindbergh Jr, vingt mois, est vide.

Le père est alors l’homme le plus célèbre du monde : depuis sa traversée de l’Atlantique en solitaire et sans escale, en 1927, sa seule silhouette suffit à faire vendre un journal. L’enlèvement de son fils ne devient donc pas seulement une enquête. Il devient un feuilleton.

Une échelle, une note, et la première foule invisible

Les faits attestés sont maigres et brutaux. La rançon est versée par un intermédiaire ; l’enfant n’est pas rendu. En mai, un chauffeur-livreur qui s’écarte de la route découvre des restes partiellement enterrés dans un bois, à quelques kilomètres seulement de la propriété. L’examen médical établit que l’enfant est mort d’un coup à la tête deux mois plus tôt — la nuit même de sa disparition. Autrement dit : la rançon a été payée pour un enfant déjà mort, et les semaines de négociation n’ont jamais eu d’objet.

L’enquête piétine, en partie parce que Lindbergh tient à traiter lui-même avec les ravisseurs, en partie parce que la presse campe devant chaque porte. Elle finit par aboutir de la manière la plus prosaïque qui soit. Le gérant d’une station-service reçoit en paiement un certificat provenant de la rançon, et a le réflexe de noter le numéro de plaque de son client au dos. Bruno Richard Hauptmann est arrêté, reconnu coupable de meurtre avec préméditation et condamné à mort. Le procès s’ouvre le 2 janvier 1935, verdict cinq semaines plus tard.

Ce procès, on ne le suit pas : on s’y presse. Le chroniqueur H. L. Mencken aurait lâché que l’affaire faisait une meilleure histoire que la Résurrection. La formule est peut-être arrangée par la postérité : c’est le genre de mot qui s’améliore en circulant. Certaine, en revanche, est la conséquence législative : en juin 1932, l’enlèvement devient un crime fédéral dans tous les États américains. Une loi née d’une affaire, ce qui n’est pas rare ; une loi née d’une affaire médiatique, ce qui l’est davantage.

Une précision honnête : des ouvrages ont contesté la culpabilité de Hauptmann, en invoquant les faiblesses de l’expertise graphologique et la pression pesant sur les enquêteurs. Cette thèse n’a convaincu ni la justice ni la majorité des historiens du sujet. Elle reste minoritaire, et il vaut mieux le dire que jouer avec le doute.

1973 : quatre-vingt-dix millions de témoins pour un match d’exhibition

Quarante ans plus tard, le dispositif a changé d’échelle. À l’Astrodome de Houston, un retraité de cinquante-cinq ans affronte une joueuse au sommet de sa carrière. Bobby Riggs a gagné Wimbledon dans les années 1940 et remporté une Coupe Davis ; six mois plus tôt, il a battu la numéro un mondiale Margaret Court. Il répète partout que n’importe quel homme capable de tenir une raquette corrigerait la meilleure joueuse du monde, et que les femmes feraient mieux de rester à la maison, à la cuisine.

En face, Billie Jean King ne vient pas de nulle part. Avec un groupe de joueuses excédées par l’écart des primes, elle a boycotté des compétitions et lancé un tournoi féminin doté d’un dollar symbolique — la somme dit tout du rapport de force de l’époque. Trente mille personnes remplissent l’Astrodome, quatre-vingt-dix millions suivent le match à la télévision. Riggs, sûr de lui, ne s’est pas entraîné. King, elle, s’est entraînée. Elle gagne avec facilité, puis cofonde la Women’s Tennis Association et une fondation d’aide aux sportives.

Soyons précis sur ce que ce match prouve et ne prouve pas. Un quinquagénaire retraité battu par une championne en pleine possession de ses moyens ne règle aucune question physiologique, et personne de sérieux ne l’a prétendu ensuite. Ce que la rencontre démolit, c’est autre chose : l’affirmation publique, répétée, moquée, selon laquelle l’infériorité était acquise d’avance et dispensait même de s’entraîner. La démonstration était symbolique. Elle a compté parce qu’elle était regardée — quatre-vingt-dix millions de fois.

Waco, 1993 : cinquante et un jours, six heures, trois départs de feu

Le 28 février 1993, des agents de l’ATF se présentent avec un mandat de perquisition devant le domaine des Davidiens, branche dissidente de l’Église adventiste du septième jour persuadée que le retour du Christ est imminent, repliée sous l’autorité de David Koresh. Pour le FBI, Koresh est un forcené dont l’activité principale est le trafic d’armes.

La fusillade dure quarante-cinq minutes — présentée comme la plus longue de l’histoire de la police américaine. Quatre agents de l’ATF et six Davidiens meurent. Qui a tiré le premier ? Les versions se contredisent, et le point n’a jamais été tranché : soit les Davidiens ont ouvert le feu, soit l’intervention les a mis en situation de se défendre. Un article honnête s’arrête là plutôt que de choisir.

Suit un siège. L’ATF se retire, un cessez-le-feu se négocie au téléphone, le FBI reprend la main, l’impasse dure des semaines. Quand les fédéraux apprennent que la communauté dispose de réserves de nourriture pour un an, la perspective d’un pourrissement infini l’emporte. La procureure générale Janet Reno autorise un assaut au gaz lacrymogène le 18 avril, cinquante et unième jour. Six heures après le début de l’opération, le feu prend — pas en un point, en trois endroits du bâtiment. La plupart des Davidiens meurent asphyxiés. On sortira soixante-quinze corps des décombres, dont vingt-cinq enfants. Cinq disciples de Koresh seront condamnés. Devant les caméras, un survivant résumera : nous avons perdu quatre-vingt-cinq amis et membres de nos familles.

Une enquête fédérale a innocenté le FBI et attribué les morts aux seules décisions prises à l’intérieur du bâtiment. C’est la conclusion officielle, et elle n’a pas de contradiction documentaire solide. Elle n’a pourtant rien apaisé. Le pays avait suivi cinquante et un jours d’attente à la télévision, puis vu un bâtiment brûler pendant des heures ; l’image a gagné contre le rapport. La conséquence, elle, est mesurable : l’ATF est devenue nettement plus réticente à provoquer un état de siège. Le direct n’a pas seulement raconté l’événement, il a modifié la doctrine de ceux qui en décident.

Tempête du désert : la guerre vue depuis la bombe

Le 2 août 1990, Saddam Hussein envahit le Koweït. En douze heures, le pays est sous contrôle et ses dirigeants ont fui. Bagdad avance deux motifs : un désaccord sur le tracé de la frontière, et l’accusation faite au Koweït de puiser dans le pétrole irakien par forage oblique. L’armée irakienne est bien équipée — les Américains l’ont soutenue pendant les huit années de guerre contre l’Iran, détail qui explique une partie de l’inquiétude qui suit. Car si l’Arabie saoudite tombait à son tour, l’Irak contrôlerait un cinquième de la production mondiale de pétrole.

George Bush obtient l’appui du Conseil de sécurité, envoie deux cent cinquante mille soldats de plus, rassemble une coalition d’une trentaine de membres et fixe un ultimatum au 15 janvier 1991. Bouclier du désert devient Tempête du désert : bombardements, puis cent heures d’offensive terrestre.

C’est la première guerre diffusée en direct. Et pas seulement depuis les toits d’hôtel : depuis les munitions elles-mêmes. Les téléspectateurs voient l’image transmise par une bombe guidée, un bâtiment qui grandit dans le viseur, puis la neige à l’écran. Cette caméra montre la cible avec une précision inédite ; elle ne montre rien de ce qui se trouve dessous, ni de ce qui reste après. Une guerre vue depuis l’ogive se donne une image propre, géométrique, presque abstraite. Ce n’est pas une accusation, c’est une constatation technique : le cadrage était celui de l’arme.

Ce que le XXe siècle en direct n’a pas montré

Le corollaire, c’est qu’un événement sans images pèse moins, même quand il pèse davantage.

Le choc pétrolier de 1973 ne se laisse pas filmer. L’OPEP existe depuis 1960 ; le 6 octobre, la guerre du Kippour éclate, et les pays arabes de l’organisation décrètent un embargo visant nommément quatre pays : les États-Unis, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et le Japon. Les hostilités cessent le 22 octobre ; l’embargo, non. Le baril passe de 3 à 12 dollars en trois mois à peine, le prix à la pompe double. L’Amérique rationne l’essence, ferme des stations le dimanche, abaisse la vitesse maximale, applique l’heure d’été toute l’année ; l’Oregon interdit les illuminations de Noël ; au Royaume-Uni, on demande aux foyers de ne chauffer qu’une pièce. Aucune séquence spectaculaire là-dedans. Juste une industrie automobile bâtie sur les grosses cylindrées qui se met à perdre contre les voitures japonaises, et un pays qui découvre que le pétrole peut être une arme.

La guerre du Liban, elle, a été filmée abondamment — et pourtant mal comprise, parce que le direct raconte des étincelles et rarement des mécanismes. Le Pacte national de 1943 reconnaissait dix-huit communautés ethno-religieuses et réservait à trois d’entre elles la présidence, la primature et la présidence du Parlement. On attribue généralement le déclenchement de 1975 au massacre de Palestiniens dans un bus par des miliciens phalangistes, eux-mêmes invoquant des représailles. Étincelle, oui. Cause, non : les conditions étaient réunies depuis longtemps. Quinze ans de combats, au moins cent cinquante mille morts, plus de soixante-dix mille disparus, environ un million de personnes parties — un cinquième de la population. L’armée syrienne fait irruption dans le palais de Baabda fin 1990 ; les troupes syriennes et israéliennes ne quitteront le territoire qu’au début des années 2000. Le pays restera une année sans président.

Le sida, enfin, a d’abord été une épidémie sans visage acceptable. Environ trois cent mille personnes sont infectées dans le monde au début des années 1980. Les catégories dites à risque désignées à l’époque — consommateurs de drogue, hommes homosexuels, hémophiles, Haïtiens — ont installé une idée fausse, celle d’une maladie de groupes plutôt que de pratiques, et l’homophobie ambiante a coûté du temps à la recherche. Le dépistage devient possible en 1985, l’Institut national du cancer américain annonçant l’isolement du virus en collaboration avec l’Institut Pasteur. En 1995, le sida est la première cause de mortalité aux États-Unis chez les 25-44 ans. La trithérapie arrive en 1996 et divise par deux la mortalité annuelle. Quant à l’origine, l’hypothèse la plus solide reste celle de la transmission depuis un primate infecté par le virus de l’immunodéficience simienne, lors de la chasse en Afrique centrale ; c’est du probable, pas de l’attesté, et il est vraisemblable qu’on ne saura jamais exactement quand ni où.

Contre-épreuve : les images qui ont le plus marqué la fin du siècle viennent d’un instrument que personne n’a filmé. Lancé en 1990, le télescope Hubble renvoie d’abord des clichés décevants — son miroir avait été trop poli. Un an de travail, un jeu de petits miroirs correcteurs baptisé COSTAR, une mission de réparation en orbite, et quinze mille articles scientifiques plus tard, l’appareil a fourni les vues les plus reproduites de l’univers.

Hong Kong, 30 juin 1997, 23 h 30 : le premier événement écrit pour la caméra

Le siècle se termine par un événement d’un genre nouveau : programmé à la minute, quinze ans à l’avance, pour être regardé. Hong Kong avait été cédée par le traité de Nankin en 1842, après la première guerre de l’Opium — les Britanniques eux-mêmes parlaient d’un rocher stérile peuplé d’un village de pêcheurs. Les pourparlers s’ouvrent en 1982. Margaret Thatcher suggère de reconduire le bail ; Pékin répond que la question n’est pas négociable, Hong Kong étant à la fois le symbole d’une humiliation et une pièce de la mission d’unification que s’est fixée le Parti communiste chinois. La formule de Deng Xiaoping, un pays deux systèmes, doit permettre à une économie capitaliste de survivre dans un État communiste. Même le massacre de la place Tian’anmen, en 1989, ne fait pas revenir Londres sur la Déclaration commune.

La cérémonie commence à 23 h 30 le 30 juin 1997. Quelques minutes avant minuit, le drapeau britannique et le drapeau colonial descendent. Cent cinquante-cinq ans s’achèvent, une colonie de près de six millions et demi d’habitants change de souveraineté, et tout le monde connaissait l’horaire. Au passage, cette date rappelle une chose qu’on oublie volontiers : le colonialisme n’a pas pris fin en 1945, il faisait encore partie du quotidien asiatique à quatre ans du millénaire.

De l’échelle de Hopewell aux drapeaux de Hong Kong, la ligne est nette. En soixante-cinq ans, l’événement a cessé d’être quelque chose qu’on raconte pour devenir quelque chose qu’on regarde, puis quelque chose qu’on organise pour être regardé. Nous vivons dans le prolongement direct de cette bascule, avec cette différence que la caméra n’est plus rare : elle est dans toutes les poches, et le cadrage n’appartient plus aux États ni aux chaînes. Reste la question que le siècle a posée sans la résoudre. Un événement dont personne ne filme rien — une épidémie qui commence, une guerre civile qui mûrit, un embargo qui se prépare — existe-t-il moins ? Waco dit non, et le sida des années 1980 dit non aussi. Nos réflexes, eux, continuent de dire oui.

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