Le 28 août 886, le roi Charles le Gros arrive enfin devant Paris assiégée depuis un an et demi. Au lieu de livrer bataille, il paie les Vikings et les envoie piller la Bourgogne. De Lutèce incendiée par ses propres défenseurs au siège prussien de 1870, l’histoire des sièges de Paris se lit comme une longue série de sauvetages qui n’arrivent pas.
Le 28 août 886, après près d’un an et demi de blocus, les Vikings de Sigfried franchissent enfin les défenses de Paris. Ils pillent, puis ressortent en hâte : le roi Charles le Gros approche avec une armée. Les Parisiens, qui ont tenu seuls pendant tout ce temps, affamés, décimés par une épidémie, croient leur délivrance venue. Le roi ne livre pas bataille. Il négocie : 700 livres d’argent aux assiégeants, payables vers mars 887, et l’autorisation d’aller ravager la Bourgogne, province qui s’est révoltée contre lui.
Ce n’est pas un accident isolé. Sur plus d’une vingtaine de sièges subis par Paris au fil de vingt siècles, le schéma revient avec une régularité déconcertante : la ville encaisse, et le pouvoir arbitre ailleurs. Ce n’est pas une accusation de lâcheté — c’est une mécanique politique qu’il vaut la peine de démonter.
52 avant notre ère : Lutèce brûlée par ses propres défenseurs
Au commencement, il n’y a pas encore de roi à décevoir. César envahit la Gaule en 58 avant notre ère, sous prétexte de protéger ses alliés gaulois d’une poussée germanique ; c’est lui qui, le premier, mentionne Lutèce par écrit. Une bourgade d’environ 6 000 habitants. Il la situe sur l’île de la Cité — mais les historiens penchent aujourd’hui pour une occupation des Parisii plutôt située légèrement à l’ouest de l’actuel Paris. L’image d’une ville née sur l’île est une simplification commode, pas un fait établi.
Après six années de guerre, en 53 avant notre ère, les peuples gaulois jusque-là divisés décident de se soulever ensemble. César réunit des chefs à Lutèce pour parlementer : échec. Un an plus tard, les Parisii rejoignent la révolte avec 8 000 hommes. En 52, Titus Labiénus, lieutenant de César, marche sur la ville. Face à lui, un chef nommé Camulogène.
Ce que fait Camulogène passe souvent pour un geste de désespoir. Il détruit les ponts d’accès et incendie Lutèce. En réalité, c’est un calcul froid, conforme aux consignes de terre brûlée données par Vercingétorix : les Romains étaient les meilleurs assiégeants du monde connu. Leur laisser une ville intacte, c’était leur offrir une base de départ, des vivres et des murs. Mieux valait un tas de cendres au milieu des marais.
Labiénus s’y enlise, échoue à combler les marécages, redescend jusqu’à Melun où il reconstruit un pont détruit par les Gaulois. Puis il ruse : une nuit, il fait traverser la Seine à une partie de son armée sur une cinquantaine de bateaux, à quelques encablures du camp gaulois, pour faire croire à une division de ses forces. Tout tient à un silence absolu — des hommes, des chevaux, dans le noir. Personne n’entend rien. Le lendemain, la cavalerie romaine surgit dans le dos des Gaulois en pleine bataille. Carnage. Camulogène meurt.
Un mot sur Vercingétorix, tant qu’on y est. La figure du résistant gaulois « pur » est une construction du XIXe siècle. Selon plusieurs sources antiques, il aurait d’abord servi dans le camp romain, comme beaucoup d’aristocrates gaulois formés aux arts militaires de Rome. Le détail du compagnon de tente de César, ou de l’officier de cavalerie, relève du probable plus que de l’attesté : les historiens s’y montrent prudents, et il vaut mieux les imiter.
Quatre sièges vikings, quatre factures
La date exacte du passage de Lutèce à Paris nous échappe ; le changement s’opère peu avant le Moyen Âge. Ce qui est certain, c’est qu’au début du IXe siècle les Scandinaves, jusque-là partenaires commerciaux plus ou moins paisibles des Francs, remontent la Seine pour piller.
En 845, un chef nommé Ragnar arrive avec 120 embarcations et environ 5 000 hommes. Rien à voir avec le Ragnar Lodbrok des sagas : on ignore tout simplement s’il s’agit du même personnage, et l’assimilation relève du roman national scandinave plus que de l’archive. Paris tombe presque sans combat — la muraille romaine de l’île de la Cité n’a pas été restaurée depuis des siècles de paix relative. Habitants et soldats fuient après une maigre résistance. Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, paie 7 000 livres d’argent pour obtenir leur départ.
Il faut être juste avec lui : son royaume est attaqué de partout, y compris par son propre frère, qui convoite son territoire. Payer, quand on ne peut pas se battre sur deux fronts, est une décision rationnelle. Le problème, c’est qu’elle crée un précédent. Deuxième siège en 856 : presque toutes les églises brûlent. Troisième en 861 : des commerçants tentent de fuir en bateau avec leurs richesses, ils sont rattrapés et capturés. La présence viking devient si banale que de petits groupes viennent chercher du vin dans Paris pour le rapporter au camp.
886 : le roi arrive, et achète l’ennemi
Le grand siège, celui de 885-887, commence différemment. Les Vikings s’étaient détournés vers l’Angleterre ; c’est leur défaite là-bas, puis leur alliance avec d’anciens ennemis, qui les ramène en Francie. Le 24 novembre 885, l’armée de Sigfried se présente devant Paris et demande le droit de traverser la ville. Les Parisiens refusent.
Les chroniques parlent de 30 000 hommes et de centaines de bateaux. Ce chiffre, il faut le manier avec des pincettes. Les récits du siège sont l’œuvre de clercs francs chrétiens qui avaient un intérêt direct à gonfler l’adversaire : plus l’ennemi est nombreux, plus les défaites passées s’excusent et plus la résistance devient héroïque. Les ordres de grandeur réels sont probablement bien inférieurs, mais aucun décompte fiable ne nous est parvenu.
Cette fois, la ville est prête : murs consolidés, infrastructures remises en état, deux grands ponts la reliant aux deux rives. Tous les assauts échouent. Les Vikings installent alors un camp et ravagent la région pour couper les ravitaillements. Pendant près de six mois, ils alternent attaques générales et attente pure. La faim s’installe, une épidémie est signalée. Et Paris tient.
Puis vient le 28 août 886, l’entrée dans la ville, le pillage rapide, l’arrivée du roi — et le marché passé avec Sigfried. Les Vikings s’exécutent, vont piller la Bourgogne avec l’aval royal, reviennent encaisser, et lèvent le siège en mai 887. Le calcul de Charles le Gros n’est pas absurde du point de vue impérial : il transforme ses assaillants en instrument de police intérieure contre une province rebelle. Mais du point de vue parisien, c’est une trahison nette, et elle se paie. Charles le Gros est déposé, rend sa couronne et meurt un an plus tard, malade. Une version affirme que ses propres domestiques l’ont étranglé avant de l’enterrer avec les honneurs : le récit circule, il est invérifiable, et il ressemble surtout à ce qu’on raconte des souverains qu’on a cessé de respecter. Ce qui est attesté, en revanche, c’est que c’est Eudes, le comte qui avait défendu la ville, et non le roi qui l’avait marchandée, qui reçoit la couronne en 888. La fin de l’ère carolingienne commence là.
1590 : cette fois, le roi est de l’autre côté du mur
Quelques siècles plus tard, Philippe Auguste fait de Paris la capitale du royaume. La ville riche et commerçante devient un enjeu de pouvoir — ce qui change tout : on ne l’assiège plus pour la piller, on l’assiège pour régner.
Au milieu du XVIe siècle, les guerres de Religion accouchent de la Ligue catholique, dont l’influence, portée par le duc de Guise, dépasse celle du roi lui-même. Henri III tente la manœuvre classique : prendre la tête du mouvement pour le tempérer, quitte à rogner les droits des protestants. En 1588, les Parisiens galvanisés par Guise se soulèvent ; le roi de France doit fuir sa propre capitale et se réfugier à Tours. Il convoque les États généraux et en profite pour faire assassiner les chefs de la Ligue, Guise compris. Son frère, le duc de Mayenne, reprend le mouvement et tient Paris, très majoritairement catholique.
Henri III s’allie alors à Henri de Navarre et aux protestants. Ensemble, ils marchent sur Paris et manquent de peu de la reprendre — mais le 1er août 1589, un moine catholique poignarde le roi. Henri de Navarre devient Henri IV et lève le siège pour prendre les villes alentour et étrangler les approvisionnements de Mayenne.
Le siège de 1590 est le plus meurtrier de tous. En mars, Mayenne tente une sortie, subit une lourde défaite, parvient malgré tout à passer les lignes et fuit vers Nantes. Dans la ville, on meurt de faim : près de 10 % de la population parisienne y succombe. Henri IV fait sortir les femmes et les enfants et demande la reddition ; les catholiques refusent. Puis les renforts espagnols arrivent, Mayenne revient avec une armée supérieure, et le roi lève le siège.
Suit l’épisode le plus étrange de toute cette histoire. En 1591, Henri IV monte une ruse : une dizaine d’hommes déguisés en porteurs de farine se présentent devant une porte, comme s’ils venaient nourrir les Parisiens affamés, avec des centaines de soldats cachés derrière. Les mouvements de troupes de la veille ont fait du bruit, les gardes flairent le piège, la porte reste close. Fagotés en paysans devant un mur, les faux livreurs font demi-tour. Henri IV ne retentera jamais Paris par la force. Il faudra sa conversion au catholicisme, en 1594, pour qu’il entre dans sa capitale — et en chasse pacifiquement les Espagnols. Un roi de France est donc entré chez lui non par une brèche, mais par une abjuration.
1870 : la faim comme arme, l’armistice comme horizon
Le dernier grand siège classique est aussi le plus moderne, et le plus révélateur. En 1870, la guerre franco-prussienne éclate. Moins de deux mois plus tard, la capture de l’empereur à Sedan fait s’écrouler le Second Empire ; la Troisième République est proclamée dans la foulée.
Paris, sur le papier, n’a jamais été aussi forte : 94 bastions, 17 forts, 400 000 soldats — dont beaucoup ne sont pas des professionnels. Cela ne sert à rien. Les Prussiens prennent les places fortes alentour et installent leur artillerie sur les hauteurs de Châtillon, que l’armée française a abandonnées ; une contre-attaque trop molle échoue à les en déloger, et de là ils pilonnent les fortifications jusqu’à les réduire en poussière. Le 19 septembre 1870, l’encerclement est total.
Puis vient la décision qui définit le siège : ne pas donner l’assaut. Laisser la ville mourir de faim, lentement. Les communications sont presque coupées ; il reste les pigeons voyageurs, que les Prussiens font décimer par des faucons lâchés au-dessus des lignes. Gambetta quitte Paris en ballon pour rejoindre le gouvernement replié à Tours. Les sorties françaises échouent, sauf une percée jusqu’au Bourget, aussitôt repris au prix de nombreux morts.
Le 31 octobre, l’évocation d’un armistice par le gouvernement déclenche un soulèvement mené entre autres par Auguste Blanqui, réclamant une Commune de Paris indépendante. Le mouvement échoue et, malgré les promesses de non-représailles de Jules Favre, plusieurs figures d’extrême gauche sont arrêtées. Le 5 janvier 1871, les bombardements reprennent de plus belle. Les Parisiens vont se servir au zoo, et des animaux exotiques finissent au menu des grands restaurants. Le 22 janvier, un rassemblement place de l’Hôtel de Ville tourne à la fusillade : la garde tire sur la foule, il y a plusieurs morts, des journaux révolutionnaires sont interdits et Jules Ferry ordonne l’arrestation de dizaines de meneurs. L’armistice est signé le 26 janvier, entre en vigueur le 28. Quatre mois de siège, victoire pleine et entière des Prussiens. Deux mois plus tard naît la Commune.
Ce que vingt sièges disent d’une ville
Aligner ces épisodes ne prouve évidemment pas que les rois de France furent des lâches. Charles le Chauve était attaqué sur trois fronts. Charles le Gros faisait un calcul impérial qui n’était pas stupide. Henri IV, en 1590, ne trahissait pas Paris — il la voulait, et l’affamer était la manière ordinaire de prendre une ville au XVIe siècle. Le gouvernement de 1871 ne disposait plus d’armée capable de rompre le blocus.
Mais un motif traverse quand même ces vingt siècles : pour le pouvoir, Paris est toujours une pièce parmi d’autres sur un échiquier plus vaste. La ville, elle, ne joue qu’une partie : la sienne. C’est ce décalage qui produit, chaque fois, la même amertume — et parfois la même explosion. La déposition de Charles le Gros après 887 et la Commune deux mois après l’armistice de 1871 se répondent à mille ans de distance : dans les deux cas, une population qui a tenu seule refuse de reconnaître l’autorité de ceux qui ont négocié à sa place.
Reste une question qu’on ne tranchera pas ici. Faut-il en conclure que Paris s’est toujours sauvée elle-même ? Pas tout à fait : en 52 avant notre ère, en 845, en 1871, elle a perdu. Ce qu’elle a fait, plus modestement, c’est durer — et transformer chacune de ses défaites en événement politique. Une ville qui encaisse et qui, ensuite, demande des comptes. Il n’est pas certain que ce réflexe-là ait disparu.