Conan Doyle détective : deux erreurs judiciaires démontées

En 1906, un écrivain de quarante-sept ans qui vient de perdre sa femme accepte enfin d’ouvrir l’un de ces dossiers que des inconnus lui envoient depuis des années. Arthur Conan Doyle croyait n’avoir fait de la déduction que sur le papier. Il va passer vingt ans à pratiquer, pour de vrai, le métier de son personnage — et à faire sortir deux hommes de prison.

Le train a du retard. Sur le quai, un homme attend seul, le nez dans son journal — vraiment dans son journal, la page à quelques centimètres des yeux. Arthur Conan Doyle descend du wagon, l’aperçoit, et comprend avant même de lui avoir serré la main : cet homme-là est myope au dernier degré. Or il s’agit de George Edalji, avocat, qui vient de purger trois années de prison pour avoir, dit le jugement, traversé des champs en pleine nuit et éventré un poney.

La scène, rapportée par Doyle lui-même, est presque trop belle : la déduction la plus holmésienne de l’affaire tient à un détail entrevu avant les présentations. On résume pourtant mal cette histoire en disant que le créateur de Sherlock Holmes « jouait au détective ». Entre 1906 et 1928, il a démonté deux dossiers d’accusation et obtenu deux réhabilitations.

Un médecin sans clientèle, un détective né du désœuvrement

Arthur Ignatius Conan Doyle naît à Édimbourg en 1859. Des oncles fortunés paient ses études en Angleterre puis en Autriche ; il revient à la faculté de médecine d’Édimbourg et devient docteur en 1885. Il ouvre un cabinet de généraliste. La clientèle ne se presse pas. Ce vide, un autre l’aurait subi ; lui écrit.

En 1886 paraît A Study in Scarlet — en français Un crime étrange —, rédigé en moins d’un mois. Sherlock Holmes y apparaît pour la première fois, raconté par un certain docteur Watson, sans être encore le centre du récit. Le livre marche mollement en Grande-Bretagne, trouve son public aux États-Unis, et cela suffit : Doyle continue. Le personnage prend bientôt une place telle que son auteur réclame des sommes qu’il croit dissuasives — avec pour seul résultat de devenir l’écrivain le mieux payé du monde. Excédé, il tue Holmes. Les lecteurs refusent. Dix ans plus tard il cède, et écrira des aventures du détective jusqu’en 1927.

Un mot sur l’homme : footballeur et boxeur amateur, juré dans des concours internationaux de culturisme, figure éminente du spiritisme européen, convaincu de l’existence des fées par des photographies truquées. L’image d’un rationaliste intégral, incarnation de son personnage, est une légende commode.

Great Wyrley, 1903 : un coupable désigné d’avance

Shapurji Edalji vient d’Inde. Converti au christianisme, devenu pasteur anglican, il est nommé vicaire de Great Wyrley, dans le Staffordshire, en 1875, et s’y installe avec son épouse anglaise. Leur fils George naît l’année suivante. Une famille indienne au presbytère d’un village anglais, dans les années 1870 : cela ne passe pas inaperçu.

À partir de 1892, le révérend reçoit des lettres anonymes de menaces, tandis que d’autres prêtres des environs reçoivent des lettres d’injures signées du nom d’Edalji — signature fausse, évidemment. Le chef de la police du Staffordshire, George Anson, tranche : l’auteur de tout cela est le fils du pasteur. La famille conteste, l’affaire s’éteint faute de suite, et George devient avocat à Birmingham.

En 1903, le village est secoué par une série de mutilations d’animaux — chevaux, bétail — et par de nouvelles lettres anonymes, qui annoncent cette fois que des femmes subiront le même sort. Anson soupçonne aussitôt George, qui vit toujours chez ses parents. Six policiers sont détachés pour surveiller la maison.

Un matin, on retrouve un poney éventré. Pendant que George est à son travail, le presbytère est perquisitionné : les enquêteurs repartent avec un pantalon et des chaussures maculés de boue, un rasoir, et des vêtements à la fois tachés de sang et couverts de poils de cheval. Arrestation, inculpation, procès. En octobre 1903, George Edalji est déclaré coupable de cruauté envers les animaux ; sa carrière est détruite. Des pétitions dénoncent une enquête bâclée et le rôle qu’y joue la couleur de sa peau ; elles ne changent rien. Une nouvelle mutilation survient pendant sa détention — cela non plus ne change rien. Il sort en 1906 et écrit à Doyle.

Le dossier démonté pièce par pièce

Doyle recevait depuis des années des sollicitations de ce genre, de condamnés persuadés que l’auteur de Holmes possédait un peu des dons de Holmes ; il les ignorait. Il accepte celle-ci, sans doute parce qu’il vient de perdre sa femme. Ce qu’il fait ensuite ressemble moins à un coup de génie qu’à un travail de reprise, ligne à ligne. La boue des vêtements saisis n’est pas du même type que celle de la scène du crime. Le rasoir censé avoir servi à éventrer l’animal ne porte pas une goutte de sang. Quant aux vêtements ensanglantés et poilus, pièce la plus accablante du dossier, ils l’étaient parce que la police s’en était servie pour envelopper un prélèvement fait sur le cadavre du poney. Doyle ajoute, en médecin : qui revient d’éventrer un cheval la nuit n’en rapporte pas quelques gouttes de sang, il en rapporte beaucoup.

Le reste tient de l’invraisemblance matérielle. Des témoignages plaçaient George ailleurs ce soir-là. Il partageait la chambre de son père, qui la fermait à clé la nuit. Et six policiers surveillaient la maison : pour aller mutiler l’animal, il aurait fallu passer deux fois sous leur nez. S’ajoutent la myopie sévère et l’astigmatisme, dont Doyle note, avec une lucidité désagréable, qu’ils donnaient à Edalji un regard fuyant — exactement le genre de regard qui nourrit les soupçons d’un policier. Sur le fond, Doyle finit par écrire ce que personne n’avait formulé ainsi : le vrai crime d’Edalji, aux yeux du Staffordshire, était d’être indien.

Un détail mérite d’être conservé. Doyle écrit presque quotidiennement à George Anson, qui se plaint d’être harcelé. L’écrivain reçoit alors une lettre anonyme lui assurant qu’Edalji est bien coupable et lui conseillant de cesser de chercher des ennuis. L’examen des archives personnelles d’Anson, des années plus tard, a établi qu’elle venait de lui : le policier qui avait fait condamner un homme pour des lettres anonymes en écrivait une pour faire taire son contradicteur.

9 janvier 1907 : l’article qui a créé une cour d’appel

Le Daily Telegraph publie ce jour-là « L’affaire George Edalji, une enquête spéciale par sir Arthur Conan Doyle ». Geste décisif : Doyle déclare son texte libre de droits, pour que n’importe quel journal puisse le reprendre. Il l’est, dans tout le pays. Le ministère de la Justice cède à la pression et crée une commission chargée de réexaminer la condamnation. En mai 1907, George Edalji est innocenté et le barreau l’autorise à reprendre son métier. Il ne reçoit aucune compensation — ce qui met Doyle en fureur, et se comprend : on lui rend son nom, pas ses trois ans. La même année, sous le coup de l’émotion publique, le gouvernement met en place une cour d’appel criminelle. C’est l’héritage le plus lourd de toute cette histoire.

Une réserve s’impose. Doyle ne s’est pas contenté d’innocenter : une seconde lettre anonyme l’ayant orienté vers l’ancienne école d’Edalji, il y apprend l’existence d’un élève violent et expulsé, Royden Sharp, devenu boucher, qu’on avait vu exhiber un couteau vétérinaire. Il désigne donc un suspect — mais cette identification n’a jamais été établie devant un tribunal et reste discutée : elle relève de la conviction, pas du fait prouvé. L’auteur des mutilations de Great Wyrley n’a jamais été jugé.

Glasgow : le marteau, le pied de chaise et dix-huit ans de bagne

La seconde affaire est plus sombre, et Doyle y mettra vingt ans. Fin 1908, à Queen’s Terrace, à Glasgow, les Adams, voisins du dessous, entendent vers dix-neuf heures un bruit de chute puis trois coups sourds. Au-dessus vit Marion Gilchrist, quatre-vingt-deux ans, propriétaire d’une collection de bijoux de grande valeur, avec sa femme de chambre. Arthur Adams monte, sonne, entend du bruit, redescend. Ses sœurs le poussent à remonter : cette fois il croise un inconnu dans l’escalier, retrouve devant la porte la domestique Helen Lambie rentrée d’acheter le journal, et découvre la vieille dame morte d’un coup violent à la tête, ses papiers fouillés, une broche de diamants disparue.

Cinq jours plus tard, la police tient un suspect : Oscar Slater, juif allemand du quartier, connu pour des jeux clandestins, qui vient de mettre une broche de diamants en gage et de partir pour les États-Unis sous un faux nom. Arrêté à New York, il fait savoir que l’extradition est inutile : il rentrera de son plein gré pour se disculper. Deux éléments plaidaient pourtant pour lui — des témoins attestaient de sa localisation au moment du meurtre, et la broche gagée n’était pas celle de la victime. L’accusation est maintenue. À force d’insistance des enquêteurs, trois témoins, dont Lambie, le désignent comme l’homme de l’escalier. Son casier et un marteau lui appartenant, présenté comme l’arme du crime, font le reste : condamnation à mort en 1909, commuée en travaux forcés à perpétuité quelques jours avant l’exécution.

Doyle publie le 19 août 1912 un texte court, L’affaire Oscar Slater, qui connaîtra trois éditions jusqu’en 1914 : on ne peut, écrit-il, prendre connaissance des éléments ayant conduit à cette condamnation sans la certitude morale que justice n’a pas été rendue. Le faux nom servait à fuir son épouse, pas la police ; Slater voyageait avec sa maîtresse, à qui appartenait la broche gagée pour financer un départ préparé depuis des semaines ; ses bagages ne contenaient aucun des vêtements attribués au meurtrier. Marion Gilchrist, elle, ne se montrait jamais parée et craignait tant pour ses bijoux qu’elle avait fait poser deux verrous et convenu avec ses voisins de taper au sol en cas d’alerte : elle a donc ouvert à quelqu’un qu’elle connaissait, et rien n’indique qu’elle ait rencontré Slater. Helen Lambie sortait chercher le journal chaque soir, dix minutes : le tueur connaissait la maison.

Les identifications s’effondrent l’une après l’autre. Adams est myope et ne portait pas ses lunettes ; Lambie n’a pas vu clairement le visage ; Slater était plus grand et plus âgé que le signalement, la couleur de ses cheveux ne correspondait pas, son nez était droit là où celui du suspect était tordu, et il portait une moustache quand les témoins décrivaient un homme rasé de près. Reste le marteau : Doyle, médecin, le juge trop petit et trop fragile pour causer des blessures mortelles, et sans la moindre trace de sang. Or un expert médical passé sur les lieux avait signalé autre chose, resté lettre morte — un pied de chaise couvert de sang, près du corps. L’arme la plus probable était dans la pièce. Elle n’accusait personne ; on lui a préféré le marteau d’un homme commode.

En 1914, un nouveau témoin confirme l’alibi ; on apprend que Lambie avait avancé plusieurs noms avant celui de Slater, et des documents montrent que des proches de la victime se soupçonnaient entre eux. La justice refuse un nouveau procès. En 1925, Slater écrit un message à l’encre résistante à l’eau et le confie à un détenu sur le point de sortir, qui le dissimule dans sa bouche pour franchir la porte : il demande à Doyle de ne pas abandonner. Doyle s’y remet et sollicite le journaliste glaswégien William Park, dont le livre conclut lui aussi à l’innocence et évoque un neveu de la victime brouillé avec elle à propos d’un document — à rapprocher des papiers fouillés — sans pouvoir le nommer sous peine de poursuites. La presse s’en empare ; des témoins racontent alors avoir été orientés par les enquêteurs. Le 8 novembre 1927, le secrétaire d’État pour l’Écosse décide que Slater, après plus de dix-huit ans de détention, peut être libéré sous condition — sans être innocenté.

Ce que deux dossiers changent, et ce qu’ils ne changent pas

Doyle et quelques autres lui avancent alors les fonds d’un nouveau procès. Cette fois Slater est exonéré et reçoit six mille livres de compensation. Estimant qu’il n’aurait jamais dû être condamné, il ne juge pas utile de rembourser ceux qui l’ont aidé ; Doyle le décrit comme la personne la plus ingrate et la plus insensée qu’il connaisse. Fin peu glorieuse pour une croisade de vingt ans, et détail précieux : les innocents ne sont pas tenus d’être sympathiques. Le meurtrier de Marion Gilchrist, lui, n’a jamais été identifié. Conan Doyle meurt en juillet 1930 sans avoir bouclé cette enquête, et l’affaire reste tenue pour l’une des plus grandes erreurs judiciaires de l’histoire écossaise.

Ce que ces deux dossiers ont en commun n’a rien de mystérieux. La police n’a pas fabriqué de preuves : elle a mal regardé celles qu’elle avait, parce qu’elle savait déjà qui elle cherchait — un fils de pasteur indien du Staffordshire, un juif allemand joueur à Glasgow. La boue, le rasoir, le marteau, les identifications arrachées n’ont fait que confirmer une conviction antérieure. Doyle n’a rien découvert d’ésotérique : il a relu, comparé, mesuré, et posé les questions qu’on ne pose plus quand on tient son coupable.

Gardons-nous d’en tirer une leçon trop propre. L’homme qui a démonté ces dossiers est le même qui a cru aux fées sur la foi de photographies découpées par deux adolescentes. Une intelligence n’est jamais également répartie — et c’est peut-être ce que l’épisode éclaire le mieux, pour les enquêteurs de 1907 comme pour les nôtres : personne n’est rationnel en général, on ne l’est que sur les questions où l’on accepte, pour de bon, d’avoir tort.

Laisser un commentaire