Le 2 décembre 1823, James Monroe consacre trois paragraphes d’un long message au Congrès au sort de l’Amérique du Sud. Ce texte n’a jamais été une loi et personne ne l’a jamais abrogé. Deux siècles plus tard, il encadre encore la capture d’un chef d’État vénézuélien et la reprise en main de son pétrole.
Le 2 décembre 1823, James Monroe envoie au Congrès son message annuel. C’est un document de politique intérieure, long, technique, plein de questions budgétaires et de frontières indiennes. Trois paragraphes seulement parlent de l’Amérique du Sud. Deux siècles plus tard, ces trois paragraphes servent encore de cadre à l’action américaine dans l’hémisphère — jusqu’à la capture, le 3 janvier 2026, du président vénézuélien Nicolás Maduro.
Trois paragraphes dans un discours qui parlait d’autre chose
Le contexte est simple et il est urgent. Entre 1810 et 1825, l’empire colonial espagnol s’effondre en quinze ans. Quatre provinces ouvrent le feu — le Venezuela, le Rio de la Plata, la Nouvelle-Grenade et le Chili — et de l’implosion sortent une vingtaine d’États. Washington y voit deux choses à la fois : des républiques neuves qui ressemblent à ce que les États-Unis prétendent être depuis 1776, et un marché que l’Espagne ne verrouille plus.
Le message, écrit sous l’influence du secrétaire d’État John Quincy Adams, pose trois principes. Les nouvelles républiques latino-américaines sont reconnues. Le continent américain, Nord et Sud confondus, est fermé à toute nouvelle colonisation européenne. Et, en échange, les États-Unis s’engagent à ne pas se mêler des affaires de l’Europe. Un troc, en somme : chacun chez soi, et l’Amérique est chez nous.
Deux précisions que l’on oublie souvent. D’abord, personne en 1823 ne parle de « doctrine Monroe » : l’expression s’impose des décennies plus tard, quand des gouvernements américains successifs ont besoin d’un précédent à invoquer. Ensuite, les États-Unis de 1823 n’ont aucun moyen militaire de faire respecter quoi que ce soit. Ce qui tient les flottes européennes à distance, c’est l’intérêt britannique : Londres commerce déjà avec les nouvelles républiques et n’a aucune envie de voir l’Espagne revenir. Les historiens s’accordent sur ce point. La doctrine fut d’abord une déclaration adossée à une marine qui n’était pas la sienne.
Un mot sur l’homme qui, en face, incarne l’indépendance. Simón Bolívar écrit sa lettre de Jamaïque le 6 septembre 1815, un texte nourri des Lumières où il emprunte à Montesquieu le concept de despotisme oriental pour qualifier l’Empire espagnol. C’est attesté. Ce qui l’est aussi, et qui cadre mal avec la statue : Bolívar est un aristocrate vénézuélien, planteur esclavagiste et propriétaire de mines. Le libérateur désintéressé est une construction posthume. Il a été élu dictateur à plusieurs reprises — au sens romain et républicain du mot : pouvoir étendu, mais temporaire, en contexte exceptionnel. À partir de 1828, ses propres alliés trouvent le provisoire un peu long. Les historiens ne s’accordent toujours pas sur la part du calcul personnel dans cette dérive. En 1830, la Grande Colombie qu’il avait bâtie — Venezuela, Colombie, Équateur, Panama — éclate. Il meurt de maladie la même année.
1904 : le bouclier se retourne en gourdin
Pendant un demi-siècle, la doctrine reste une phrase. Les Européens la testent : deux blocus devant Buenos Aires, puis l’expédition française au Mexique de 1861 à 1867, destinée à installer un régime favorable à Paris. Aucun de ces coups de sonde ne débouche sur quelque chose de durable.
Le basculement se produit en 1898. À l’issue du conflit hispano-américain, Porto Rico est cédé aux États-Unis ; Cuba devient indépendante en 1902 mais reste dans l’orbite de Washington. Le pays qui interdisait aux autres de coloniser vient d’acquérir des possessions.
Puis vient le 6 décembre 1904. Dans un discours, Theodore Roosevelt explique que l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut les contraindre, malgré eux, à intervenir dans les affaires d’un autre État américain et à y exercer des « pouvoirs internationaux de police ». Relisez la phrase : le texte qui interdisait l’intervention européenne devient, sans qu’on en change une ligne, le fondement du droit d’intervention américain. C’est le point le plus important de toute cette histoire, et c’est celui qu’escamote l’idée reçue selon laquelle la doctrine Monroe protégeait l’Amérique latine. Elle ne l’a jamais protégée de son voisin du nord — parce que ce voisin n’était pas prévu au programme.
Au Guatemala, la doctrine est sous-traitée à une entreprise
La suite ne se joue pas dans les chancelleries mais dans les plantations. La United Fruit Company obtient un quasi-monopole sur la production et l’acheminement des fruits exotiques. Au Guatemala, le dictateur Manuel José Estrada Cabrera taille des conditions sur mesure aux compagnies étrangères ; en 1904, il signe l’accord fondant la ligne ferroviaire qui relie Ciudad de Guatemala à Puerto Barrios. Le pays reçoit des rails et perd ses terres.
Le mécanisme se répète au Panama et au Honduras : paysans dépossédés, impôts sur les exportations abaissés, protestations ouvrières étouffées. C’est de là que vient l’expression « république bananière ». On l’emploie comme une moquerie sur l’incurie locale ; elle désigne un montage économique importé.
En 1928, à Ciénaga, sur la côte caraïbe de Colombie, une grève des travailleurs des bananeraies est réprimée dans le sang. Distinguons ici les registres, car le cas est exemplaire. Que la grève ait eu lieu et qu’elle ait été écrasée par l’armée pour préserver les intérêts de la multinationale : attesté. Le nombre de morts : contesté, et il l’est encore. Les chiffres officiels de l’époque tiennent en quelques dizaines, les estimations syndicales et certaines dépêches diplomatiques montent à plusieurs centaines. Quant à l’image qui a fait le tour du monde — les cadavres chargés dans les trains construits pour les régimes de bananes —, elle vient surtout de la littérature, de la reprise qu’en a faite Gabriel García Márquez dans Cent ans de solitude. Elle n’est pas fausse par principe ; elle n’est pas documentée comme l’est le reste. Si elle s’est imposée, c’est qu’elle dit en une image ce que les archives disent en cent pages : l’infrastructure du progrès et l’outil de l’effacement étaient le même train.
En 1954, la CIA, en lien avec la United Fruit Company, orchestre le renversement de Jacobo Árbenz, président guatémaltèque démocratiquement élu dont la réforme agraire menaçait les intérêts de la firme. L’opération est présentée comme un rempart contre le communisme. Le détail qui éclaire tout : c’est la United Fruit elle-même qui avait convaincu le Congrès américain que les syndicats de travailleurs étaient communistes. L’argument a ensuite été repris par de nombreux gouvernements conservateurs du continent. Une entreprise avait fabriqué la menace contre laquelle un État est venu la défendre.
1947 : le communisme prend la place de l’Europe
Sous Truman, en 1947, la doctrine est officiellement réinterprétée : il ne s’agit plus de tenir l’Europe à l’écart, mais de protéger l’Amérique latine du communisme. La conférence interaméricaine de Rio, la même année, produit le traité interaméricain d’assistance réciproque. Le vocabulaire est celui du panaméricanisme ; la pratique sera celle des interventions.
Le plus efficace, pourtant, n’a rien de militaire. Des années 1930 aux années 1990, l’influence passe par la formation des élites : bourses des fondations Rockefeller, Fulbright, Ford, Guggenheim — le prix de cette dernière atteint 32 000 dollars —, conventions bilatérales entre universités du Nord et du Sud. Dès 1956, de jeunes Chiliens partent étudier l’économie à l’université de Chicago. Ils rentrent au pays quelques années plus tard. On les appellera les Chicago Boys, et dans les années 1970 ils imposeront au Chili une vision ultralibérale présentée comme le remède à l’inflation. Pas un marine dans cette scène. Des dossiers de bourse, des billets d’avion, un amphithéâtre.
Le versant sombre porte un nom : l’École des Amériques, installée au Panama, où des dizaines de milliers de militaires latino-américains reçoivent une formation idéologique anticommuniste, tactique et stratégique — y compris à la torture. En sortent le général Manuel Noriega, qui dirige le Panama de 1983 à 1989, et le général Roberto Eduardo Viola, artisan du coup d’État argentin de 1976. En 2001, l’établissement change de nom et devient l’Institut de coopération pour la sécurité hémisphérique. Même bâtiment, même mission, étiquette neuve.
Adieu, donc, la fatalité autoritaire proprement latino-américaine. Les dictatures du continent ont eu des causes locales — inégalités foncières, institutions faibles, armées prétoriennes — mais elles ont aussi été armées, financées et formées depuis l’extérieur. Les deux explications ne s’excluent pas, et c’est pour cela que le débat reste vif.
Le Venezuela, ou la doctrine avec une odeur de pétrole
Dans la première moitié du XXe siècle, le Venezuela est tenu par des gouvernements militaires qui misent tout sur le pétrole. La Standard Oil de Rockefeller s’implante, et Washington entretient d’excellents rapports avec le dictateur Juan Vicente Gómez, au pouvoir de 1908 à 1935. La première loi vénézuélienne sur les hydrocarbures date de 1920 ; dès 1921-1922, des juristes américains font pression pour la réécrire dans un sens plus favorable. À la fin des années 1920, le pays est devenu le deuxième producteur et exportateur mondial de pétrole. En 1930, il rembourse intégralement sa dette extérieure.
Une réserve sur ces chiffres. La comptabilité pétrolière de l’époque est opaque et les déclarations des compagnies servaient aussi à calculer l’impôt : il est probable — hypothèse répandue, pas certitude — que les volumes extraits aient dépassé les volumes déclarés.
Le dictateur suivant, Marcos Pérez Jiménez, est si ouvertement favorable aux États-Unis qu’il en est décoré. L’argent du brut couvre Caracas d’immeubles de béton, d’acier et de verre. Dans les années 1950, une part très importante des bénéfices de la Standard Oil vient de sa filiale vénézuélienne. Puis le rapport de force bouge : le choc pétrolier de 1973 fait décoller les prix, et en 1975 le président Carlos Andrés Pérez nationalise l’industrie. Les concessions américaines passent à la nouvelle entreprise d’État, la PDVSA, moyennant indemnité — les compagnies restent d’ailleurs présentes sur place. Élu en 1998, Hugo Chávez pousse le mouvement jusqu’à leur quasi-disparition. La Banque mondiale condamne le Venezuela à les indemniser. L’indemnisation ne sera pas payée.
Nicolás Maduro, arrivé au pouvoir en 2013, avait commencé à rouvrir le secteur aux compagnies étrangères avant que Washington ne cesse de le reconnaître, en l’accusant de liens avec le narcotrafic et le terrorisme. Entre-temps, la Chine était devenue l’un des premiers acheteurs du brut vénézuélien. Ce n’est pas un détail : les échanges commerciaux entre la Chine et l’Amérique latine sont passés d’environ 12 milliards de dollars en 2000 à quelque 450 milliards en 2021. La « fermeture du continent aux puissances extérieures » promise en 1823 avait cessé d’être vraie.
2013 : « c’est terminé ». 2025 : « corollaire Trump »
En 2013, John Kerry, secrétaire d’État de Barack Obama, déclare devant l’Organisation des États américains que l’ère de la doctrine Monroe est révolue. Sur le moment, la formule paraît solide : le continent s’organise sans Washington, avec l’ALBA, l’UNASUR, la CELAC, et des présidents — Rafael Correa en Équateur, Evo Morales en Bolivie, Hugo Chávez au Venezuela — qui font de l’anti-impérialisme leur grammaire politique.
Fin 2025, la nouvelle stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche revendique noir sur blanc un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe : restaurer la primauté américaine dans l’hémisphère, obtenir des gouvernements qui coopèrent contre les cartels, tenir la région à l’écart des puissances rivales. Le mot corollaire n’est pas choisi au hasard : il renvoie directement à Roosevelt, 1904, et au droit de police.
Le 3 janvier 2026, une opération militaire américaine aboutit à la capture de Nicolás Maduro, transféré aux États-Unis. Une centaine de personnes y perdent la vie. Washington annonce diriger provisoirement le pays le temps d’une transition, et le 28 août 2026, un accord donne aux États-Unis le contrôle majoritaire de réserves prouvées évaluées à 65 milliards de barils.
Deux honnêtetés symétriques, ici. Le motif pétrolier n’est pas une insinuation : il est revendiqué publiquement, au nom du bien du peuple vénézuélien. Et le gouvernement Maduro n’était pas innocent : élections contestées, répression, économie effondrée, accusations de trafic documentées par plusieurs juridictions. Les deux propositions tiennent ensemble. Refuser l’une pour sauver l’autre, c’est faire de la politique, pas de l’histoire.
Ce qu’un texte sans force juridique nous apprend
La doctrine Monroe n’a jamais été un traité, jamais une loi, jamais rien qu’un Congrès aurait voté. C’est ce qui explique sa longévité. On n’abroge pas une phrase. On la relit. En 1823 elle disait « pas d’Europe ici » ; en 1904, « donc nous ferons la police » ; en 1947, « donc nous ferons barrage au communisme » ; en 2025, « donc nous restaurerons notre primauté ». Le squelette ne bouge pas : l’hémisphère occidental est une zone où les États-Unis se reconnaissent des droits qu’ils refusent aux autres. Seule la justification change, et elle change avec l’époque.
Il existe pourtant un mouvement inverse, discret. La fête du 12 octobre, créée au début du XXe siècle au Mexique sous le nom de « fête de la race », s’appelle aujourd’hui jour de la rencontre entre deux mondes au Chili, jour du respect de la diversité culturelle en Argentine, jour de la résistance indigène au Venezuela. En octobre 2020, la statue de Christophe Colomb a quitté la grande avenue de Mexico quelques jours avant les commémorations — officiellement pour restauration, sans promesse de retour. Une décolonisation menée dans le vocabulaire de l’entretien du patrimoine.
Reste la question, et je ne crois pas qu’on puisse la trancher : ce qui se joue depuis janvier 2026 est-il le dernier acte d’une doctrine bicentenaire, ou son remaniement pour un siècle de plus ? Les précédents invitent à la prudence. On a déjà enterré la doctrine Monroe en 2013.