Roi Arthur : comment la légende est devenue un mythe américain

Le roi Arthur tient d’abord en quelques lignes de latin, écrites au pays de Galles au IXe siècle. Ni Merlin, ni Table ronde, ni Camelot : rien de ce qui fait aujourd’hui la légende n’y figure. Reste à comprendre comment ce chef de guerre de papier est devenu un mythe mondial, et pourquoi ce sont les États-Unis qui l’ont diffusé.

Un manuscrit latin, rédigé au pays de Galles vers 830 selon la datation la plus courante. Une compilation de bribes, de généalogies et de récits de batailles, connue sous le nom d’Historia Brittonum. Quelque part au milieu, un paragraphe évoque un guerrier nommé Arthur. C’est tout. Il n’est pas roi, il combat aux côtés des rois bretons, et il est absolument seul : personne autour de lui, aucun château, aucune coupe sacrée. Mille deux cents ans plus tard, ce paragraphe a produit des dizaines de milliers de pages, une table peinte encore exposée à Winchester, un super-héros américain à bouclier rond et une présidence rebaptisée Camelot.

Douze batailles, neuf cent soixante morts, aucun royaume

Ce que dit le texte fondateur est précis et décevant. Arthur y livre douze batailles. La huitième se déroule à la forteresse de Guinnion, où il porte l’image de sainte Marie sur ses épaules. La douzième, la plus célèbre, a lieu in monte Badonis, au mont Badon : Arthur y abat à lui seul neuf cent soixante hommes en une journée, d’une seule charge. Ce chiffre, à lui seul, devrait suffire à nous avertir sur le genre de texte que nous lisons.

Ce qui manque compte davantage. Pas de Merlin. Pas de Guenièvre, pas de Lancelot. Pas de Graal, pas de Table ronde, pas de Camelot. L’auteur — la tradition l’appelle Nennius, mais l’attribution est discutée depuis longtemps par les spécialistes du manuscrit — ne connaît rien de tout cela, pour l’excellente raison que rien de tout cela n’existe encore.

Sur l’existence même du personnage, la position des historiennes et des historiens est aujourd’hui assez nette : Arthur est une création littéraire. Au mieux un composite, plusieurs figures fondues en une — ce qui revient au même. La légende, elle, prétend qu’un roi de chair a régné quelque part entre le Ve et le VIe siècle. L’attesté se réduit à un texte du IXe siècle, soit trois siècles après les faits supposés. Les fouilles menées dans les années 1960 pour retrouver le vrai Camelot n’ont rien donné.

Un héros taillé dans la Bible et dans Rome

Regardez les matériaux. Douze batailles, comme les douze tribus d’Israël et les douze apôtres. L’image de la Vierge portée sur les épaules d’un chef qui remporte ensuite la victoire : c’est l’Arche d’Alliance promenée devant les murs de Jéricho, et c’est surtout Constantin au pont Milvius, en 312, faisant peindre le signe chrétien avant d’écraser son rival. Le motif est un outil standard de l’hagiographie médiévale. À la fin du VIe siècle, Grégoire de Tours l’avait déjà recopié pour raconter la bataille de Tolbiac et la conversion de Clovis.

Autrement dit, le premier Arthur n’est pas un souvenir : c’est un montage. Un clerc gallois fabrique un défenseur chrétien des Bretons en découpant des pièces qu’il a sous la main. C’est du reste ce qui rend l’affaire intéressante, bien plus qu’une hypothétique tombe. On voit la machine tourner.

Un silence pèse lourd. Gildas, prêtre du VIe siècle, écrit La chute et la conquête de la Bretagne, évoque la bataille du mont Badon — et ne mentionne aucun Arthur. Les Annales de Cambrie, rédigées un siècle après l’Historia Brittonum, ajoutent des dates : 518 pour Badon, où Arthur porte la croix pendant trois jours et trois nuits, 539 pour Camlann, où tombent Arthur et Mordred. Mordred fait ici son entrée, mais le texte ne permet même pas de dire s’il est l’allié ou l’adversaire d’Arthur. Le traître viendra plus tard, quand un auteur en aura besoin.

Reste une idée reçue tenace : le cycle arthurien serait celte. Le texte fondateur est écrit en latin, au pays de Galles, avec des modèles bibliques et romains. L’Irlande, très productive par ailleurs, ne fabrique presque aucun récit arthurien. L’Écosse, elle, fait carrément d’Arthur un usurpateur, opposé au roi Lot et à son fils Mordred. Le rattachement celtique se construit essentiellement aux XIXe et XXe siècles, porté par les mouvements nationalistes gallois puis bretons, qui avaient besoin d’un héros à opposer à Londres et à Paris.

Merlin, la Table ronde, le Graal : trois auteurs, trois inventions

Le mythe que nous connaissons est un empilement daté, presque ligne à ligne. Vers 1135, Geoffroy de Monmouth publie son Histoire des rois de Bretagne et invente presque tout : la naissance d’Arthur, son mariage, Guenièvre, Merlin, Morgane, la trahison de Mordred, le départ vers Avalon. Il rattache au passage les souverains bretons aux Troyens — un réflexe partagé par toutes les dynasties d’Europe, qui se cherchaient des ancêtres antiques comme on se cherche un blason.

Vers 1155, le clerc Wace traduit ce récit en langue d’oïl et ajoute un objet de son cru : la Table ronde. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, Chrétien de Troyes fournit le reste du décor avec Lancelot ou le Chevalier de la charrette, Yvain ou le Chevalier au lion et Perceval ou le Conte du Graal. Lancelot, Perceval, le Graal : trois créations d’un romancier champenois, au service d’un public de cour. Le XIIIe siècle produit ensuite des suites et des continuations à n’en plus finir ; les compilations, dont la Vulgate, atteignent des milliers de pages.

Vers 1470, un gentilhomme anglais, Thomas Malory, met tout cela en ordre dans Le Morte d’Arthur. Imprimé en 1485, c’est le premier texte arthurien à passer sur presse — et il reste aujourd’hui encore la référence dans le monde anglo-saxon, alors qu’il n’a été traduit en français qu’à la fin du XXe siècle. Ce décalage explique une bonne part du malentendu franco-britannique : nous ne lisons pas le même Arthur.

Le roi Arthur, argument juridique des rois d’Angleterre

Un ancêtre légendaire est un titre de propriété. En 1188, le clerc Giraud de Barri justifie la conquête de l’Irlande par Henri II en expliquant que ses habitants étaient déjà les vassaux d’Arthur. Et voilà qu’à la toute fin du XIIe siècle, les moines de l’abbaye de Glastonbury, établissement sous protection royale, exhument très opportunément une tombe présentée comme celle du roi. Le détail qui reste, d’après les textes : le corps était celui d’un géant.

Édouard Ier exploite le filon avec méthode. Il fait transférer les ossements dans une chapelle spéciale, organise en 1284 un tournoi où les participants se déguisent en chevaliers de la Table ronde, puis fait construire à Winchester une reproduction de la table elle-même. Il conquiert dans le même temps le pays de Galles, puis s’attaque à l’Écosse. Le mythe n’accompagne pas la conquête : il la légitime.

Deux siècles plus tard, les Tudor arrivent au pouvoir au sortir de la guerre des Deux-Roses avec une légitimité si maigre qu’ils se déclarent descendants directs d’Arthur. Henri VII baptise son fils aîné Arthur — le garçon meurt à quinze ans et ne règne jamais, la couronne passant à son frère cadet, le futur Henri VIII — et favorise la diffusion du Malory imprimé. Au début du XVIe siècle, la table de Winchester est repeinte. Le résultat est toujours exposé : sur le disque, un seul personnage figuré, le roi, trônant au sommet et dominant les noms des chevaliers inscrits sur le pourtour ; au centre, la double rose Tudor, blanche des York et rouge des Lancastre, imbriquées. Le symbole même de l’égalité entre compagnons, ce cercle sans préséance, devient un manifeste de monarchie. C’est probablement l’objet le plus honnête du dossier arthurien : il montre ce qu’on fait au mythe.

Deux siècles d’oubli, puis un détour par l’Amérique

On imagine volontiers un mythe médiéval universel. Il ne l’était pas. Sa diffusion se limite à l’Europe occidentale et à un public aristocratique — sans commune mesure avec le cycle d’Alexandre le Grand, qu’on lisait de l’Afrique à l’Indonésie, dans le monde orthodoxe comme dans le monde musulman. Puis, à partir de la fin du XVIe siècle, Arthur disparaît presque : l’Europe savante se tourne vers l’Antiquité gréco-romaine, et l’on cesse de réimprimer Le Morte d’Arthur en 1634. Éclipse de près de deux cents ans. Les réimpressions ne reprennent en Angleterre qu’en 1816.

Le romantisme et les monarchies d’après la Révolution réhabilitent alors le Moyen Âge. L’aristocratie victorienne se rêve en nouvelle Table ronde et fait peindre les héros du cycle sur les murs des écoles d’élite de l’Empire. Les officiers partent aux colonies comme Lancelot s’enfonçait dans la forêt, en espérant revenir couverts de gloire à Londres, la nouvelle Camelot. Lawrence d’Arabie n’emporte que trois livres dans son sac : l’un d’eux est un Malory. Il compare ouvertement ses alliés bédouins à des chevaliers arthuriens.

C’est pourtant de l’autre côté de l’Atlantique que le mythe change d’échelle. En 1889, Mark Twain publie Un Yankee du Connecticut à la cour du roi Arthur. On en retient une farce ; c’est un pamphlet. Hank Morgan — le nom renvoie au banquier J. P. Morgan, à l’époque des barons voleurs — prend le pouvoir à Camelot, transforme les châteaux en usines, fait des chevaliers des hommes-sandwichs, épuise le peuple à la chaîne, puis, quand celui-ci se révolte, se retranche dans un bunker garni de mitrailleuses et massacre les insurgés par milliers. C’est aujourd’hui l’œuvre arthurienne la plus adaptée au cinéma, à la télévision et en bande dessinée. Presque toutes les adaptations coupent la seconde moitié.

Le reste suit. En 1893, le pasteur William Forbush fonde les Chevaliers du roi Arthur pour offrir aux garçons de treize à seize ans une pédagogie chevaleresque réservée jusque-là aux élites anglaises, avec une branche féminine, les Reines d’Avalon ; dans les années 1920, le mouvement compte près de 130 000 membres, des États-Unis à la Jamaïque et à la Nouvelle-Zélande. Robert Baden-Powell fonde le scoutisme en 1907 et invite ses lecteurs, dans Scouting for Boys (1908), à imiter Arthur. Chez Forbush, les membres élisent leurs chefs : la Table ronde devient une métaphore de la démocratie, puis de la diversité, et les récits s’ouvrent à des héros de tous horizons. Joe Simon et Jack Kirby s’inspirent d’un chevalier arthurien pour créer Captain America et son bouclier en forme d’écu. Pendant la guerre froide, films et séries peuplent Camelot de traîtres infiltrés, en écho à la chasse aux communistes. À partir de 1938, T. H. White ridiculise les militaires et imagine un Arthur éduqué par un Merlin venu du futur, décidé à faire de Camelot une société progressiste : son cycle irrigue encore la littérature anglo-saxonne, jusqu’à J. K. Rowling, et son premier tome devient le Merlin l’enchanteur de Disney en 1963.

Cette même année, le mot bascule. Une semaine après l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, le 22 novembre 1963, sa veuve reçoit le magazine Life. Elle s’excuse presque : son mari citait d’ordinaire les classiques, mais ce qui lui revient, ce sont des vers d’une comédie musicale, Camelot, créée à Broadway en 1960 avec Richard Burton et Julie Andrews. Il l’écoutait le soir, avant de dormir. Il y aura d’autres grands présidents, conclut-elle, mais plus jamais de Camelot. La formule est restée, jusqu’à servir pour Bill Clinton en 1992 et Barack Obama en 2008. De là, le mythe repart vers le monde : le Japon produit ses propres Tables rondes depuis les années 1970, et le grand public français découvre surtout Arthur par Sacré Graal des Monty Python et l’Excalibur de John Boorman.

Ce qu’un roi qui n’a jamais existé nous apprend

La question de départ — Arthur a-t-il existé ? — est de loin la moins intéressante du dossier. La bonne question est : pourquoi tant de gens ont-ils eu besoin qu’il existe, et à quel moment précis ?

Chaque couche répond à un besoin daté. Un clerc gallois du IXe siècle veut un défenseur chrétien face aux envahisseurs. Un Plantagenêt veut un précédent juridique pour prendre l’Irlande. Un Tudor veut un ancêtre pour couvrir un coup de force. Un pasteur du Massachusetts veut une morale pour des adolescents. Une veuve veut un mot pour dire ce qui vient de finir. Arthur sert à tout parce qu’il ne contient presque rien : c’est une forme vide, et une forme vide se remplit.

Nous continuons d’ailleurs de le faire. On a beaucoup ri du Roi Arthur de Guy Ritchie en 2017, comme s’il trahissait un original — mais il n’y a pas d’original, seulement une longue file de gens qui ont ajouté ce qui les arrangeait. Ce que l’épisode éclaire de notre époque tient peut-être à cela : quand un récit nous paraît immémorial, il est prudent de chercher qui l’a écrit, quand, et ce qu’il avait à obtenir ce jour-là. La table de Winchester est là pour ça. On y voit encore, sous la peinture Tudor, le bois du cercle qu’elle prétendait honorer.

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