La révolte des Taiping, la guerre oubliée aux 20 millions de morts

Entre 1851 et 1864, une guerre civile chinoise fait entre 20 et 30 millions de morts — davantage que toute la Première Guerre mondiale. Elle commence par un candidat recalé aux examens impériaux qui se croit le frère cadet de Jésus, et par une défaite chinoise face à des trafiquants d’opium britanniques. En Europe, presque personne n’en a entendu parler.

Le 19 juillet 1864, les troupes impériales font sauter une mine sous les remparts de Nankin. La ville qui tombe ce jour-là ne porte plus son nom : depuis onze ans, elle s’appelle Tianjing, la Capitale céleste. Elle est le cœur d’un État qui a proclamé la redistribution des terres, l’abolition de l’esclavage, l’interdiction de l’opium, de la polygamie et du bandage des pieds des filles. Son fondateur est mort quelques semaines plus tôt, à l’intérieur des murs. Il se disait le frère cadet de Jésus.

Le bilan de cette guerre civile est estimé, chez la plupart des historiens, entre 20 et 30 millions de morts en une dizaine d’années. C’est davantage que la Première Guerre mondiale, dont le total tourne autour de 19 millions. Demandez maintenant autour de vous ce qu’est la révolte des Taiping. Le silence que vous obtiendrez est, en soi, un objet d’histoire.

Un candidat recalé, quatre échecs et une fièvre

Ce qui est attesté tient en quelques lignes de registre. Hong Xiuquan naît en 1814 dans un village de la région de Canton, dans une famille hakka — une communauté installée tardivement dans le sud, souvent en conflit foncier avec les populations plus anciennes. Il est instruit, doué, et sa famille mise sur lui. Comme des dizaines de milliers d’autres, il se présente aux examens impériaux, la seule porte d’entrée dans l’administration des Qing. Il échoue. Il recommence. Il échoue encore. Quatre tentatives, sur près de quinze ans.

Après l’échec de 1837, il tombe malade et reste plusieurs jours dans un état de délire. Il raconte y avoir vu un vieil homme barbu et un frère aîné qui lui confient la mission d’exterminer les démons. À l’époque, l’épisode reste sans suite. Il avait par ailleurs reçu, quelques années plus tôt, une brochure chrétienne distribuée par un prédicateur dans les rues de Canton. C’est vers 1843, après un dernier échec, qu’il relit ce texte et fait le rapprochement : le vieil homme était Dieu, le frère aîné était Jésus, et lui-même est le fils cadet, chargé de débarrasser la Chine du mal.

La suite relève davantage de la reconstitution que de l’archive. Nous ignorons ce qu’il croyait exactement, et ce qu’il a construit après coup. Les historiens ne s’accordent pas non plus sur la part de sincérité religieuse et la part de calcul politique dans son parcours. Ce qu’on peut dire sans risque, c’est que le mal, très vite, a pris un visage précis : la dynastie mandchoue.

Un empire riche, une drogue et une balance commerciale

L’image d’une Chine arriérée et passive au XIXe siècle est une paresse d’écolier. Les Qing, au pouvoir depuis la fin du XVIIe siècle, dirigent un empire de plus de 400 millions d’habitants, doté d’une administration recrutée au mérite par concours — un système que l’Europe ne se donnera qu’au XIXe siècle. Le commerce extérieur y est strictement encadré, cantonné à quelques points de contact comme Macao, comptoir que les Portugais occupent contre un loyer versé à la Chine. Ce n’est pas de la faiblesse, c’est une politique.

Cette politique a un effet secondaire redoutable pour Londres. L’Europe achète du thé, de la soie, de la porcelaine ; la Chine n’a besoin de presque rien en retour et exige d’être payée en argent métal. Le déficit se creuse. La parade britannique est connue : écouler massivement l’opium cultivé en Inde pour récupérer cet argent. Quand l’empereur fait confisquer et détruire les stocks, la première guerre de l’opium éclate (1839-1842). La Chine est écrasée.

Réduire ce conflit à un différend commercial est une facilité qui arrange tout le monde. Il s’agissait d’imposer par les canons la vente d’une drogue dont le pouvoir chinois constatait les ravages sanitaires. Les conséquences intérieures sont immédiates : ouverture forcée des ports, indemnités à payer, hémorragie d’argent métal. Or l’impôt se calcule en cuivre mais se règle en argent. Quand l’argent se raréfie, sa valeur monte, et la pression fiscale augmente mécaniquement pour des paysans qui n’ont rien demandé. Dans la logique du mandat céleste — cette royauté de droit divin que les défaites et les catastrophes sont censées invalider — une dynastie battue par des marchands étrangers est une dynastie qui a perdu la faveur du Ciel. Le raisonnement ne relève pas de la superstition : c’est la grammaire politique du pays.

C’est dans le Guangxi, province pauvre, montagneuse, secouée par la piraterie et les affrontements entre communautés, que Hong Xiuquan et son compagnon Feng Yunshan recrutent leurs premiers fidèles. En janvier 1851, la Société des adorateurs de Dieu passe à l’insurrection.

Ce que promettait vraiment la révolte des Taiping

On présente parfois la révolte des Taiping comme une curiosité religieuse, une secte égarée dans l’histoire chinoise. C’est passer à côté de l’essentiel. Le programme est social, et il est radical : les terres appartiennent à tous et sont réparties selon le nombre de bouches à nourrir, l’esclavage est aboli, l’opium proscrit, le bandage des pieds interdit, la polygamie condamnée. Les femmes servent dans des unités combattantes et peuvent, sur le papier, passer des examens.

Le syncrétisme y aide plus qu’il ne gêne. La Chine a l’habitude de superposer les cultes ; greffer un christianisme réinterprété sur un fonds de traditions locales n’a rien d’absurde pour les recrues. En 1853, les Taiping prennent Nankin, ancienne capitale des Ming, et y installent leur royaume céleste de la grande paix. Leur territoire ne couvre qu’une fraction de l’empire, mais c’est la fraction qui compte : la vallée du Yangzi, parmi les régions les plus riches et les plus peuplées.

Un point mérite d’être dit clairement, parce qu’il est souvent escamoté dans les deux sens : la plupart de ces mesures sont restées largement lettre morte. Le partage des terres n’a jamais été appliqué à grande échelle, l’interdiction de la polygamie n’a pas concerné les chefs, et le mouvement a fini par reproduire la corruption qu’il dénonçait. En 1856, une guerre de palais entre dirigeants fait des milliers de morts dans la capitale même ; en 1857, la défection d’un général emporte plus de 100 000 hommes. Les Taiping ne convainquent pas les paysans du nord et échouent à s’allier aux autres révoltes qui secouent l’empire au même moment. Les Qing, d’abord débordés, reprennent l’avantage en s’appuyant sur des armées privées levées et financées par de grands propriétaires provinciaux. La chute d’Anqing en 1861 ouvre la route du fleuve ; le siège de la Capitale céleste s’installe ; Hong Xiuquan meurt en 1864, quelques semaines avant l’assaut final.

Vingt millions de morts : d’où vient le chiffre

Il faut être honnête sur ce point : personne n’a compté les morts des Taiping. La fourchette de 20 à 30 millions est une estimation, obtenue en comparant les recensements fiscaux d’avant et d’après le conflit, région par région. Certaines provinces du bas Yangzi y perdent une part considérable de leur population. Des travaux plus anciens avançaient des chiffres allant jusqu’à 70 millions ; ils sont aujourd’hui considérés comme excessifs par la plupart des spécialistes. D’autres proposent des bilans plus bas. Le désaccord porte moins sur l’ampleur du désastre que sur la manière de distinguer les morts des départs, des naissances qui n’ont pas eu lieu et des registres détruits.

L’autre correction à apporter concerne la manière de mourir. Les batailles rangées ne représentent qu’une part de ce total. Le gros vient des sièges, des famines provoquées, des épidémies, des campagnes de terre brûlée menées par les deux camps, de la fuite de populations entières. C’est une guerre qui tue par effondrement, pas par affrontement. Cela explique aussi pourquoi elle laisse si peu d’images fortes : il n’y a pas de Waterloo taiping, pas de charge héroïque à raconter, seulement des provinces vidées.

Pourquoi l’Europe n’a rien retenu

Une mémoire collective a besoin de porteurs. Des vétérans qui racontent, des monuments qui rappellent, des manuels qui transmettent, des familles qui comptent leurs disparus. Sur le sol européen, la révolte des Taiping n’a rien de tout cela. Les Occidentaux impliqués se comptent en quelques centaines d’hommes, mercenaires et officiers de l’Armée toujours victorieuse commandée successivement par l’Américain Frederick Townsend Ward puis par le Britannique Charles Gordon. Aucune nation européenne n’a de deuil à porter.

Le calendrier n’aide pas non plus. Entre 1853 et 1864, l’Europe et l’Amérique regardent ailleurs : guerre de Crimée, révolte des cipayes en Inde, unification italienne, guerre de Sécession. Une guerre civile en Chine, dans une langue que presque personne ne lit, avec des sources administratives chinoises, ne franchit pas le filtre.

Il y a enfin l’embarras. Les puissances occidentales ont d’abord observé les Taiping avec une curiosité bienveillante — des chrétiens, en Chine, quelle aubaine. Puis elles ont mesuré ce que coûterait leur victoire : un pouvoir qui refuse absolument le commerce de l’opium et menace les intérêts de Shanghai. Elles ont choisi de soutenir la dynastie qu’elles venaient de battre par les armes. Ce n’est pas une histoire flatteuse à transmettre. Elle ne s’est pas transmise.

Une révolte que la Chine, elle, n’a jamais oubliée

En Chine, la trajectoire est inverse. Les Taiping deviennent une référence politique majeure. Les révolutionnaires qui renversent la dynastie mandchoue en 1911 se réclament de leur combat contre un pouvoir jugé étranger ; l’historiographie communiste en fait ensuite le grand précédent de la révolution paysanne. Le mouvement écrasé a gagné dans la mémoire ce qu’il avait perdu sur le terrain — et, comme toujours, chaque génération y a lu ce dont elle avait besoin.

La conséquence la plus durable est peut-être ailleurs, et personne ne l’avait voulue. Pour survivre, les Qing ont dû laisser des notables provinciaux lever, payer et commander leurs propres armées. Le pouvoir central s’est sauvé en se démembrant. Un demi-siècle plus tard, ces pouvoirs régionaux militarisés donneront les seigneurs de la guerre. La victoire de 1864 a coûté à la dynastie l’essentiel de ce qu’elle défendait.

Reste la question du silence européen. On peut la formuler simplement : le classement des guerres les plus meurtrières de l’Histoire ne mesure pas seulement la mort, il mesure aussi qui tenait les registres et qui a écrit les manuels. C’est vrai des Taiping ; c’est vrai des guerres de frontière en Australie, de la Révolution mexicaine, de la deuxième guerre du Congo. Aucun de ces conflits n’a été caché. Ils ont simplement été racontés ailleurs, dans d’autres langues, à des gens qui n’étaient pas nous. Savoir cela ne change rien pour les morts de 1864. Cela change ce qu’on croit savoir de l’échelle du monde.

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