Trois fois Héros de l’Union soviétique, Andreï Sakharov a donné à Moscou son arme thermonucléaire avant de devenir l’adversaire le plus gênant du régime. Sa bifurcation ne vient pas d’un remords vague, mais d’un calcul de 1958 et de deux bombes rigoureusement inutiles testées en 1962.
Un banquet, au milieu des années 1950, le soir d’un essai réussi. Le militaire qui supervise les tirs donne la parole « au héros de la fête ». Le physicien porte un toast singulier : que ces bombes explosent toujours sur des champs de tir et jamais au-dessus des villes. Le maréchal Nedelin répond par une blague de paysans où une vieille femme conseille à son mari de demander à Dieu la vigueur, rien de plus, car pour la direction elle s’en chargera. Tout le monde rit. Andreï Sakharov vient d’être remis à sa place : les savants fournissent la puissance, d’autres décident où elle tombe. Il racontera la scène dans ses mémoires. Comprendre est une chose, ressentir en est une autre.
Un physicien, un coup de téléphone, dix-huit ans
Sakharov naît à Moscou en 1921 dans une famille où l’on enseigne : son père écrit des ouvrages de vulgarisation de physique. Sa mère lui apprend à prier ; vers treize ans, il cesse de croire, sous la pression de l’atmosphère générale et l’influence silencieuse de son père. Il étudie longtemps à domicile, ce qu’il tiendra plus tard pour la cause de sa difficulté à parler aux autres. L’homme qui deviendra une voix publique a d’abord été un enfant qui ne savait pas très bien comment on fait la conversation.
Il termine sa physique à Moscou en 1942, réformé à la sélection médicale, donc jamais mobilisé. On l’affecte dans une usine de munitions sur la Volga, où il épouse une laborantine, Klavdia Vikhireva, qui mourra d’un cancer après dix-sept ans de vie commune. En 1945, il entre en doctorat sous la direction d’Igor Tamm. Coïncidence attestée et presque trop belle : le jour même où son inscription est validée, à Potsdam, Truman annonce à Staline que les États-Unis détiennent l’arme atomique.
Trois ans plus tard, on lui demande de rejoindre le programme thermonucléaire. Il refuse. Convoqué avec Tamm par un très haut responsable, il écoute des propositions et s’entend inviter à réfléchir. Le téléphone sonne pendant l’entretien : l’homme décroche, écoute, raccroche — puis conseille à ses visiteurs d’accepter. Au bout du fil se trouvait Lavrenti Beria, chef des services de sécurité et responsable du projet atomique. Aucune menace n’a été formulée. Il n’y avait plus de refus possible.
La suite tient dans un chiffre : dix-huit ans dans une ville secrète, Arzamas-16, l’actuelle Sarov, bâtie par des détenus. Depuis la fenêtre de son laboratoire, Sakharov voit défiler chaque matin des colonnes grises d’hommes en vestes matelassées, encadrées par des chiens : ceux qui ont construit l’installation où l’on met au point l’arme. Il écrira n’avoir pas pu ignorer ce qui se jouait là ; il écrira aussi qu’il se vivait comme le soldat d’une guerre scientifique et croyait ce travail indispensable à l’équilibre des forces. Les deux phrases sont de lui.
1953 : « gloire au sauveur de la Russie »
En 1953, grâce à ses travaux, l’URSS entre dans l’ère thermonucléaire. Sakharov a trente-deux ans. Son principe consiste à envelopper un cœur atomique de couches alternées d’isotopes d’hydrogène et d’uranium : l’explosion comprime l’hydrogène jusqu’à des conditions qu’on ne rencontre ailleurs qu’au cœur des étoiles. Le nombre de couches est resté classifié ; le procédé porte son nom. Après l’essai, l’académicien Kourtchatov, patron du programme, se met à genoux devant lui : « gloire au sauveur de la Russie ».
Vient ce que le régime réservait à ses rares indispensables : trois fois le titre de Héros de l’Union soviétique, un salaire hors norme, une ligne directe avec le Kremlin. Et des gardes du corps armés, présentés comme des secrétaires, jour et nuit ; il ne fréquente que des collègues et des officiers du KGB. Prison dorée, mais prison.
Une légende tenace mérite ici d’être corrigée. On lit souvent que Sakharov aurait devancé les Américains en concevant en 1955 la première vraie bombe H, l’engin américain de 1952 n’ayant pas été une bombe mais un édifice qu’on faisait exploser. La première moitié est exacte : ce dispositif pesait des dizaines de tonnes avec son hydrogène liquéfié. La seconde ne l’est pas, puisque les États-Unis ont testé dès mars 1954 une charge sèche et largable. L’essai soviétique de novembre 1955 prouve autre chose : le retard avait été comblé en quelques années.
Deux bombes identiques, et un homme de quarante ans qui pleure
Le basculement ne naît pas d’un scrupule moral abstrait, mais d’un calcul suivi d’une constatation administrative. Le calcul date de 1958 : Sakharov estime qu’un essai atmosphérique provoque, par mégatonne et sur toute la durée de vie des isotopes libérés, environ 6 000 victimes réparties sur les huit mille années à venir. Personne n’est identifiable, personne ne portera plainte. Ces morts sont statistiques — et pour lui, elles comptent quand même.
La constatation vient ensuite. Le 30 octobre 1961, à 8 h 33 GMT, l’URSS fait exploser en Nouvelle-Zemble la plus puissante détonation de l’histoire humaine ; Khrouchtchev en avait confié la préparation à Sakharov. Le champignon monte à 67 kilomètres, l’onde sismique fait trois fois le tour de la Terre. On répète que cette seule charge dépassait tout ce qui avait explosé pendant la Seconde Guerre mondiale ; les comparaisons varient selon ce qu’on met dans le total, mais l’ordre de grandeur n’est contesté par personne.
L’année suivante, Sakharov découvre que deux bombes quasi identiques, mises au point dans deux centres nucléaires distincts, doivent être testées l’une et l’autre. Aucune nécessité technique. La seule raison est que chaque centre veut son essai : décorations, promotions, preuve qu’il sert à quelque chose. La course aux armements, dont il croyait qu’elle obéissait à la raison d’État, obéit aussi à des plans de carrière. Pour un homme qui vérifiait tout, c’est la donnée qui ne rentre pas dans le modèle.
Il téléphone, il insiste, il adresse à Khrouchtchev un quasi-ultimatum. Il échoue. Un homme de quarante ans, trois fois Héros de l’Union soviétique, pose alors la tête sur son bureau et éclate en sanglots. En 1963, le traité de Moscou interdit les essais dans l’atmosphère, sous la mer et dans l’espace ; Khrouchtchev écrira plus tard de Sakharov qu’il était un homme moral et pur. Ce n’est pas rien, venant de celui qui l’avait fait pleurer.
La doctrine d’Andreï Sakharov : pas de paix sans droits de l’homme
De la physique des armes, il tire une conclusion difficile à admettre : la sécurité internationale ne repose pas sur l’équilibre de la terreur, mais sur le respect des droits de chaque individu, si insignifiant soit-il. Un État qui ment à ses citoyens finira par mentir aux autres. Il l’expose dans « Réflexions sur le progrès, la coexistence pacifique et la liberté intellectuelle », qui circule en samizdat avant de paraître à l’étranger, traduit en dix-sept langues et tiré à dix-huit millions d’exemplaires. Il y revendique deux filiations : Niels Bohr et son monde ouvert, Einstein et l’idée que l’individu doit devenir un sujet du droit international.
Le passage à l’acte frappe davantage que le texte. Lors d’une conférence de génétique, Sakharov s’avance vers le tableau et y écrit à la craie son prénom et son adresse, pour que toute famille dont un proche est interné en hôpital psychiatrique pour raisons politiques puisse lui écrire. Un académicien tenu au secret pendant dix-huit ans, protégé par des gardes armés, donne son adresse dans une salle où se trouvent forcément des informateurs. En 1971, sa seule présence au procès d’un poète ukrainien suffit à faire reporter l’audience.
Le pouvoir réagit. Écarté des travaux secrets, mis sur écoute, il est convoqué en août 1973 par le substitut du procureur général, qui lui ordonne de cesser tout contact avec les étrangers. Sa réponse est une conférence de presse devant les journalistes occidentaux : la détente sans démocratisation, dit-il, ne serait pas la paix mais une capitulation.
La même année s’ouvre son désaccord avec Soljenitsyne, qu’on présente trop souvent comme son jumeau de combat. Dans sa « Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique », celui-ci défend une voie proprement russe et admet l’hypothèse d’un pouvoir autoritaire. Sakharov lui répond en dénonçant l’anti-occidentalisme et la dérive nationaliste : aucun problème fondamental, écrit-il, ne se règle à l’échelle d’une nation. Ils s’affrontent jusque sur les chiffres — Sakharov avance environ soixante millions de victimes du régime, Soljenitsyne juge le total très inférieur et parle de cent millions ; les historiens retiennent aujourd’hui des ordres de grandeur plus bas.
« Nous avions tant de choses en commun, mais la Russie nous sépara. »
En 1975, le prix Nobel de la paix lui est décerné ; il ne peut pas aller à Oslo et c’est sa seconde femme, Elena Bonner, qui le reçoit en son nom. Il demande dans son discours que tous les prisonniers de conscience partagent l’honneur avec lui. À Moscou, un document du Comité central classé « top secret » organise la riposte : le journal Troud présentera le montant du prix, 122 000 dollars, comme le remerciement des cercles réactionnaires occidentaux.
Gorki : sept ans pour vérifier la thèse
En 1980, Sakharov est arrêté en pleine rue à Moscou. Pas d’accusation, pas de procès : une décision administrative. Elena Bonner demande deux heures pour faire les valises. Ils sont déportés à Gorki, ville fermée aux étrangers, à quelques dizaines de kilomètres du site où il avait passé vingt ans à concevoir des bombes. Le pays qu’il avait rendu invulnérable l’assigne à résidence à la porte de son ancien laboratoire.
Trois pièces, des caméras cachées du KGB, des gardes devant la porte, pas de téléphone, et quelques visites de scientifiques munis d’une autorisation de l’Académie. Il aura un infarctus, elle deux.
Il écrit. Ses mémoires disparaissent lors d’une fouille de l’appartement ; il les recommence. On les lui vole encore : dans une voiture, on lui projette du gaz au visage pour lui arracher un fragment que Bonner n’avait pas encore sorti de la ville. Il s’y remet une troisième fois. Le livre existera, amputé de choses qui ne sont jamais revenues. En 1984 puis en 1985, il mène deux grèves de la faim strictes pour que sa femme puisse se faire soigner à l’étranger : on l’hospitalise et on le nourrit de force. Sa formule tient en quelques mots : ce sera un assassinat, pas un suicide. Son nom figure alors sur la liste onusienne des personnes disparues sans laisser de traces.
Le 1er décembre 1986, au Politburo, Gorbatchev lit sa lettre et décide de le laisser rentrer. Le président du KGB objecte ; Gorbatchev tranche. Il faut faire installer une ligne téléphonique dans l’appartement de Gorki pour pouvoir le prévenir. Beaucoup datent de ce retour le véritable début de la glasnost : tant que Sakharov restait à Gorki, l’ouverture n’était qu’un mot.
Trois ans, un article, une Constitution inachevée
Il lui reste moins de trois ans à vivre, et il les passe dans une salle qui le siffle. Élu député, il est violemment pris à partie au Congrès pour avoir déclaré à des journalistes canadiens que des soldats soviétiques encerclés en Afghanistan avaient été visés par leur propre aviation ; le Congrès n’en adopte pas moins, ensuite, une résolution condamnant l’intervention et un décret d’amnistie. Après la répression d’une manifestation pacifique en Géorgie, dix-neuf morts, il part enquêter sur place. À la deuxième session, il monte à la tribune pour demander l’abrogation de l’article 6 de la Constitution, celui qui consacre le rôle dirigeant du Parti communiste, fort de près de soixante mille signatures. Gorbatchev l’interrompt.
C’est là que tombe la légende de la propagande : Sakharov fou, ou fanatique. Elle avait tenu tant que personne ne l’avait vu ni entendu ; la télévision montre un homme lent, poli, méticuleux. Ses proches vont plus loin et soutiennent qu’il ne fut jamais un dissident, mais un physicien traitant le pouvoir comme un problème à vérifier. La formule est trop élégante pour être toute la vérité. Elle dit pourtant ce que le mot « dissident » masque : il n’a pas changé de camp, il a suivi ses calculs jusqu’au bout.
Il meurt en 1989, moins de trois ans après la fin de son exil, et ses funérailles sont immenses. La nécrologie officielle énumère des distinctions dont il avait été déchu — il avait prévenu qu’il n’en accepterait la restitution que le jour où tous les prisonniers de conscience seraient rétablis dans leurs droits. La même année, les cinq cents volumes de son dossier au KGB partent au feu. Sur sa table reste un projet de Constitution auquel il travaillait encore le dernier jour. L’article 6 sera abrogé en mars 1990, trois mois après sa mort.
Reste la question qu’il a laissée ouverte. Sakharov tenait les droits de l’homme pour universels, recevables par n’importe quelle culture ; certains de ceux qui l’ont connu disent aujourd’hui qu’ils veulent encore l’espérer sans en être sûrs. Ce que son parcours établit est plus étroit et plus solide : un homme placé au centre exact d’un système, qui en connaissait les calculs et les récompenses, a fini par conclure que la puissance d’un État ne garantit rien tant qu’il ment à ses propres citoyens. Il l’a conclu de l’intérieur, et c’est ce qui rend la conclusion difficile à écarter.