Pascal Paoli : la Corse, un État constitutionnel avant 1776

Le 9 mai 1769, à Ponte Novu, l’armée d’un État corse indépendant est écrasée par les troupes de Louis XV. Cet État avait sa monnaie, son université, sa capitale à Corte et une constitution à peu près stabilisée dès 1764, douze ans avant la Déclaration d’indépendance américaine. Son fondateur, Pascal Paoli, avait pourtant été élu par seize voix sur soixante-six.

Le 19 février 1730, quatre à cinq mille hommes se rassemblent dans la plaine, aux portes de Bastia, et marchent sur la capitale de l’île. Depuis les remparts de la citadelle, les soldats génois tirent dans la foule. La place forte est imprenable : le cortège se détourne et se répand dans les bas quartiers et sur le port. Deux jours et deux nuits durant, on pille les entrepôts, on incendie les maisons des riches Bastiais, on saccage des couvents. Des hommes sont molestés ou tués, des femmes violées.

En haut, dans la citadelle, les notables restés fidèles à Gênes regardent brûler la ville. Parmi eux se tient un docteur en droit d’une cinquantaine d’années, boursier de la République de Gênes, marié à une femme fortunée, et l’un des douze représentants officiels du peuple corse auprès du gouverneur — un « Noble Douze ». Il s’appelle Hyacinthe Paoli. Trois ans plus tard, il prendra la tête de la révolte contre ceux qui l’ont formé et pensionné. Son fils Pascal a cinq ans.

C’est de cette scène ambiguë, où le futur chef des insurgés assiste à l’émeute depuis le camp d’en face, que sort quarante ans plus tard un État corse indépendant avec constitution, monnaie, marine, diète et université. Reste à comprendre comment une île de quelques dizaines de milliers d’habitants a pu produire cela avant les colonies américaines.

Ce que cinq siècles génois avaient construit

La légende nationale corse tient en une phrase : Gênes a opprimé l’île pendant cinq cents ans, jusqu’à ce qu’elle se soulève. Les historiens qui travaillent sur les archives génoises dressent un bilan nettement plus nuancé, et parfois franchement positif. La République met fin aux guerres féodales qui ravageaient l’intérieur. Elle organise la résistance aux razzias barbaresques qui vidaient les côtes. Elle installe une administration cohérente et mène, dès la seconde moitié du XVIᵉ siècle, une politique agricole que certains spécialistes qualifient d’intelligente.

Autre idée reçue à écarter : celle d’une île pauvre et inculte. Les grandes familles corses n’ont ni palais ni carrosses, c’est vrai — leur richesse ne se voit pas. Mais elle existe, et elle est d’abord culturelle. Après le Concile de Trente, les fils de notables partent étudier à Padoue, à Rome, à Pise, à Naples. Ils reviennent docteurs en théologie, hommes de loi, médecins. Au début du XVIIᵉ siècle, on compte plus de six cents prêtres d’origine corse à Rome. Des milliers d’officiers insulaires servent l’Espagne, la France, Naples, Venise, Gênes elle-même. Les bibliothèques privées sont fournies : celle de Charles Bonaparte, père de Napoléon, comptera 1 200 ouvrages selon une déclaration de 1796 — chiffre contesté, mais l’ordre de grandeur dit quelque chose du milieu.

Et c’est précisément là que le système craque. Gênes a autorisé les Corses à s’instruire et à s’enrichir. Elle ne leur reconnaît presque aucun droit de représentation politique. Un homme qui a soutenu une thèse à Pise et dirige un patrimoine ne se contente pas éternellement d’être administré par des gouverneurs étrangers. Le pape avait d’ailleurs érigé la Corse en royaume dès 1297 : les élites insulaires ne l’ont pas oublié, et le rappellent quand cela les arrange.

1729 : révolte fiscale ou revanche d’une élite ?

Le récit fondateur est connu de tous en Corse. Dans un village du Bozio, un paysan nommé Cardone ne peut pas payer sa taille ; la querelle dégénère, gagne les villages voisins, embrase l’île. Une révolte partie d’un homme et d’une poignée de pièces.

Plusieurs historiens doutent aujourd’hui de ce récit, ou du moins de son rôle causal. Ils y voient un mythe utile, forgé ou entretenu par les élites pour donner à leur mouvement une origine populaire et obtenir l’assentiment des villages. La cause réelle, selon cette lecture, remonte à la seconde moitié du XVIᵉ siècle : la formation universitaire, l’enrichissement, la frustration politique. La disette compte, mais comme accélérateur plutôt que comme moteur.

Sur ce point, le désaccord est net et vaut d’être signalé plutôt que tranché. Une pénurie grave de grains est attestée à partir de 1727-1728, et l’émeute de 1730 est d’abord antifiscale. Mais un spécialiste soutient qu’il n’y a pas de grande famine en Corse entre le XVIᵉ et le XVIIᵉ siècle et que l’explication par la faim est paresseuse. Les deux lectures coexistent.

Un détail, en revanche, plaide fortement pour la thèse de l’élite. En 1729, les Génois autorisent certains notables — dont Hyacinthe Paoli, Andrea Ceccaldi, Luigi Giafferi, Tadei — à conserver des armes chez eux et à disposer d’une escorte, alors que le port d’armes est interdit dans l’île depuis 1715. Plusieurs de ces hommes deviendront chefs de la révolte. Giafferi est colonel au service de Venise, comme son père et son grand-père ; Ceccaldi est colonel au service de l’Espagne. Des militaires professionnels, écartés du pouvoir chez eux, rentrent commander une insurrection.

Le roi aux 1 500 paires de chaussures

En 1735, Hyacinthe Paoli, Giafferi et Ceccaldi proclament l’indépendance de l’île et annoncent un premier projet de constitution. Il leur manque tout le reste : des armes, de l’argent, une reconnaissance extérieure.

En mars 1736, un modeste navire venu de Tunis accoste. En descend un baron westphalien, Théodore de Neuhof, avec des fusils, des munitions, des sequins tunisiens et 1 500 paires de chaussures qu’il distribue à ceux qui accourent. Un mois plus tard, le 15 avril 1736, les chefs de la rébellion l’élisent roi de Corse. Devant le couvent d’Alesani, sur un trône dressé à la hâte, Théodore Iᵉʳ paraît en long manteau écarlate doublé de fourrure, perruque surmontée d’un chapeau à large bord retroussé, acclamé par la foule.

La propagande française et génoise du XVIIIᵉ siècle en a fait un aventurier sans scrupule profitant du désordre. L’image résiste mal à la chronologie : un homme débarque en mars et ceint une couronne le 15 avril. On n’improvise pas cela. Neuhof avait été élevé à la cour de France dans l’entourage de la princesse Palatine, il était lié au cardinal Alberoni et au milieu jacobite, et il avait abandonné un projet de royauté au Mexique pour la Corse. Que l’opération ait été préparée de longue main, probablement avec Hyacinthe Paoli, est l’hypothèse la plus économique — mais elle reste une reconstitution, faute de correspondance décisive.

Son royaume dure sept mois. Pour battre monnaie, il fait fondre des crucifix, des ciboires, de l’argenterie privée : un roi catholique liquide les objets du culte pour se donner les attributs d’un État. Aucune flotte alliée ne vient, aucun canon n’est débarqué, le siège de Bastia échoue contre les mercenaires génois. Sept mois après son couronnement, Théodore s’embarque anonymement à Solenzara et abandonne sa couronne pour toujours.

On peut en rire. On aurait tort : monnaie, régiments, indépendance proclamée — ces trois idées reviendront vingt ans plus tard, appliquées avec méthode.

Pascal Paoli, général élu par seize voix sur soixante-six

Entre-temps, Gênes a obtenu l’appui militaire de la France. En 1739, Hyacinthe Paoli s’exile à Naples avec son jeune fils Pascal, laissant l’aîné, Clemente, gérer les biens familiaux à Morosaglia. L’insurrection repart dès 1741, une fois les troupes françaises reparties ; nouvelle intervention française en 1748 ; en 1753, le chef des insurgés est assassiné dans des conditions obscures.

Pascal Paoli grandit à Naples dans la mouvance d’Antonio Genovesi et des Lumières napolitaines. Il en rapporte deux convictions : le droit divin ne fonde rien, et la naissance ne vaut pas le mérite. Il rentre en Corse en 1755, à trente ans, dans la vingt-sixième année des révolutions.

Le 14 juillet 1755, il est nommé général en chef de la nation corse, désignation confirmée au couvent Saint-Antoine de Casabianca. La légende d’un homme providentiel porté par l’unanimité ne tient pas une minute devant le décompte : seize voix sur soixante-six. Il avait refusé d’assister au vote pour ne pas peser sur les votants. Et il doit compter avec un rival, Matra, qui se fait élire à son tour général de la nation corse à Aleria et ne disparaît qu’en 1757, par sa mort.

C’est sur cette base étroite qu’il construit. Une monnaie. Une armée, une marine embryonnaire, un conseil d’État, une diète, des consultes. Une université, destinée à former les cadres administratifs dont l’État manque. Corte devient capitale en 1761 ; la constitution est à peu près stabilisée en 1764. Douze ans avant Philadelphie, une île méditerranéenne se dote d’un texte fondamental écrit, d’institutions représentatives et d’une administration.

Un État sans ports, une démocratie discutée

Il y manquait deux choses, et elles étaient décisives. La première : les sept grandes cités portuaires restent génoises, faute de moyens militaires pour les prendre. Un État administre donc un territoire dont les villes économiques appartiennent à une autre puissance, et dépend de son adversaire pour exporter, importer, s’armer.

La seconde : la nature même du régime. James Boswell, qui visite l’île et publie son récit à Londres, y voit la meilleure forme démocratique possible. Voltaire y voit un despotisme subtil. Les deux ont des arguments. Appuyé sur des bases populaires solides, sans corps intermédiaires pour le contredire, Paoli dispose en pratique de plus de pouvoir qu’un monarque constitutionnel. Il cherche par ailleurs un protectorat étranger, ce qui cadre mal avec l’image du démocrate intégral. Le débat n’est pas tranché, et je ne crois pas qu’il puisse l’être : l’expérience a duré quatorze ans, sous menace permanente d’invasion, ce qui n’est pas le régime de croisière d’une constitution.

La fin vient de la diplomatie, pas des armes corses. En 1768, Gênes, endettée, cède ses droits sur l’île à la France pour vingt ans, le temps de rembourser. Louis XV refuse de reconnaître l’État paoliste et envoie une armée. Le 9 mai 1769, l’armée paoliste est défaite à Ponte Novu. Paoli capitule pour éviter d’autres bains de sang et s’exile en Angleterre, où Georges III le pensionne de 1769 à 1790.

Ce que Ponte Novu n’a pas emporté

Sept ans après Ponte Novu, les colonies américaines déclarent leur indépendance. Le nom de Paoli circule outre-Atlantique : cinq localités le portent aux États-Unis, dans le Massachusetts et en Pennsylvanie, ainsi qu’une auberge, la Paoli Inn. « Remember Paoli » devient un cri de charge pendant la guerre d’indépendance — les historiens américains le rattachent d’abord au combat de Paoli, en Pennsylvanie, dans une localité déjà nommée en l’honneur du Corse. L’influence directe sur Jefferson est affirmée par certains, discutée par d’autres ; le nom, lui, fonctionnait comme un symbole disponible.

En France aussi. Robespierre rend hommage à Paoli devant le club des amis de la Constitution. L’Assemblée nationale le rappelle d’Angleterre ; il rentre en Corse en 1790 pour y organiser l’État nouveau. L’entente ne dure pas : à l’été 1793, il est déclaré hors la loi, proclame de nouveau l’indépendance, fait remplacer les drapeaux français par des drapeaux à tête de Maure et appelle la flotte anglaise de l’amiral Hood. Naît alors le royaume anglo-corse, qui dure jusqu’en 1796. Les Anglais écartent rapidement Paoli pour avoir les coudées franches. Il finira à Londres, onze dernières années d’exil.

Un homme le chasse de l’île : Bonaparte, qui reprend Toulon aux Britanniques en décembre 1793 puis participe à la reconquête. Or son père, Charles Bonaparte, formé à Pise et à Rome, avait été le secrétaire particulier et le juriste de Paoli jusqu’à Ponte Novu — il avait vingt-trois ans à la bataille. Son ralliement au comte de Marbeuf, qui lui reconnaît la noblesse que Gênes lui refusait et obtient des bourses pour ses enfants, lui a valu une réputation de traître. Elle mérite d’être relativisée : les Bonaparte, venus de Lunigiana, appartenaient à cette tradition insulaire ancienne du service à l’étranger, et un père sans titre n’avait pas d’autre voie pour envoyer ses fils dans les écoles du roi.

Quant à la rupture entre Napoléon et Paoli, la lecture d’un affrontement irréductible tient mal. Bonaparte a été officier corse et paoliste sincère avant d’être français ; en mai 1793, une consulte prononce un mandat d’emprisonnement contre tous les Bonaparte, Laetitia et ses filles quittent Ajaccio la nuit précédant le sac de la maison familiale, et la famille se réfugie à Marseille — passant d’une ville de 4 500 habitants à une ville de 80 000. Conflit de générations et de camps plus que haine personnelle : en 1802-1803, le Premier consul renoue le contact avec le vieux général par l’entremise de Maria Cosway et de Fesch, et Paoli l’appelle « son filleul », ce qu’il n’était pas. On raconte qu’à l’annonce d’Austerlitz il fit illuminer l’autel de sa demeure londonienne. L’anecdote est trop belle pour être tenue pour acquise ; elle dit surtout ce que ses contemporains croyaient possible de leur relation.

Reste le fait brut. Entre 1755 et 1769, dans une île où l’espérance de vie à Ajaccio tournait autour de vingt-cinq ans, des hommes formés à Pise et à Naples ont écrit une constitution, frappé une monnaie, ouvert une université et perdu la guerre. On retient d’ordinaire les États qui durent. Celui-ci a duré quatorze ans, et son nom servait encore de mot d’ordre à des insurgés, sur un autre continent, sept ans après sa disparition. Les idées politiques voyagent parfois mieux que les armées qui les portent — c’est peut-être la seule leçon que Ponte Novu autorise.

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