Dans un pavillon de la région parisienne, une ancienne première dame du Rwanda raconte ses poules. Cinquante ans plus tôt, la veuve de Mussolini racontait les siennes. Derrière ce détail de basse-cour se cache la question que la justice n’a presque jamais tranchée : les épouses de dictateurs savaient-elles, et jusqu’où ?
Elle parle de tricot, de couture, d’un potager où poussaient toutes sortes de légumes. De cochons, de moutons, de dindes. Et surtout de poules, de plusieurs races, reçues en cadeau du monde entier, jusqu’au Japon. La scène se passe en région parisienne, chez Agathe Habyarimana, veuve du président rwandais dont l’avion fut abattu le 6 avril 1994.
Le montage du documentaire enchaîne aussitôt sur une archive plus ancienne : un journaliste demande à Rachele Mussolini si elle avait, elle aussi, un poulailler à la villa Torlonia. Bien sûr, répond-elle. Dans toutes les résidences où elle a vécu, elle en a aménagé un.
Deux femmes, deux continents, deux régimes séparés par un demi-siècle. Le même argument.
Deux poulaillers, une seule ligne de défense
La coïncidence n’a rien de mystique. Elle dit simplement que la vie domestique est le meilleur alibi disponible pour une femme de pouvoir accusée d’avoir participé au pire. Le poulailler n’est pas un mensonge : ces basses-cours ont existé, on peut les documenter. C’est leur usage rhétorique qui pose problème. Nourrir des volailles n’a jamais empêché personne de savoir ce qui se décidait dans le salon d’à côté.
Ce déplacement du regard était d’ailleurs, pour plusieurs de ces régimes, une politique officielle. Le fascisme italien a fabriqué Rachele Mussolini en icône de la mère au foyer, paysanne devenue épouse du Duce, cinq enfants, mariée en 1915 alors qu’elle était enceinte et amoureuse de son voisin Benito depuis ses dix ans. L’image était calibrée. Elle disait aux Italiennes ce qu’on attendait d’elles.
Or la même Rachele s’est rangée du côté de son mari quand celui-ci a fait exécuter son propre gendre, Galeazzo Ciano, en 1944. Une mère au foyer n’arbitre pas ce genre de conflit. Une femme de clan, si.
Kigali, 1994 : la porcherie derrière la maison
Au Rwanda, l’alibi domestique se heurte à un témoignage d’une brutalité sans équivalent. Un rescapé raconte face caméra que, le lendemain de l’attentat contre l’avion présidentiel, des voisins tutsi de la résidence de Kanombé furent tirés de chez eux et traînés jusqu’à la porcherie aménagée dans l’enceinte présidentielle. Là, dit-il, les corps des siens furent découpés et donnés aux cochons.
Le lieu même que l’épouse revendiquait comme son domaine — l’élevage, la basse-cour, l’intendance — devient la scène du massacre. Un intervenant du film pose la question la plus dérangeante du documentaire : si cela s’est produit dans l’enceinte, à quelques dizaines de mètres, peut-on croire qu’elle n’ait rien entendu ? On ne meurt pas en silence.
Ce témoignage est un témoignage, pas un verdict. Il faut le dire clairement, parce que c’est exactement là que se joue la différence entre l’Histoire et le procès en sorcellerie.
Ce que le dossier établit, et ce qu’il n’établit pas
Voici ce qui est attesté. Le Rwanda est indépendant depuis 1962 ; Juvénal Habyarimana, chef d’état-major hutu et ministre de la Défense, s’empare du pouvoir par un coup d’État en 1973. Agathe Kanziga, fille de chef, l’a rencontré en 1962 par l’entremise de son frère ; il la demande en mariage un an plus tard, une fois promu capitaine. Après vingt ans de stabilité apparente, le Front patriotique rwandais de Paul Kagame se soulève en 1990 ; des Tutsi Bagogwe sont massacrés dans le nord en 1991 ; le 6 avril 1994, l’avion présidentiel est abattu et le génocide des Tutsi commence, trois mois durant, faisant des centaines de milliers de morts.
Attestée aussi, la géographie familiale du pouvoir. Trois frères d’Agathe Habyarimana occupent le premier cercle : un demi-frère est secrétaire particulier du président, un autre est préfet. Félicien Kabuga, principal bailleur de fonds présumé du génocide et actionnaire de la Radio des Mille Collines — la station qui appelait au meurtre à l’antenne —, est le beau-père de deux de ses enfants. Arrêté près de Paris en 2020 après vingt-trois ans de cavale, Kabuga a été déclaré inapte à être jugé en juin 2023 pour démence sévère, et la procédure contre lui est suspendue depuis septembre 2023. Cette parenté ne prouve rien à elle seule. Elle rend simplement invraisemblable l’idée d’une femme tenue à l’écart de tout.
Voici maintenant ce qui n’est pas établi. Agathe Habyarimana n’a jamais fait de déclaration politique publique. Aucune juridiction internationale ne l’a mise en accusation. Aucun témoin direct connu n’a produit contre elle de preuve matérielle. Le collectif animé par Dafroza et Alain Gauthier a déposé plainte en France en 2007 pour complicité de génocide ; près de vingt ans plus tard, l’affaire n’a toujours pas été jugée. Un non-lieu a été prononcé par les juges d’instruction parisiens en août 2025, puis annulé en mai 2026 par la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris, décision contre laquelle la défense s’est pourvue en cassation. La cour d’appel avait par ailleurs refusé son extradition vers Kigali ; interpellée peu après la visite de Nicolas Sarkozy au Rwanda le 25 février 2010, elle avait été relâchée le jour même. La France lui refuse un titre de séjour tout en la laissant vivre sur son sol.
Deux légendes s’affrontent donc, et aucune ne tient. Celle de l’éleveuse de poules apolitique, démentie par la carte du clan. Et celle du cerveau du génocide, que rien n’a jamais démontré devant un tribunal. Un diplomate le formule autrement dans le film : pour fragiliser ce régime, il fallait bien atteindre la famille de l’épouse. C’est une hypothèse, pas une preuve — mais elle rappelle pourquoi cette figure est devenue si commode pour tout le monde.
Rachele, Eva : l’ignorance comme fonction
Eva Braun rêvait d’être actrice. Elle était secrétaire chez le photographe Heinrich Hoffmann, l’homme d’images d’Hitler, quand celui-ci la remarqua. Sa position dans le premier cercle se consolide quand sa sœur épouse le général SS Hermann Fegelein. En avril 1945, Fegelein est arrêté alors qu’il tentait de déserter, puis fusillé : l’intervention d’Eva Braun n’y change rien. Elle épouse Hitler alors que l’Armée rouge tient déjà Berlin. Le 30 avril 1945, au matin de sa nuit de noces, elle avale une capsule de cyanure ; Hitler se tire une balle.
Sa cousine Gertrud, qui a vécu au Berghof, soutient dans le documentaire n’avoir rien su des camps. Elle dit avoir seulement aperçu, dans les derniers jours, des colonnes de gens passer lentement derrière la maison. Le journaliste lui oppose ce que l’historiographie allemande a établi depuis les années 1990 : le système concentrationnaire n’était pas un secret hermétique, des dizaines de milliers de personnes en connaissaient l’existence, et les convois traversaient les villes. La cousine maintient sa version.
C’est ici qu’il faut résister à la tentation du verdict. Ces femmes n’ont pas signé d’ordres. Elles ont fait autre chose, plus banal et peut-être plus efficace : elles ont fourni au régime une preuve vivante de normalité. Tant qu’il y avait un poulailler, un dîner de famille et des enfants à élever, le pouvoir gardait un visage habitable.
Quand l’épouse est elle-même une fourniture du régime
Le Cambodge de Pol Pot renverse le tableau. Saloth Sâr avait rencontré sa première femme, Khieu Ponnary, à Paris en 1949 ; présentée comme la première Cambodgienne diplômée, institutrice, elle sombre dans la maladie mentale, et il divorce en 1979. Selon Tep Kunnal, ancien ambassadeur des Khmers rouges à l’ONU interrogé dans le film, consigne fut alors passée aux commandants de zone d’envoyer des femmes susceptibles de convenir. En 1985, une paysanne de vingt-deux ans arrive comme cuisinière auprès d’un homme de soixante ans. Elle devient son épouse et la mère de son unique enfant.
Dans un régime qui avait aboli la propriété, la monnaie et la religion, et sous lequel un cinquième de la population a péri, l’épouse du chef est donc commandée comme une fourniture. Tep Kunnal ajoute avoir lui-même divorcé après la mort de Pol Pot pour épouser la veuve — non par amour, précise-t-il, mais pour pouvoir aider la fille du dirigeant. On est loin de l’image de la femme de l’ombre tirant les ficelles.
Les situations sont d’ailleurs très inégales. Sajida Hussein, promise dès l’enfance à son cousin germain, a vu son mari faire abattre en plein vol l’hélicoptère de son frère, arrêter son père, assassiner les deux gendres qu’elle avait elle-même choisis. Après 2003, elle a découvert à la télévision les cadavres mutilés de ses deux fils et de son petit-fils, avant la pendaison de Saddam. Elle vit aujourd’hui au Qatar et se tait. À l’autre extrémité, Safia Kadhafi n’a jamais porté le titre de première dame — son mari le refusait au nom de la révolution, ce qui l’a tenue hors des cercles protocolaires — mais quatre de ses fils occupaient des postes clés dans l’armée, un autre dans le pétrole, et sa fille Aïcha a plaidé au procès de Saddam Hussein. Elle n’a rompu le silence qu’une fois, à la mort de sa fille adoptive sous les bombes de Tripoli, pour demander qu’on juge Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Depuis 2012, elle est visée par un gel des avoirs de l’ONU et vit recluse à Oman.
Une légende court sur elle : la jeune infirmière aurait été envoyée pour assassiner Kadhafi, qu’elle soignait en 1970, avant de tomber sous son charme. Le récit est trop parfait pour être vrai, et rien ne l’étaye. Il est intéressant pour une autre raison : il transforme un mariage banal en roman d’espionnage, c’est-à-dire qu’il rend la première dame à la fois dangereuse et amoureuse. Les régimes autoritaires adorent ces histoires. Elles humanisent le tyran sans rien concéder sur les faits.
Ce que les épouses de dictateurs nous laissent
Une seule, semble-t-il, n’a pas tenu. Nadejda Allilouïeva, la femme de Staline, meurt d’une balle dans le cœur en novembre 1932 ; la version officielle parla d’une appendicite. Le suicide est aujourd’hui admis par les historiens, ses motifs restent discutés.
Toutes les autres ont vécu avec. Certaines l’ont payé cher — Rachele emprisonnée quelques mois après la pendaison de son mari et de sa maîtresse, Sajida endeuillée de presque tous les siens. Aucune n’a été jugée pour ce que le régime a fait. C’est peut-être le constat le plus solide qu’on puisse tirer de ces six trajectoires : le droit sait poursuivre celui qui ordonne, parfois celui qui exécute, et il reste presque désarmé face à celui ou celle qui tient la maison où l’ordre est donné.
Rien ici n’autorise à décréter leur culpabilité. Mais rien n’autorise non plus à s’en tenir au poulailler. Entre les deux, il y a un espace que le vocabulaire judiciaire nomme mal et que l’Histoire, elle, peut décrire : l’aveuglement volontaire, cette manière de ne pas regarder ce qu’on aurait pu voir. Il n’est pas réservé aux femmes de dictateurs. C’est peut-être pour cela que leurs poules nous mettent si mal à l’aise.