Miliciennes d’Espagne : effacées par leur propre camp

À l’été 1936, les miliciennes espagnoles font le tour du monde en photo : elles deviennent en quelques semaines le visage du combat antifasciste. Moins d’un an plus tard, elles ont disparu des unités combattantes. Ce n’est pas Franco qui les a chassées du front, c’est la République elle-même.

Front de Somosierra, au nord de Madrid, quelques semaines après le soulèvement de juillet 1936. Une très jeune femme se présente dans une unité républicaine avec l’intention de se battre. On l’affecte aux cuisines. Sa réponse, recueillie bien plus tard par les historiennes qui ont interrogé les survivantes, tient en trois phrases : elle n’est pas venue là pour faire à manger, elle est venue lutter, et si on lui laisse une louche entre les mains elle repart à Madrid. Elle s’appelle Rosario Sánchez Mora, elle a dix-huit ans. Elle perdra une main en manipulant de la dynamite avant la fin de l’année, ce qui lui vaudra son surnom : la dinamitera.

Le détail en dit plus long qu’un discours. Ce que les miliciennes ont dû arracher, ce n’était pas seulement une place dans la ligne de tir. C’était le droit d’être considérées comme des camarades par des hommes qui se battaient, eux, au nom de l’égalité. Et pour l’essentiel, elles ne l’ont pas obtenu. Six mois après avoir fait la une de la presse mondiale, elles n’étaient plus au front. Franco n’y était pour rien.

Juillet 1936 : des milices, faute d’armée

Pour comprendre comment des femmes se sont retrouvées en armes, il faut regarder ce qui s’est effondré. En février 1936, les élections portent le Frente Popular au pouvoir dans une Espagne déjà traversée par les violences entre révolutionnaires et phalangistes. Le 18 juillet, un soulèvement militaire éclate au Maroc espagnol puis gagne la péninsule. Après trois jours de combats, la carte se fige : le gouvernement tient Madrid, la Catalogne, Valence, Bilbao ; Franco l’emporte à Séville, Mola à Burgos.

Ce qui est attesté, et souvent mal compris, c’est qui a fait échouer le coup d’État. Pas l’armée loyale, largement paralysée ou passée à l’ennemi. Ce sont les syndicats et les partis, avec leurs services d’ordre et leurs mouvements de jeunesse, qui prennent les casernes d’assaut et dressent les barricades. À Barcelone, l’affaire coûte des centaines de morts. Ces appareils militants se transforment en milices dans les jours qui suivent — presque une par fédération syndicale, chacune avec ses colonnes, ses drapeaux et ses règles.

C’est cette improvisation qui ouvre la porte. Une armée régulière a des règlements, des états de service, des commissions médicales : elle sait exclure. Une milice syndicale de juillet 1936, non. Elle prend qui vient et qui sait tenir un fusil. La députée communiste Dolores Ibárruri, la Pasionaria, appelle publiquement les femmes à prendre les armes et martèle le mot d’ordre qui va faire le tour du monde, No pasarán — formule qu’elle n’a d’ailleurs pas inventée, puisqu’elle décalque le « Ils ne passeront pas » de Verdun. Dès les premiers jours, des Espagnoles partent au front. Dans un pays où la Seconde République venait tout juste d’accorder le droit de vote aux femmes, la chose paraît, à l’Espagne conservatrice, proprement impensable.

Comment la milicienne est devenue une icône mondiale

La guerre d’Espagne est le premier conflit à ce point photographié, filmé, raconté à chaud pour un public étranger. Et l’image qui s’impose immédiatement, celle que reprennent les affiches, les magazines et les comités de soutien de Glasgow à Paris, c’est celle d’une jeune femme en mono azul, la salopette bleue des ouvriers, un fusil à la bretelle.

Une milicienne néerlandaise, Fanny Schoonheyt, devient une vedette de presse internationale sous le surnom de « reine de la mitraillette ». Le cliché le plus célèbre de toute la guerre est pris fin juillet 1936 sur le toit de l’hôtel Colón, à Barcelone : une jeune femme souriante, fusil à l’épaule, silhouette découpée sur le ciel. On l’a reproduite des milliers de fois comme le portrait de la combattante espagnole. Ce qu’elle montre en réalité est plus retors : la jeune femme était journaliste et interprète, elle n’a jamais combattu, et elle a raconté elle-même, des décennies plus tard, n’avoir tenu ce fusil que le temps de la photo. Une autre image fameuse, signée Gerda Taro, saisit une milicienne à l’exercice sur une plage près de Barcelone — genou à terre, pistolet tendu, et aux pieds des chaussures à talons.

Cela ne veut pas dire que les combattantes furent une fiction. Elles ont existé, elles ont tiré, certaines sont mortes au front. Mais leur nombre reste discuté : l’historienne Mary Nash, qui a consacré à ces femmes le travail de référence, avance l’ordre de grandeur du millier de combattantes, sur des centaines de milliers de miliciens. Autrement dit, l’icône était mondiale et le phénomène minoritaire. Ce décalage n’a rien d’anecdotique : c’est précisément ce qui a permis, plus tard, de renvoyer les miliciennes chez elles sans que la machine de guerre en souffre.

« Quand les femmes entrent dans une brigade, la brigade se décompose »

Au front, les miliciennes mènent deux combats. Celui des armes. Et un autre, plus épuisant, à l’intérieur de leur propre camp. Les témoignages recueillis après-guerre reviennent sans cesse sur le même point, qui paraît dérisoire et ne l’est pas : le linge. La revendication des miliciennes n’était pas que les hommes lavent le leur — c’était que chacun lave le sien. On mesure à quoi elles se heurtaient : l’idée que la présence de femmes dans une colonne réinstallait mécaniquement l’intendance domestique.

Le refus devient explicite quand la solidarité internationale s’organise. Une volontaire écrit aux Brigades internationales une lettre dont les archives ont gardé la trace : elle veut venir aider à combattre le fascisme, elle est prête à tous travaux, elle est très forte et pas peureuse. La réponse du commandement est un refus motivé — pour des raisons militaires, et pour d’autres raisons « que tu comprendras », parce que lorsque des femmes entrent dans une brigade, la brigade se décompose. Traduction : la troupe ne penserait plus qu’au sexe. L’argument n’est pas dissimulé, il est écrit noir sur blanc, dans une correspondance officielle de l’organisation qui incarnait alors l’antifascisme mondial.

André Marty, inspecteur général des Brigades, va plus loin. Sa misogynie est documentée par plusieurs témoins : il raille « ces femmes en pantalon » qu’il juge incapables de tenir une arme, et surtout il les soupçonne d’être un canal d’infiltration ennemie. Chez un homme dont l’obsession du complot a fait des ravages, l’accusation n’était pas rhétorique — elle était dangereuse.

Militariser, c’était renvoyer les miliciennes à l’arrière

À l’automne 1936, le gouvernement républicain tire les conséquences des défaites : les milices sont dissoutes et fondues dans une armée régulière, l’Armée populaire, avec grades, discipline et commissaires politiques. La décision est militairement défendable — des colonnes syndicales qui votent leurs ordres ne tiennent pas devant l’aviation allemande et l’artillerie italienne. Elle a une conséquence que ses promoteurs n’ont pas jugée problématique : la nouvelle armée sépare les hommes et les femmes. Les femmes sont exclues des unités combattantes et cantonnées aux services sanitaires et à l’arrière. Les historiens situent ce retrait au cours de l’hiver 1936-1937. La formule qui résume le mouvement est brutale : d’un apport fort de femmes, on arrive à zéro en quelques mois.

Le slogan de la République change de la même façon, et il ne s’en cache pas : les hommes au front, les femmes au travail. Il faut faire ici la part des choses. Il est attesté que les femmes furent écartées des unités combattantes par décision de l’appareil républicain lui-même. Il est probable que le motif dominant fut moins idéologique que pratique : une armée de conscription a besoin d’usines, et l’économie de guerre réclamait des bras à l’arrière. Il relève en revanche de la reconstruction rétrospective de présenter cette exclusion comme un simple choix technique : les mots employés à l’époque, sur la décomposition des brigades ou les femmes en pantalon, disent que la question du corps des femmes pesait autant que celle de la production d’obus.

La rumeur qui a achevé le travail

Reste le plus déplaisant, et le mieux établi. À mesure qu’on retirait les miliciennes du front, on a justifié leur retrait par une campagne de dénigrement : ces femmes ne seraient pas des combattantes mais des prostituées suivant les colonnes, et elles répandraient les maladies vénériennes dans la troupe. La presse républicaine, y compris de gauche, a relayé l’accusation. Le service de santé militaire s’en est saisi. En quelques semaines, une figure héroïque était devenue un problème sanitaire.

C’est là, je crois, le point le plus instructif de toute l’affaire. Il n’a pas suffi d’écarter les miliciennes : il a fallu réécrire ce qu’elles avaient été, parce que leur simple souvenir contredisait l’ordre qu’on rétablissait. Et cette réécriture est venue du camp qui, sur ses affiches, promettait l’émancipation. Les organisations féminines n’ont pas toutes plié — Mujeres Libres, la fédération anarchiste, revendiquait plusieurs dizaines de milliers d’adhérentes en 1938 et continuait de former des femmes, à l’arrière, pour les métiers dont on les avait tenues à l’écart. Mais le front, lui, était clos.

La suite est connue. En septembre 1938, la conférence de Munich scelle indirectement le sort de la République : les démocraties cèdent à Hitler sur les Sudètes et n’ont plus rien à opposer en Espagne. Les brigadistes s’en vont, les réfugiés passent la frontière française où on les parque dans des camps, et Franco proclame la victoire le 1er avril 1939. Le défilé de Madrid aligne 230 000 hommes ; en tête passent 25 000 Italiens et 2 500 Allemands, ceux qui avaient fourni les avions, les canons et les chars. Dans la tribune diplomatique, la France est représentée par le maréchal Pétain. Le franquisme achèvera ensuite ce que la République avait commencé : la femme espagnole cesse purement et simplement d’être une citoyenne, renvoyée à la sphère domestique pour près de quatre décennies.

Ce que l’effacement des miliciennes laisse voir

Un bilan encore contesté chiffre la guerre civile à quelque 400 000 morts. Dans ce désastre, l’histoire des miliciennes pèse peu en nombre. Elle pèse beaucoup en signification, parce qu’elle interdit une facilité : celle de croire qu’un camp qui combat une oppression est immunisé contre les siennes.

Il ne s’agit pas de faire le procès de la République espagnole avec les critères de 2026. Ces hommes appartenaient à une société où la présence d’une femme en armes n’avait aucun précédent et aucun cadre. Ce qui se lit dans leurs décisions, ce n’est pas de la méchanceté, c’est l’ampleur de ce qui leur paraissait aller de soi. Les miliciennes ont buté sur cela : non pas un refus argumenté, mais une évidence partagée, si profonde qu’il a paru naturel de la vêtir d’un motif sanitaire.

Il faut attendre les années 1990 et 2000, et le travail patient d’historiennes recueillant les derniers témoignages, pour que ces femmes ressortent des archives. Rosario Sánchez Mora, elle, a connu la prison franquiste, puis a vendu du tabac dans la rue pendant des années, avec une main en moins. Elle est morte en 2008. Entre la photographie de 1936 qui a fait le tour du monde et l’oubli qui a suivi, il y a eu, non pas une trahison spectaculaire, mais une série de décisions raisonnables prises par des gens convaincus d’être du bon côté. C’est généralement ainsi que les choses se passent.

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