« Phnom Penh libéré » : le titre erroné du 17 avril 1975

Le 17 avril 1975, les rédactions du monde entier annoncent la fin d’une guerre civile de cinq ans et titrent, en substance, « Phnom Penh libéré ». Au même moment, deux millions et demi d’habitants sont jetés sur les routes. Comment une information aussi énorme a-t-elle pu manquer pendant des mois ?

Il est un peu plus de dix heures, le 17 avril 1975, sur un carrefour du boulevard Monivong, à Phnom Penh. Des combattants avancent en file indienne, comme on marche en forêt, beaucoup pieds nus après des jours passés dans les marais des faubourgs. Ils font descendre les chauffeurs, mains en l’air, ouvrent les coffres, désarment au milieu de la chaussée les soldats de l’armée gouvernementale. Ceux-ci abandonnent leur tenue sur le bitume et s’éloignent en caleçon. Au centre du carrefour, le tas d’armes ne cesse de grossir. Les hommes désarmés sont conduits au stade le plus proche. La plupart y sont éliminés sur-le-champ.

À la même heure, dans les rédactions occidentales, un mot s’impose : libération. Le lendemain, les grands quotidiens, Le Monde compris, annoncent la fin d’une guerre civile de cinq ans qui a fait un million de morts. À Pékin, des militants cambodgiens sabrent le champagne. Aucun d’eux ne sait qu’au même moment la capitale est en train d’être vidée de ses deux millions et demi d’habitants, et qu’elle le sera en vingt-quatre heures.

Un matin d’uniformes trop propres

Le récit de cette journée commence vers cinq heures, cinq heures et demie du matin, quand des villageois des faubourgs entrent dans la ville et annoncent que les Khmers rouges arrivent. Sur le boulevard Monivong apparaît alors un groupe d’hommes en armes, en uniformes neufs. La foule les applaudit. Elle croit voir les vainqueurs.

Ce n’étaient pas eux. Il s’agissait d’officiers de l’armée gouvernementale ayant tenté un putsch de dernière minute, dans l’espoir de négocier une transition. Un détail les trahissait : leurs tenues étaient trop propres pour des hommes qui auraient combattu des semaines dans les rizières et les marais. La foule, dit l’un des rares témoins étrangers présents, ne savait probablement pas ce qu’elle applaudissait.

C’est l’image qui a fait le tour du monde, et c’est déjà une image fausse. Les vrais vainqueurs sont entrés plus tard, silencieux, et ils n’ont rien à négocier. Vers onze heures, ils ordonnent l’évacuation immédiate de tous les hôpitaux. À l’hôpital Calmette, les malades trop faibles pour marcher sont achevés à l’arme blanche. Les autres partent : les valides poussent les lits, sérum encore en perfusion, sur une chaussée où l’on croise des amputés qui rampent. Le prêtre français qui assiste à ce défilé devant l’évêché, François Ponchaud, écrira plus tard que ces images le hantent encore.

Pourquoi « Phnom Penh libéré » était le titre attendu

Il serait confortable de mettre ce titre sur le compte de la complaisance idéologique. C’est une explication trop courte. Le mot « libération » était la conclusion logique d’un récit installé depuis cinq ans, et ce récit reposait sur des faits vérifiés.

Le 18 mars 1970, pendant un voyage à l’étranger du prince Norodom Sihanouk, son Premier ministre, le général Lon Nol, le renverse avec l’appui américain. Suit une guerre civile qui fait un million de victimes entre 1970 et 1975. De février à août 1973, les B52 américains bombardent pendant six mois les campagnes cambodgiennes — « deux cents jours, deux cents nuits », résume un témoin. Un ancien cadre khmer rouge dira sans détour, des décennies plus tard, que ce sont les Américains qui les ont beaucoup aidés : en 1970, ils n’étaient qu’environ trois mille.

Ajoutez-y Sihanouk. Le prince, « père de l’indépendance », adulé au point qu’un témoin le décrit comme un « dieu roi », s’est rallié aux Khmers rouges quelques jours après sa destitution, depuis son exil à Pékin. Le maquis avait donc un visage rassurant, celui d’un souverain populaire chassé par un général mis en place par Washington. Pour un lecteur d’avril 1975, la chute de Phnom Penh signifiait la fin des bombardements et le retour du prince.

Le paradoxe, c’est que Sihanouk lui-même s’était trompé. Ce même homme avait pourchassé les communistes à partir de 1962-1963, en faisant tuer des centaines, et c’est lui qui les avait surnommés « khmers rouges ». Selon les témoins, il s’est rallié par vengeance contre Lon Nol, et parce qu’on lui avait laissé croire qu’il serait chef d’État à vie. Sur le terrain, son étendard servait à mobiliser ses partisans ; les décisions, elles, appartenaient au parti.

Vingt-quatre heures, et plus personne pour raconter

Voilà le point décisif, et il est matériel avant d’être politique. Le régime qui prend la ville organise en quelques semaines la disparition de tout témoin capable de parler à l’extérieur.

Environ trois mille réfugiés se massent dans l’ambassade de France, en grande majorité des Cambodgiens. Le 20 avril, les Khmers rouges exigent la remise de sept « traîtres », dont le prince Sirik Matak. Le 22 avril, un gradé parlant un français impeccable réunit les réfugiés cambodgiens derrière un bâtiment et les « invite » à rejoindre le peuple pour reconstruire le pays. Les familles mixtes sont séparées. Un père de famille prend ses enfants à part, l’un après l’autre, leur fait ses adieux, leur recommande de veiller sur leur mère, puis s’en va tranquillement. Ils ne le reverront jamais.

Les Khmers rouges refusent ensuite l’envoi d’avions français — « nous ne sommes pas vos valets » — et imposent un rapatriement par leurs propres camions. Le premier convoi part le 30 avril ; il faut plus de cinq jours pour en avoir des nouvelles. Le 8 mai 1975, il ne reste plus un seul Français au Cambodge, tous sortis par le pont de Poipet, unique point de passage vers la Thaïlande.

Pendant ce temps, la ville devient méconnaissable. L’Angkar — « l’organisation », entité anonyme qui décide de tout — abolit la monnaie. Un ethnologue français chargé de trouver du ravitaillement, François Bizot, roule dans les avenues vides ; devant une banque éventrée par une explosion, il voit des milliers de coupures de 500 riels voler autour des roues de sa jeep. Plus personne ne les ramasse.

À partir du 8 mai, le Cambodge n’a plus de correspondants étrangers, plus de courrier fiable, plus de voyageurs. Ce qu’il en sortira pendant quatre ans passera par les réfugiés arrivés en Thaïlande, dont les récits paraissaient invérifiables et, pour beaucoup, invraisemblables. Le prochain Occidental à entrer dans Phnom Penh y arrivera le 17 janvier 1979, dix jours après la chute du régime.

Le prétexte du bombardement imminent

Restait à faire partir les habitants. À partir de quatorze heures, des voitures équipées de haut-parleurs sillonnent la ville et annoncent un bombardement américain imminent. L’argument porte : les B52 ont réellement frappé autour de la capitale deux ans plus tôt. Les gens partent en pensant revenir dans trois jours.

Il ne s’agissait pas d’une mesure de protection. Tous les centres urbains du pays sont évacués simultanément, ce qu’un péril local n’expliquerait pas. Les citadins, considérés comme des exploiteurs, sont déportés dans les campagnes pour y être rééduqués : un quart de la population. Le plan était arrêté d’avance.

Son origine est plus étrange qu’on ne l’imagine. Au début des années 1950, une vingtaine d’étudiants cambodgiens boursiers arrivent à Paris ; ils formeront le noyau dirigeant du régime. Réfugiés ensuite dans les maquis, notamment dans la région de Ratanakiri, ils observent des montagnards vivant de chasse et de cueillette, tout en commun, et croient y vérifier le « bon sauvage » de Rousseau. Un témoin parle d’« illumination ». À cette lecture s’ajoute la mémoire de la Révolution française — Robespierre, Saint-Just, la pureté, le sacrifice du bonheur personnel. De ce mélange sort un projet : recommencer un pays à zéro.

Ce que cela donne dans les faits tient en quelques détails. Des cocotiers plantés au marché central. Les dalles des trottoirs arrachées pour faire pousser des arbres fruitiers. Un pseudonyme obligatoire pour chacun, les mêmes vêtements, la même coupe de cheveux. Deux soupes par jour, prises à la cantine, ce qui supprime le repas familial. Des séances hebdomadaires de critique et d’autocritique. Et une langue rabotée dont ont disparu le bonjour, le merci et l’au revoir.

Le déni de ceux qui avaient parié

Il y a une seconde raison au silence, plus intime. Ceux qui avaient soutenu la révolution ont refusé la nouvelle avant de l’ignorer. Un militant qui suivait l’avancée de la guérilla en plantant des épingles sur une carte raconte que sa première réaction, en apprenant l’évacuation de la ville, fut d’y voir « la propagande impérialiste ».

Il n’était pas seul. Environ un millier d’étudiants cambodgiens rentrent de France pour servir la révolution. À l’arrivée, leurs passeports sont jetés dans un panier, et une partie d’entre eux est enfermée à l’institut khméro-soviétique, transformé en camp de rééducation par le travail. Le régime frappe donc d’abord ses propres partisans. En 1977, une seconde révolution renforce le pouvoir de Pol Pot, qui écrase une fronde interne ; les purges dévorent les cadres du parti. À la prison S21, installée dans un ancien lycée du centre-ville, tout prisonnier doit reconnaître sa culpabilité et dénoncer au moins cinq complices, innocents ou non. Un cadre revenu de Paris survivra pour une raison purement comptable : il ne totalisait que quatre chefs d’accusation et demi.

C’est ce qui rend l’affaire difficile à juger de loin. Le témoignage existait pourtant : dès février 1976, le prêtre français qui avait vu le défilé de l’hôpital Calmette publie dans Le Monde un récit de l’évacuation, puis, en 1977, un livre, Cambodge année zéro. Il fut accusé d’exagérer, y compris par des intellectuels occidentaux qui contestaient ses chiffres. Symétrie ironique : en 1979, le premier journaliste occidental revenu dans Phnom Penh sera à son tour accusé de propagande, pour avoir écrit que la ville renaissait et photographié des enfants jouant au football.

Ce qui est attesté, ce qui est probable, ce qui reste légende

La distinction mérite d’être posée franchement. Sont attestés : la date du 17 avril 1975, l’évacuation de la capitale en vingt-quatre heures, l’abolition de la monnaie, le fonctionnement de S21 — documenté par ses propres archives, photographies et confessions, dont le directeur a été jugé et condamné en 2010 par le tribunal spécial cambodgien —, et la chute du régime le 7 janvier 1979 devant l’offensive vietnamienne.

Est probable, sans preuve définitive, le sort des sept hommes livrés par l’ambassade le 20 avril : ils ont sans doute été exécutés près du lycée Descartes. Relèvent aussi de la reconstitution les motivations personnelles de Sihanouk, connues surtout par des témoignages recueillis longtemps après.

Reste ce que l’on peut appeler légende, au sens de récit fabriqué pour tenir debout. « Phnom Penh libéré » en est une. Le bombardement américain annoncé à quatorze heures en est une autre, forgée celle-là par le régime lui-même. L’idée que les Khmers rouges auraient vaincu par leur seule force en est une troisième : trois mille hommes en 1970 ne prennent pas un pays sans un coup d’État, une invasion étrangère et six mois de bombardements pour leur fabriquer une armée.

Sur un point, les historiens ne s’accordent toujours pas : le nombre de morts. Le projet de mémorial porté par un artiste cambodgien à Phnom Penh évoque deux millions de victimes ; les estimations démographiques publiées depuis les années 1990 se situent le plus souvent entre un million et demi et deux millions, selon la manière dont on répartit les exécutions, la famine organisée et les morts de maladie. Le débat sur le poids exact des bombardements américains dans le recrutement khmer rouge n’est pas clos non plus.

Ce qui frappe, en relisant les titres du 18 avril 1975, ce n’est pas la mauvaise foi. C’est qu’ils disaient exactement ce que l’on savait, et un peu plus. Une guerre finissait : c’était vrai. Une ville était libérée : personne n’avait les moyens de le vérifier, et le mot est parti quand même. Le régime avait compris avant tout le monde qu’une information ne se supprime pas seulement en tuant des témoins — il suffit de fermer les routes et d’attendre. Reste une question que je n’arrive pas à trancher : combien de temps aurait-il fallu, sans les récits des réfugiés à la frontière thaïlandaise, pour que le mot soit corrigé ?

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