La Charte du Manden : une déclaration des droits venue d’Afrique

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La Charte du Manden : une déclaration des droits venue d'Afrique
Illustration — Mario_T_ (BY-SA)

Bien avant les grandes déclarations occidentales, une assemblée de clans réunie dans une clairière d’Afrique de l’Ouest jurait le respect de la vie humaine, de la liberté et de la dignité. Voici l’histoire de la Charte du Manden, transmise pendant huit siècles par la seule voix des griots.

Imaginez une vaste clairière, quelque part entre les fleuves Niger et Sankarani, au cœur de ce qui est aujourd’hui le Mali. Nous sommes vers 1236. La poussière rouge de la saison sèche flotte encore dans l’air, et l’odeur des feux de bivouac se mêle à celle des chevaux. Des milliers d’hommes sont là : des chasseurs aux fusils de traite et aux amulettes de cuir, des princes vêtus de coton indigo, des chefs de guerre couverts de cicatrices, des vieillards appuyés sur des bâtons. Ils viennent de tout le Manden, ce cœur mandingue d’où naîtra l’un des plus grands empires que l’Afrique ait connus.

Au centre de cette foule immense, un homme se tient debout. Il s’appelle Soundiata Keïta. Enfant, dit-on, il ne pouvait pas marcher ; on se moquait de lui, on le croyait perdu. Aujourd’hui, il vient d’écraser sur le champ de bataille le plus redoutable des rois, et le Manden tout entier attend qu’il parle. Mais Soundiata ne va pas seulement se faire couronner. Il va faire quelque chose de bien plus rare, de bien plus durable qu’une victoire : il va donner à son peuple une loi. Une charte. Un serment collectif dont la première parole, transmise de génération en génération par les griots, résonne encore huit siècles plus tard :

« Toute vie est une vie. »

Ce lieu porte un nom que l’histoire n’a jamais oublié : Kurukan Fuga, parfois orthographié Kouroukan Fouga, que l’on traduit par « la clairière de la division » ou « le partage ». C’est ici que fut proclamée la Charte du Manden, l’un des plus anciens textes fondateurs affirmant les droits de la personne humaine.

Un empire né dans le sang et la sorcellerie

Pour comprendre la portée de ce serment, il faut remonter le fil du drame qui l’a précédé. Au début du XIIIe siècle, le Manden n’est pas encore un empire, mais une mosaïque de petits royaumes et de clans rivaux. Sur eux règne une puissance redoutée : le royaume Sosso, dirigé par Soumaoro Kanté (que les traditions nomment aussi Soumangourou).

Les récits font de Soumaoro un roi-forgeron, maître du fer et, dit la légende, des forces occultes. On raconte qu’il portait des vêtements en peau humaine, qu’il possédait une chambre remplie de fétiches et que nul ne pouvait le blesser. Tyran conquérant, il soumet les royaumes voisins, exige tributs et jeunes femmes, et sème la terreur. Le Manden ploie sous son joug.

C’est dans ce monde brutal que grandit Soundiata, fils du roi Naré Maghann Konaté et de Sogolon Kondé, une femme au dos voûté que les traditions entourent d’un halo surnaturel. Longtemps infirme, humilié, Soundiata finit — selon l’épopée — par se dresser sur ses jambes dans un geste devenu légendaire, arrachant une barre de fer pour se hisser debout. Menacé par les intrigues de la cour après la mort de son père, il part en exil avec sa mère, erre de royaume en royaume, apprend l’art de la guerre et de la diplomatie.

Quand l’oppression de Soumaoro devient insupportable, les clans du Manden envoient chercher l’exilé. Soundiata revient. Autour de lui se rassemblent des alliés, des chasseurs, des cavaliers, des princes lassés du joug Sosso. La confrontation devient inévitable.

Kirina : la bataille qui change tout

Vers 1235, les deux armées se font face à Kirina (parfois écrit Krina), sur les bords du Niger. La tradition orale a transformé cet affrontement en un duel presque cosmique entre deux hommes que rien ne pouvait tuer par les armes ordinaires. Balla Fasséké, le griot de Soundiata, aurait percé le secret de l’invulnérabilité de Soumaoro : une flèche munie d’un ergot de coq blanc.

Nous resterons sobres sur les détails du carnage, comme il se doit. Ce qu’il faut retenir, c’est le résultat : l’armée Sosso est brisée, Soumaoro disparaît — la légende dit qu’il s’évanouit dans une montagne près de Koulikoro. Le Manden est libre. Et Soundiata, désormais, n’est plus un prince en fuite : il est le maître d’un territoire immense, l’homme vers qui tous les regards se tournent.

Un chef de guerre victorieux, à cette époque, aurait pu se contenter de régner par la force, de distribuer les dépouilles et d’imposer sa volonté. Soundiata fait un choix différent, et c’est ce choix qui fait de lui une figure exceptionnelle. Il convoque une grande assemblée.

La grande assemblée de Kurukan Fuga

À Kurukan Fuga, près de l’actuelle Kangaba, se réunit ce que les traditions appellent le Gbara : une assemblée solennelle regroupant les représentants des clans, des familles, des corporations de métiers. Ce n’est pas un simple couronnement. C’est la fondation politique et morale d’un empire.

Là, sous la conduite de Soundiata et de son entourage — dont les griots, gardiens de la parole —, on organise le nouvel État. On répartit les rôles entre les clans : qui commandera les armées, qui conseillera le souverain, qui sera chargé des travaux du fer, du bois, de la parole. On scelle des alliances entre familles. Et surtout, on proclame un ensemble de principes destinés à régir la vie commune. C’est cet ensemble que l’on appelle la Charte du Manden, ou parfois le Manden Kalikan, « le serment du Manden ».

Ce qui frappe, c’est la nature de ces principes. Là où l’on pourrait attendre de simples règles de partage du pouvoir, on trouve des affirmations d’une portée morale universelle.

Ce que disait la Charte

Parce que la Charte a été transmise oralement pendant des siècles, il n’en existe pas de version écrite d’époque figée dans le marbre. Une reconstitution en 44 articles a été établie lors d’un atelier réuni à Kankan, en Guinée, à la fin du XXe siècle, rassemblant griots et historiens pour fixer par écrit ce que la mémoire collective avait conservé. Les formulations peuvent varier d’un conteur à l’autre, mais l’esprit, lui, est remarquablement constant. Parmi les grandes idées portées par la Charte :

  • Le respect de la vie humaine. « Toute vie est une vie », affirme le texte. Chaque existence a la même valeur ; nul ne doit être mis à mort injustement, et le tort causé à autrui appelle réparation.
  • La liberté individuelle et la dignité. La Charte condamne l’asservissement par la razzia et pose des limites strictes au traitement des personnes. Elle affirme que la faim, l’humiliation et la servitude arbitraire sont des maux qu’une société juste doit combattre.
  • La solidarité et l’entraide. « Aide-toi toi-même et le ciel t’aidera » ; l’obligation d’assistance mutuelle entre les membres de la communauté est érigée en devoir sacré. Personne ne doit être laissé dans le dénuement.
  • La sécurité alimentaire et l’hospitalité. Que nul ne se couche le ventre vide : le partage de la nourriture et l’accueil de l’étranger sont des principes cardinaux.
  • La préservation de la nature. Des dispositions encadrent la chasse, la coupe du bois et la protection de l’environnement — un souci que l’on croirait volontiers moderne.
  • La place des femmes. Certaines versions rappellent que les femmes doivent être associées à la vie de la communauté et traitées avec respect, et que l’on ne saurait bâtir une société juste en les excluant.
  • L’éducation. Les enfants sont un bien commun ; leur instruction et leur protection engagent toute la collectivité.

Un autre pilier, souvent méconnu, mérite d’être cité : la sanankuya, que l’on traduit par « cousinage à plaisanterie » ou « parenté à plaisanterie ». La Charte institue entre certains clans et certaines familles un droit permanent à la moquerie mutuelle, aux taquineries rituelles. Loin d’être anecdotique, ce mécanisme est un véritable outil de paix sociale : entre « cousins de plaisanterie », on ne peut ni se faire la guerre ni verser le sang ; l’humour désamorce les tensions. Huit siècles plus tard, cette pratique reste vivante dans toute l’Afrique de l’Ouest, où elle apaise encore les rivalités entre ethnies et villages.

La mémoire portée par la voix

Comment un texte proclamé au XIIIe siècle a-t-il pu traverser huit cents ans sans être écrit ? La réponse tient en un mot : les griots, que l’on appelle jeliw en langue mandingue.

Dans les sociétés mandingues, les griots forment une caste de spécialistes de la parole : historiens, généalogistes, musiciens, conseillers, médiateurs. Ils sont les archives vivantes de la communauté. Le griot de Soundiata, Balla Fasséké, est ainsi resté célèbre, et sa lignée — les Kouyaté — s’est transmis de père en fils le récit de l’épopée et les principes de la Charte. Réciter la geste de Soundiata, avec ses formules fixes, sa musique et ses proverbes, c’est réactiver à chaque génération la mémoire du serment fondateur.

C’est grâce à ce fil ininterrompu que, au XXe siècle, l’historien guinéen Djibril Tamsir Niane a pu recueillir et publier, à partir des paroles d’un griot, une version écrite de l’épopée mandingue devenue un classique. Et c’est ce même patrimoine oral que l’UNESCO a inscrit en 2009 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sous le titre « La Charte du Manden, proclamée à Kurukan Fuga ».

Une déclaration des droits avant les déclarations des droits

On présente parfois la Charte du Manden comme « l’une des plus anciennes déclarations des droits de l’homme au monde ». La formule mérite quelques nuances d’historien.

La Charte n’est pas une constitution au sens moderne, ni un texte juridique rédigé et voté. C’est un corpus de principes moraux et politiques transmis oralement, dont la forme exacte de 1236 nous échappe. Les chercheurs débattent légitimement de la part de reconstruction récente dans les versions écrites que nous lisons aujourd’hui. Il faut donc se garder d’y projeter mot pour mot nos propres catégories.

Mais cette prudence n’enlève rien à l’essentiel. Bien avant la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, à une époque contemporaine de la Grande Charte anglaise (1215), une société d’Afrique de l’Ouest avait élaboré et transmis un ensemble cohérent de valeurs affirmant la dignité de la personne, le refus de l’oppression, le devoir de solidarité et la protection du vivant. Et surtout, elle l’avait fait vivre : ces principes ont structuré, au moins en idéal, la vie d’un empire qui allait s’étendre sur une grande partie de l’Afrique de l’Ouest et donner naissance, un siècle plus tard, au règne du légendaire Mansa Moussa.

La Charte du Manden nous rappelle une vérité que l’histoire occidentale a longtemps occultée : l’idée que tout être humain possède une dignité inaliénable n’est née dans aucun continent en particulier. Elle a jailli, sous des formes différentes, partout où des hommes ont cherché à vivre ensemble sans se dévorer. Dans une clairière poussiéreuse du Manden, un roi jadis infirme a préféré, au butin, la parole d’un serment.

La morale de l’histoire

Soundiata Keïta aurait pu n’être qu’un conquérant de plus, célébré pour ses batailles et oublié avec ses dépouilles. Ce qui l’a rendu immortel, ce n’est pas la victoire de Kirina : c’est ce qu’il en a fait. Au sommet de sa puissance, quand tout l’autorisait à régner par la seule force, il a choisi de se lier lui-même, et de lier son empire, à des règles supérieures à sa propre volonté.

C’est là toute la leçon. La vraie grandeur d’un pouvoir ne se mesure pas à ce qu’il est capable d’imposer, mais à ce qu’il accepte de s’interdire. Et la seconde leçon, plus discrète, tient dans la survie même de la Charte : une idée juste, portée fidèlement de bouche à oreille, de génération en génération, peut traverser les siècles là où des empires de pierre se sont effondrés. Les murs tombent ; la parole donnée, quand un peuple la garde vivante, demeure. « Toute vie est une vie » — et parfois, toute mémoire aussi est une mémoire.

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