Tchernobyl : anatomie d’une catastrophe

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Tchernobyl : anatomie d'une catastrophe
Illustration — Klearchos Kapoutsis (BY)

Un test de sécurité de routine, une nuit de printemps, un réacteur poussé à bout. En quelques secondes, Tchernobyl bascule dans l’histoire. Récit d’un désastre annoncé.

Il est 1 h 23 du matin, le 26 avril 1986. Dans la salle de contrôle du réacteur numéro 4 de la centrale Lénine, près de la petite ville de Pripiat, en Ukraine soviétique, l’air sent le café froid et la fatigue. Les néons bourdonnent. Sur les pupitres, des centaines de cadrans, d’interrupteurs et de voyants tremblotent sous les doigts d’hommes épuisés qui, depuis des heures, se battent avec une machine qui ne veut plus obéir. Personne, dans cette pièce, n’imagine qu’il vit les dernières secondes du monde d’avant. Dans un instant, un grondement sourd va monter des entrailles du bâtiment. Puis la terre va trembler.

Une nuit qui devait être ordinaire

Tout avait commencé par une simple expérience technique. La centrale de Tchernobyl comptait quatre réacteurs de type RBMK, ces énormes cœurs soviétiques refroidis à l’eau et modérés au graphite, fiertés de l’industrie nucléaire de l’URSS. Le réacteur 4 devait subir un essai maintes fois reporté : que se passerait-il en cas de coupure d’électricité ? Les turbines, en ralentissant, produiraient-elles assez de courant pour alimenter les pompes de refroidissement pendant les quelques dizaines de secondes nécessaires au démarrage des générateurs diesel de secours ?

Sur le papier, l’idée était sensée. Dans la réalité, le test aurait dû avoir lieu en journée, avec une équipe préparée et reposée. Mais il fut décalé, décalé encore, repoussé à la nuit à cause des besoins du réseau électrique. Résultat : l’essai fut confié à l’équipe de nuit, mal briefée, qui héritait d’un protocole qu’elle n’avait pas préparé. Aux commandes veillaient le chef de quart Alexandre Akimov et le jeune opérateur Leonid Toptopnov, à peine vingt-cinq ans, quelques mois d’expérience seulement. Au-dessus d’eux, exigeant et cassant, l’ingénieur en chef adjoint Anatoli Diatlov dirigeait les opérations d’une main de fer.

La spirale de l’erreur

Pour mener l’essai, il fallait abaisser la puissance du réacteur. C’est là que la machine se mit à se rebeller. En descendant trop bas, le cœur s’empoisonna : le xénon, un gaz produit par la fission, s’accumula et étouffa la réaction en chaîne, comme des cendres qui étouffent un feu. La puissance chuta bien en dessous de la cible, jusqu’à un niveau dangereusement instable.

Le protocole aurait alors commandé une chose simple : arrêter, attendre, recommencer un autre jour. Mais reculer, c’était perdre la face, avouer un échec, retarder encore un programme déjà en retard. Alors les opérateurs firent l’inverse. Pour relancer la bête, ils retirèrent presque toutes les barres de contrôle, ces tiges qui absorbent les neutrons et brident la réaction. Ils coupèrent des systèmes de sécurité automatiques qui, sinon, auraient tout stoppé. Ils poussèrent le réacteur dans un domaine de fonctionnement où aucun manuel ne l’autorisait à aller.

Ils croyaient piloter une machine. Ils chevauchaient une bombe qui ne demandait qu’un prétexte pour exploser.

Car le RBMK cachait un défaut mortel, connu de quelques ingénieurs mais tu par le secret d’État : à basse puissance, il souffrait d’un « coefficient de vide positif ». En clair, si l’eau de refroidissement se mettait à bouillir et à former des bulles de vapeur, la réaction nucléaire, au lieu de ralentir, s’emballait. Plus il chauffait, plus il voulait chauffer. Un cercle vicieux gravé dans la physique même du cœur.

1 h 23 min 40 s

L’essai commença malgré tout. Les vannes de vapeur des turbines se fermèrent, l’eau circula moins vite, chauffa, se mit à bouillir. Les bulles apparurent. La puissance, brusquement, se mit à grimper. Devant les cadrans affolés, Akimov comprit. Il cria l’ordre d’appuyer sur le bouton de l’ultime recours : l’AZ-5, l’arrêt d’urgence, qui devait plonger toutes les barres de contrôle dans le cœur en quelques secondes et éteindre le réacteur.

Ce geste de salut fut le geste fatal. Car les barres de contrôle du RBMK avaient une extrémité en graphite, un matériau qui, en s’enfonçant en premier dans l’eau, accélérait la réaction avant de la freiner. Pendant une fraction de seconde, en voulant tout arrêter, les opérateurs jetèrent de l’huile sur le feu. La puissance explosa jusqu’à des dizaines de fois sa valeur nominale. Le combustible se pulvérisa. L’eau se vaporisa d’un coup.

À 1 h 23 min 44 s, une première explosion, celle de la vapeur, souleva la dalle de béton et d’acier de mille tonnes qui coiffait le réacteur. Quelques secondes plus tard, une seconde détonation, plus violente encore, éventra le bâtiment. Le couvercle du cœur retomba de travers. Des morceaux de graphite incandescent et de combustible nucléaire furent projetés dans la nuit, retombant sur les toits comme une pluie de braises venues de l’enfer. Le ciel au-dessus de Pripiat prit une teinte bleutée, presque irréelle, magnifique et empoisonnée.

Les hommes du feu

Les premiers à accourir furent les pompiers. Ils ignoraient tout de la radioactivité qui saturait l’air autour d’eux. Pour eux, c’était un incendie, un toit en flammes, du feu à éteindre. Parmi eux, le lieutenant Vladimir Pravik et le jeune Vassili Ignatenko montèrent sur les toits brûlants, piétinant sans le savoir des débris de graphite qui délivraient des doses de rayonnement foudroyantes. Certains décrivirent plus tard un goût métallique dans la bouche, une chaleur étrange sur la peau. En quelques heures, ils commencèrent à vomir, à s’effondrer.

Ils luttèrent pourtant, empêchant les flammes de gagner le réacteur 3 voisin, sauvant peut-être une catastrophe dans la catastrophe. Beaucoup furent évacués vers Moscou, plongés dans des services spécialisés. La plupart moururent dans les semaines qui suivirent, rongés de l’intérieur par un mal invisible. Ils furent parmi les tout premiers d’une longue cohorte de sacrifiés.

Le silence de Pripiat

À quelques kilomètres, la ville de Pripiat dormait. Cité modèle bâtie pour les employés de la centrale, elle abritait près de cinquante mille habitants, jeunes, fiers, heureux d’y vivre. Le samedi 26 avril s’annonça comme un jour normal. Les enfants jouèrent dehors. Des habitants, intrigués, allèrent regarder de loin la lueur au-dessus de la centrale, sans se douter qu’ils s’exposaient à un rayonnement mortel. Une grande roue flambant neuve devait être inaugurée quelques jours plus tard pour les fêtes du 1er mai. Elle ne tournerait jamais.

Les autorités, elles, choisirent d’abord le silence. Avouer, c’était reconnaître l’échec du système, l’imperfection de la technologie soviétique. Pendant plus de trente heures, la population resta sur place, respirant l’air contaminé. Ce n’est que le 27 avril, dans l’après-midi, que l’ordre d’évacuation tomba enfin. On promit aux habitants un départ de quelques jours. Ils prirent un petit sac, laissèrent le repas sur la table, le linge sur les fils. Une file interminable d’autocars emporta la ville entière. Aucun ne revint jamais habiter Pripiat, qui demeure aujourd’hui une cité fantôme.

On avait dit : trois jours. Ce furent trois jours qui n’ont jamais fini.

Le mensonge démasqué par le vent

Le nuage radioactif, lui, ignorait les frontières et les secrets d’État. Poussé par les vents, il dériva vers le nord et l’ouest. Le 28 avril, à des centaines de kilomètres de là, dans la centrale suédoise de Forsmark, des techniciens déclenchèrent l’alarme en détectant des particules radioactives sur leurs vêtements. En cherchant l’origine, ils comprirent qu’elle ne venait pas de chez eux, mais de l’Est. L’URSS ne pouvait plus se taire. Le soir même, un communiqué laconique reconnut « un accident » à Tchernobyl. Le monde entier venait d’apprendre la vérité par un compteur Geipeger étranger.

La bataille des liquidateurs

Il fallut alors livrer une guerre d’un genre inédit, contre un ennemi qu’on ne voyait ni n’entendait. Le cœur du réacteur, à ciel ouvert, continuait de cracher sa radioactivité et menaçait de fondre plus profond encore. Des hélicoptères survolèrent le gouffre béant pour y déverser des milliers de tonnes de sable, de bore, de plomb et d’argile, dans l’espoir d’étouffer le brasier nucléaire.

Sous le réacteur, une menace nouvelle apparut : si la masse en fusion perçait la dalle et atteignait les réservoirs d’eau situés dessous, une explosion de vapeur pouvait tout ravager. Trois hommes, dont Alexeï Ananenko, se portèrent volontaires pour plonger dans les sous-sols inondés et ouvrir les vannes afin de vider ces réservoirs. Ils avancèrent dans le noir et l’eau contaminée, trouvèrent les valves, accomplirent leur mission et remontèrent. Leur courage évita peut-être un second désastre.

Puis vint le tour des « biorobots ». Les machines envoyées pour dégager les débris de graphite les plus radioactifs des toits tombaient en panne, leurs circuits grillés par le rayonnement. Alors on envoya des hommes. Vêtus de tabliers de plomb bricolés, ils montaient sur le toit pour quelques secondes seulement, le temps de pelleter un ou deux débris et de les jeter dans le gouffre, avant de redescendre en courant. On les appela les liquidateurs. Ils furent des centaines de milliers, soldats, mineurs, ouvriers, appelés de tout le pays. Beaucoup payèrent de leur santé, parfois de leur vie, cette liquidation d’un péril qu’ils n’avaient pas créé.

Le sarcophage et le prix de la vérité

Pour enfermer le monstre, on éleva à la hâte, en quelques mois, une gigantesque structure de béton et d’acier autour du réacteur éventré : le sarcophage. À l’intérieur se figea une coulée de matière en fusion mêlant combustible, sable et béton, que les liquidateurs surnommèrent le « pied d’éléphant », l’une des masses les plus radioactives jamais formées par la main de l’homme.

Restait à comprendre. Le physicien Valeri Legassov, membre de la commission d’enquête, joua un rôle central. À Vienne, devant les experts internationaux, il exposa avec une franchise inhabituelle le déroulé de l’accident. Mais la vérité complète était plus dérangeante encore : les erreurs des opérateurs n’expliquaient pas tout. Le réacteur RBMK lui-même était dangereux, son défaut de conception connu et dissimulé. Le système, en somme, avait produit la catastrophe autant que les hommes. Rongé par ce qu’il savait et par le poids du secret, Legassov mit fin à ses jours en avril 1988, deux ans jour pour jour après l’explosion. Ses enregistrements posthumes contribuèrent à faire éclater la vérité sur les failles du réacteur.

Le bilan humain reste âprement discuté. Quelques dizaines de morts furent directement attribuées à l’irradiation aiguë dans les semaines suivant l’accident, pompiers et opérateurs en tête. Mais les conséquences à long terme, cancers de la thyroïde chez les enfants, maladies parmi les liquidateurs et les populations exposées, se comptent en milliers selon les estimations, avec de fortes incertitudes. Une zone d’exclusion de trente kilomètres fut décrétée autour de la centrale. Elle existe toujours.

La morale de l’histoire

Tchernobyl n’est pas seulement l’histoire d’une machine qui a explosé. C’est celle d’un système qui a préféré le mensonge à la lucidité, l’orgueil à la prudence, le secret à la sécurité. Le réacteur avait un défaut : on l’a caché. Le test était mal préparé : on l’a mené quand même. L’accident venait d’arriver : on a tardé à le dire. À chaque étape, une occasion de s’arrêter fut sacrifiée sur l’autel de l’apparence et de la peur de reconnaître l’erreur.

La leçon traverse les époques et dépasse de loin l’atome. Aucune technologie, si brillante soit-elle, n’est plus sûre que la culture qui l’entoure. Une organisation qui punit ceux qui disent la vérité, qui récompense le silence et méprise le doute, fabrique ses propres catastrophes. La sécurité n’est pas une affaire de béton et d’acier : elle est d’abord une affaire d’honnêteté. Le courage de dire « arrêtons, nous ne savons pas », vaut mille certitudes affichées.

Il reste, de cette nuit d’avril, la silhouette figée d’une grande roue qui n’a jamais tourné au-dessus d’une ville vidée de ses habitants. Une image muette qui, mieux que tous les rapports, murmure la même vérité : quand les hommes cessent d’écouter les avertissements, la nature, elle, finit toujours par les rattraper.

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