Marc Bloch : l’historien qui a résisté aux nazis

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Marc Bloch : l'historien qui a résisté aux nazis
Illustration — archer10 (Dennis) (BY-SA)

Il avait révolutionné la manière d’écrire l’Histoire. En 1944, il choisit de la faire, les armes à la main, contre l’occupant nazi. Portrait d’un homme qui refusa de se taire.

16 juin 1944. Dans un champ humide de Saint-Didier-de-Formans, à quelques kilomètres de Lyon, un groupe d’hommes est aligné face aux fusils. La nuit tombe sur l’Ain. Parmi les condamnés, un homme de cinquante-huit ans, le corps marqué par des semaines de torture à la prison de Montluc, tient la main d’un adolescent qui tremble. Le jeune garçon murmure qu’il a peur, que cela va faire mal. L’homme plus âgé lui répond doucement : « Mais non, petit, ça ne fait pas mal. » Quelques secondes plus tard, la salve claque. On raconte qu’il eut le temps de crier « Vive la France ! ».

Cet homme n’était pas un soldat de métier. C’était l’un des plus grands historiens que la France ait produits, le fondateur d’une école de pensée qui allait transformer la discipline dans le monde entier. Il s’appelait Marc Bloch. Et pour comprendre comment un professeur de la Sorbonne, un savant reconnu, un père de six enfants, en était arrivé à mourir dans un champ sous les balles de la Gestapo, il faut remonter le fil d’une vie tout entière placée sous le signe d’une même exigence : refuser le mensonge, comprendre le réel, ne jamais abdiquer sa liberté.

Un enfant de la République et du savoir

Marc Léopold Benjamin Bloch naît à Lyon le 6 juillet 1886, dans une famille juive alsacienne profondément attachée à la France. Son père, Gustave Bloch, est un historien réputé de l’Antiquité romaine, professeur à l’École normale supérieure. Le petit Marc grandit donc dans l’odeur des livres, des sources et des débats intellectuels. La République laïque, celle des instituteurs et des concours, est sa maison spirituelle. Il croit à la raison, au progrès, à la nation comme communauté de citoyens libres.

Élève brillant, il intègre l’École normale supérieure, étudie en Allemagne, se forme aux méthodes les plus rigoureuses de la recherche historique. Le jeune homme est habité par une conviction qui ne le quittera jamais : l’Histoire ne doit pas être une simple chronique de rois et de batailles, une collection de dates apprises par cœur. Elle doit expliquer les sociétés, les mentalités, les structures économiques, la vie des hommes ordinaires. Elle doit être une science des hommes dans le temps.

Le feu de la Grande Guerre

Quand éclate la Première Guerre mondiale, en 1914, Bloch a vingt-huit ans. Il s’engage aussitôt. Sous-officier puis officier d’infanterie, il connaît les tranchées, la boue, la peur, la camaraderie et la mort. Il en sortira quatre fois cité, décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur. Cette expérience du feu marque l’homme autant que le savant. Il y apprend le sens du devoir, le courage physique, mais aussi une méfiance lucide envers les rumeurs et les fausses nouvelles qui circulent au front. De cette observation naîtra plus tard une réflexion pionnière sur la propagation des légendes en temps de guerre.

La paix revenue, Bloch reprend sa carrière universitaire. C’est à l’université de Strasbourg, redevenue française après 1918, qu’il rencontre l’homme qui deviendra son frère d’armes intellectuel : Lucien Febvre.

La révolution des Annales

Ensemble, en 1929, les deux hommes fondent une revue au nom modeste mais aux ambitions immenses : les Annales d’histoire économique et sociale. C’est une rupture. Contre l’histoire dite « événementielle », centrée sur les grands hommes et la diplomatie, Bloch et Febvre proposent une histoire totale, ouverte à l’économie, à la géographie, à la sociologie, à la psychologie collective. Ils veulent poser aux archives de nouvelles questions, faire parler les paysages, les prix du blé, les croyances populaires.

Marc Bloch donne à cette ambition des chefs-d’œuvre. Dès 1924, dans Les Rois thaumaturges, il étudie une croyance étonnante : celle qui prêtait aux rois de France et d’Angleterre le pouvoir de guérir les écrouelles par simple imposition des mains. Là où d’autres n’auraient vu qu’une anecdote, Bloch décrypte tout un imaginaire du pouvoir sacré. Plus tard, dans La Société féodale, il livre une analyse magistrale du Moyen Âge, non plus comme une galerie de seigneurs et de croisades, mais comme un système social vivant, fait de liens de dépendance, de mentalités et de rapports de force.

« L’histoire est la science des hommes dans le temps. » Cette formule, simple en apparence, résume toute une révolution du regard.

Dans les années 1930, Marc Bloch est au sommet. Professeur à la Sorbonne, historien de renommée internationale, il incarne l’excellence de l’école française. Sa vie semble tracée : les livres, les élèves, la reconnaissance. Puis l’Histoire, la vraie, celle qui se fait dans le fracas des armées, vient de nouveau frapper à sa porte.

L’étrange défaite

En 1939, la guerre revient. Bloch a cinquante-trois ans. Rien ne l’oblige à repartir : il est trop âgé, père de six enfants, savant indispensable. Il insiste pourtant pour être mobilisé. On l’affecte aux services du ravitaillement en carburant des armées. Il assiste ainsi, aux premières loges, à l’effondrement de la France en mai et juin 1940 : la débâcle, les routes encombrées de réfugiés, les ordres contradictoires, la panique des états-majors.

De cette catastrophe, il tire à chaud un texte bouleversant, écrit dans l’urgence pendant l’été 1940 : L’Étrange Défaite. Ce n’est pas un livre de circonstance. C’est l’autopsie glacée d’un désastre par un esprit qui refuse de se mentir. Bloch y démonte l’impréparation de l’armée, la sclérose des chefs militaires, la lâcheté d’une partie des élites, l’incapacité d’une génération à comprendre son époque. Le texte ne sera publié qu’après sa mort, mais il demeure l’un des documents les plus lucides jamais écrits sur la chute de 1940. Un historien y regarde son propre pays s’effondrer, et il a le courage de nommer les responsabilités.

Un savant chassé, un homme humilié

La défaite installe le régime de Vichy. Très vite, celui-ci promulgue ses lois antisémites, le « statut des Juifs ». Marc Bloch, patriote décoré, ancien combattant de deux guerres, professeur illustre, se voit soudain traité en citoyen de seconde zone, exclu de l’enseignement du seul fait de sa naissance. Grâce à une dérogation accordée pour « services scientifiques exceptionnels rendus à l’État français », il obtient de continuer à enseigner, à Clermont-Ferrand puis à Montpellier, où l’université de Strasbourg s’est repliée.

Mais l’humiliation est profonde. Cet homme qui avait fait de la France sa patrie de cœur et d’esprit se voit désigné comme un étranger dans son propre pays. Beaucoup, à sa place, se seraient repliés dans la prudence, auraient attendu la fin de l’orage à l’abri de leur bibliothèque. Bloch, lui, fait un autre choix. Le plus dangereux.

L’entrée dans la Résistance

À partir de 1942, alors que les Allemands envahissent la zone Sud, Marc Bloch bascule dans la clandestinité. Il rejoint le mouvement de résistance Franc-Tireur, dans la région lyonnaise. L’historien du Moyen Âge devient un agent de l’ombre. Il porte désormais des noms de code : « Narbonne », « Arpajon », « Chevreuse ». Il organise, il rédige, il coordonne. Il participe à la mise en place des structures unifiées de la Résistance intérieure dans sa région, y jouant un rôle de responsable régional.

Il faut mesurer ce que cet engagement représente. Bloch n’est pas un jeune homme sans attaches. C’est un père de famille de cinquante-six ans, boiteux, connu, juif, donc doublement traqué. Chaque réunion clandestine, chaque document transporté, chaque contact peut le conduire à la torture et à la mort. Il le sait parfaitement. Il continue. Pour lui, penser librement et agir librement sont une seule et même chose. On ne peut pas passer sa vie à écrire l’Histoire des libertés humaines et se dérober quand vient l’heure de les défendre.

Au milieu de cette existence traquée, Bloch trouve encore le temps d’écrire. Il rédige un dernier livre, resté inachevé, qu’il dédie à son ami Lucien Febvre : Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. C’est à la fois un testament intellectuel et un manifeste. Un homme qui vit sous la menace permanente de l’arrestation prend le temps d’expliquer, avec sérénité, pourquoi et comment il faut comprendre le passé. Comme si écrire l’Histoire était, en soi, un acte de résistance contre la barbarie.

Montluc, la torture, le champ

Le 8 mars 1944, la Gestapo de Lyon, dirigée par le sinistre Klaus Barbie, arrête Marc Bloch. Il est incarcéré à la prison de Montluc, tristement célèbre pour les souffrances que l’on y inflige. Bloch y subit de terribles interrogatoires. Malgré les tortures, il ne trahit personne. Le savant, l’homme de raison, tient bon dans l’épreuve la plus brutale que puisse connaître un être humain.

Dans sa cellule, entouré de plus jeunes que lui, il reste, dit-on, celui qui rassure et qui explique. On rapporte qu’il continuait de parler d’histoire et de géographie à ses codétenus, comme pour maintenir vivante, jusqu’au bout, la flamme de l’intelligence face à l’obscurantisme.

Le 16 juin 1944, dix jours après le débarquement de Normandie, alors que la libération approche, les Allemands décident de liquider un groupe de prisonniers. On les emmène de nuit dans un pré, près de Saint-Didier-de-Formans. Ils sont fusillés par petits groupes. C’est là que Marc Bloch, réconfortant un adolescent terrorisé à ses côtés, tombe sous les balles en criant son amour de la France. Il avait cinquante-huit ans. Son corps ne sera identifié que plusieurs mois plus tard.

La postérité d’un juste

Après la guerre, ses amis publient ce qu’il avait laissé. L’Étrange Défaite paraît en 1946, l’Apologie pour l’histoire l’année suivante. L’influence de Marc Bloch, loin de s’éteindre, ne cesse alors de grandir. L’école des Annales qu’il a fondée avec Febvre domine l’historiographie mondiale pendant des décennies. Des générations d’historiens se réclameront de lui. On donnera son nom à des universités, à des lycées, à des rues.

Mais au-delà du savant, c’est l’homme que l’on retient. Un intellectuel qui n’a pas séparé la pensée de l’action. Un patriote que son pays a renié et qui a choisi de mourir pour lui malgré tout. Un père qui, aligné devant les fusils, a trouvé la force de consoler un enfant. Dans son testament, rédigé dès 1941, il avait demandé que soit gravée sur sa tombe une devise latine : Dilexit veritatem — « Il a aimé la vérité ». Rarement épitaphe aura été aussi juste.

La morale de l’histoire

La vie de Marc Bloch nous enseigne quelque chose de rare et de précieux : que le courage de l’esprit et le courage physique ne font qu’un. Toute sa vie, il avait cherché la vérité dans les archives, refusant les légendes commodes et les récits arrangés. Quand l’Histoire l’a mis à l’épreuve, il a fait exactement la même chose face aux nazis : il a refusé le mensonge, refusé la soumission, refusé de se taire.

Il aurait pu se protéger. Il avait tous les prétextes : l’âge, la famille, la renommée, l’exil possible. Il a choisi le risque parce qu’il pensait qu’une conviction sans acte n’est qu’un bavardage. La leçon qu’il nous laisse traverse les époques : comprendre le monde ne suffit pas, encore faut-il avoir le courage de le défendre quand la barbarie frappe à la porte. Aimer la vérité, ce n’est pas seulement la connaître. C’est accepter, s’il le faut, de payer pour elle. Marc Bloch, l’historien devenu résistant, en a payé le prix le plus haut — et c’est pour cela que, plus de quatre-vingts ans après ce champ de l’Ain, sa voix nous parle encore.

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