Le 23 septembre 1940, la 5e division japonaise franchit la frontière du Tonkin à Lạng Sơn. Quatre jours plus tard, l’armée coloniale française n’existe plus comme force crédible — et pourtant le drapeau français flotte toujours sur Hà Nội. C’est là, et non à Điện Biên Phủ quatorze ans plus tard, que se joue la fin de l’Indochine française.
Un poste de montagne, une route qui descend vers la plaine, une nuit de septembre. Le 23 septembre 1940, la 5e division japonaise passe la frontière de l’Indochine française à Lạng Sơn, dans le nord du Tonkin. Les positions françaises tiennent quatre jours. Le 26, arrivées au port de Hải Phòng, les colonnes japonaises s’arrêtent d’elles-mêmes : on négociera. Officiellement, il ne s’est presque rien produit. L’administration coloniale reste en place, le gouverneur général continue de signer ses arrêtés, les fonctionnaires français gardent leur bureau. Officieusement, quelque chose vient de se casser qui ne se réparera jamais.
Indochine 1940 : quatre jours qui valent une capitulation
Le choc ne se comprend qu’en remontant un peu. En 1895, le Japon écrase la Chine et s’approprie la Corée. En 1905, il repousse la Russie et devient l’allié de la Grande-Bretagne. Les Français d’Indochine, eux, ne se racontent pas d’histoires : ils fortifient leurs côtes par crainte d’un débarquement japonais et signent en 1907 un traité avec Tôkyô qui garantit leur zone d’influence. Trente-trois années passées à acheter la paix avec un voisin qu’on sait plus fort qu’on ne l’avouera jamais en public.
Juin 1940, la métropole s’effondre. Le gouverneur général Georges Catroux ferme aussitôt la frontière chinoise pour donner des gages à Tôkyô : depuis le blocus maritime japonais de 1937 et l’invasion à grande échelle de la Chine, le Fleuve Rouge du Tonkin est devenu la principale voie de sortie chinoise vers le monde. Le geste ne suffit pas. En août 1940, le ministre japonais des Affaires étrangères Matsuoka Yôsuke lance publiquement la formule de Sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale. Un mois plus tard, la 5e division franchit la frontière.
Militairement, l’affaire est mince : quelques jours d’engagements, un arrêt volontaire, aucune campagne. Politiquement, elle est démesurée. Pour la première fois, sous les yeux de millions de témoins asiatiques, une armée européenne est balayée sur son propre terrain colonial par une armée asiatique. Tout le reste se discute — les chiffres, les responsabilités, la suite. Ce moment-là, non. Un empire colonial vit de la conviction qu’il est invincible ; quand la démonstration inverse est faite en quatre jours, le reste n’est qu’un délai.
Ce que Tôkyô venait chercher : du riz, des aérodromes, un tremplin
Les Japonais ne veulent pas administrer l’Indochine. Ils veulent son riz, ses aérodromes, sa voie ferrée, et un tremplin vers les colonies britanniques et néerlandaises — vers le pétrole de Bornéo, surtout. Occuper une colonie coûte des hommes ; la louer coûte une signature. L’amiral Jean Decoux, vichyste, proche de Darlan, reste donc en fonction. La colonie, coupée de la métropole et asphyxiée économiquement, y trouve un débouché commercial. Chacun croit avoir arraché quelque chose.
Sur ce point, une idée reçue mérite d’être renversée. On lit souvent que la collaboration franco-japonaise en Indochine aurait été un arrangement voulu par les Français, une combine coloniale. Le croisement des archives françaises et japonaises, travail conduit notamment par l’historien Franck Michelin (université Teikyo, Tôkyô), donne une lecture différente : le maintien de l’administration coloniale est presque exclusivement une décision japonaise. Le raisonnement de Tôkyô tient en trois lignes. Les Français ne sont plus un danger. Ils maintiennent l’ordre et la production à moindre coût. On les éliminera sans effort le jour venu.
La suite est une mécanique de traités. Le 6 mai 1941, de nouveaux accords étendent les activités économiques japonaises à toute la colonie ; le 29 juillet 1941, un ultimatum arraché sous contrainte y étend leurs activités militaires. Puis vient le 8 décembre 1941. Le jour même où le Japon frappe simultanément Hong Kong, la Malaisie, la Thaïlande et Pearl Harbor, Decoux trouve sur son bureau l’ordre d’intégrer entièrement l’Indochine à la machine de guerre japonaise. Il n’a aucun moyen de joindre Vichy. Il signe. Une colonie entière bascule dans l’effort de guerre de l’Axe asiatique par une feuille de papier, sans un coup de feu. Résultat paradoxal : dans tout le Pacifique, les Français d’Indochine sont les seuls Occidentaux épargnés, pendant que Britanniques, Néerlandais et Américains sont combattus, capturés, internés.
Faut-il en conclure que les Néerlandais de Java, qui refusèrent toute concession, furent plus héroïques ? L’argument se retourne, et c’est une interprétation, pas un fait établi : composer avec Tôkyô aurait signifié admettre qu’un homme de couleur pouvait vaincre et gouverner l’homme blanc. Certains ont préféré la guerre à cet aveu-là.
« L’Asie aux Asiatiques » : ce que le prince Cuong Dê a coûté au slogan
Le Japon se présente en libérateur de l’Asie. L’histoire du prince Cuong Dê suffit à mesurer ce que vaut la promesse. Dès 1905, Phan Bôi-Châu dirige une Association pour la modernisation du Viêt Nam, royaliste et nippophile, et part en tournée au Japon avec ce prince. Le pacte franco-japonais de 1907 les fait chasser du pays : Tôkyô lâche ses protégés vietnamiens contre la reconnaissance d’une zone d’influence. Phan Bôi-Châu, convaincu par Sun Yat-Sen, devient républicain et finira dans une prison française. Cuong Dê, lui, reste royaliste et pro-japonais, et fonde depuis Tôkyô une Ligue pour la Restauration du Viêt Nam.
En septembre 1940, le prince rentre chez lui dans les bagages de la 5e division. Sa Ligue compte alors trois ou quatre membres. Portée par l’effondrement français, elle saisit des armes, recrute, multiplie les proclamations : en quelques jours, ces trois ou quatre hommes deviennent deux mille combattants qui devancent l’armée japonaise. Puis, le 26 septembre, les Japonais s’arrêtent à Hải Phòng pour négocier. Cuong Dê est abandonné, sa Ligue écrasée par la répression française, et il doit fuir. Trois hommes deviennent deux mille en trois jours, puis redeviennent rien en trois jours de plus.
Le tableau est constant : le Japon combat les Occidentaux mais protège ceux d’Indochine, soutient les Asiatiques mais les contraint, et pressure les populations locales davantage que les Blancs. Il s’impose même comme médiateur régional lorsque la Thaïlande du général Plaek — le Siam devenu Prathet Thai en 1938, militariste et doté d’une monarchie constitutionnelle inspirée du modèle japonais — attaque pour récupérer des terres saisies par la France en 1904-1907. Tôkyô devance Londres et Washington et impose une paix franco-thaïlandaise le 9 mai 1941. Le nationalisme vietnamien, pendant ce temps, se cherche ailleurs : soulèvement raté des tirailleurs de Yên Bái en 1930, treize hommes guillotinés le 17 juin ; fondation la même année d’un parti communiste à Hong Kong par celui qu’on appelle alors Nguyễn le Patriote, futur Hồ Chí Minh ; soulèvement communiste à Sài Gòn le 22 novembre 1940, suivi de plusieurs semaines de guérilla dans les campagnes de Cochinchine ; naissance en 1939 du Đại Viêt, autoritaire, pro-japonais, inspiré du fascisme mais non monarchiste — donc hostile à Cuong Dê. Le Việt Minh, lui, naît en 1941, dans les montagnes du nord que le pouvoir colonial ne tient plus.
9 mars 1945 : les Japonais liquident ce qu’ils avaient conservé
En août 1944, Vichy disparaît. La France Libre est officiellement en guerre avec le Japon, situation intenable pour une colonie administrée par un amiral vichyste. Le général Eugène Mordant reçoit secrètement le pouvoir tandis que Decoux reste en façade. Côté japonais, le ministre Shigemitsu Mamoru anticipe la défaite et ordonne l’élimination totale des Français d’Indochine, afin de renforcer les mouvements indépendantistes avant l’arrivée des Alliés. Cette décision lui vaudra plus tard une place au banc des accusés des procès de Tôkyô.
Le 9 mars 1945, l’armée japonaise attaque de tous côtés la garnison française. Tués, capturés, massacrés en de nombreux endroits. Les rescapés forment une dernière colonne, celle du général Marcel Alessandri, qui fuit par les montagnes et atteint la Chine — où elle est aussitôt internée. Pendant cette fuite, le général américain Claire Lee Chennault et ses Tigres volants ravitaillent les fuyards par parachutages. Puis l’ordre arrive de Washington : cesser. Que Roosevelt ait été hostile à toute restauration coloniale française en Indochine est attesté ; il défendait ouvertement une mise sous tutelle internationale. Le détail exact de la chaîne de commandement qui a interrompu les largages reste, lui, discuté entre historiens. Le résultat, pas.
Deux jours après l’attaque, le 11 mars 1945, l’empereur Bảo Đại proclame l’indépendance du Viêt Nam. Le Việt Minh entre aussitôt dans la course au pouvoir. Et le pays entre dans la famine : les réseaux de distribution des vivres se sont effondrés, les bombardements américains achèvent les transports. Les estimations du nombre de morts varient énormément selon les sources et les méthodes, de quelques centaines de milliers à deux millions ; les historiens ne s’accordent pas, et ceux qui avancent un chiffre unique avec assurance devraient inquiéter.
Reconquérir en 1945 un empire mort en 1940
Le 2 septembre 1945, Hồ Chí Minh proclame à son tour l’indépendance — la deuxième en six mois. Son texte reprend les termes de la déclaration d’indépendance américaine, rédigé avec l’aide d’un officier de l’OSS présent à Hà Nội (les récits citent le major Archimedes Patti). Pas un mot sur le socialisme. Pour encadrer sa nouvelle armée, il recrute des instructeurs militaires japonais, intégrés au Việt Minh et encouragés à épouser des femmes du pays pour rester. Un communiste écrit son indépendance avec la plume de Washington et la fait instruire par les officiers de l’armée qui occupait le pays trois mois plus tôt. Les Américains, obsédés par l’idée d’un monde post-colonial, l’ont aidé sans s’être renseignés sur ses convictions.
Une reconquête menée avec les restes du monde d’avant
Les accords de Potsdam confient le désarmement des Japonais à la Chine au nord et aux Britanniques au sud. Les premières Troupes Françaises d’Extrême-Orient débarquent le 12 septembre 1945, embryon du corps d’armée de Leclerc et de l’amiral d’Argenlieu — environ 55 000 hommes, dans le cadre du plan de de Gaulle : reconquérir toute l’Union indochinoise. Réarmées par les Anglais, elles ne peuvent pas monter au nord, où les troupes nationalistes chinoises entendent évincer à la fois les Français et le Việt Minh. Leclerc arrive à Sài Gòn le 5 octobre 1945 ; les opérations commencent le 15.
L’équipement raconte l’époque mieux qu’un discours : avions japonais et britanniques récupérés, armes de toutes provenances, et jusqu’à des casques coloniaux que l’Afrika Korps portait en Tunisie. En face, une armée tout aussi hétéroclite, mais qui connaît le terrain. Attaques de convois, raids sur les postes, mines, fosses à tigre, bambous effilés empoisonnés, ponts détruits, voies ferrées arrachées, récoltes brûlées. Au total, 61 000 Africains et 126 000 Maghrébins verront l’Indochine. En février 1946, le Laos, le Cambodge et les Hauts Plateaux sont sous contrôle français. Pas les rizières du sud, bastion communiste. En mars, Paris doit reconnaître un gouvernement en Cochinchine, et le débarquement français au Tonkin, le 6 mars, est bombardé par les Chinois avant d’être dégagé au pilonnage d’artillerie.
Une guerre qui n’a pas de date de naissance
On enseigne que la guerre d’Indochine commence le 19 décembre 1946, jour de l’attaque généralisée du Việt Minh. C’est une convention commode, et elle est fausse dès qu’on la regarde de près. Les combats de reconquête datent d’octobre 1945. L’armée indépendantiste existe depuis 1941. Le premier soulèvement de Cochinchine remonte à novembre 1940. Il n’y a pas de coup d’envoi : il y a une lente accumulation qu’une date ronde vient recouvrir après coup.
Il faut aussi ranger un cliché. Le guérillero au sabre de brousse a existé, mais l’Armée nationale du Viêt Nam — devenue Armée populaire vietnamienne à partir de 1950 — se dote d’une structure pyramidale d’armée professionnelle, d’offensives coordonnées, de guerre de mouvement, de troupes d’élite équipées en défense antiaérienne, en camions et en moyens radiogoniométriques pour écouter les communications françaises. Elle est dirigée par Võ Nguyên Giáp, professeur d’histoire-géographie devenu stratège autodidacte et théoricien de la guerre du peuple. Sous-estimer cet adversaire fut une constante française ; ce fut aussi une erreur de renseignement, pas seulement de préjugé.
Reste la question de départ. Un empire ne meurt pas quand il perd sa dernière bataille, mais quand plus personne ne croit qu’il peut gagner. En Indochine, cette bascule tient dans quatre journées de septembre 1940, devant des témoins qui n’oublieront pas. Tout ce qui suit — l’occupation, les deux indépendances, le débarquement de Leclerc, les huit années de guerre — ressemble à une administration très coûteuse du fait accompli. Cela ne dit rien de nos conflits actuels, et je me méfie des parallèles trop faciles. Cela dit seulement une chose, valable à toutes les époques : quand la démonstration a été faite publiquement, refaire le geste ne suffit plus à refaire la croyance.