Tout commence dans une corbeille à papier vidée par une femme de ménage. Tout finit douze ans plus tard par la réhabilitation d’un innocent, pendant que le véritable traître coule des jours paisibles à Londres. L’affaire Dreyfus n’est pas seulement une erreur judiciaire : c’est le récit d’une institution qui a préféré avoir raison plutôt qu’être juste.
Le 5 janvier 1895, dans la cour de l’École militaire, on arrache ses galons à un capitaine de trente-cinq ans et on brise son sabre. La foule, massée derrière les grilles, hurle. Elle ne connaît qu’un seul mot du dossier : « coupable ». Le procès s’est tenu à huis clos, seul le verdict a été rendu public. Il faudra onze ans pour effacer ce mot. L’homme qui avait réellement vendu des renseignements à l’Allemagne, lui, mourra tranquillement en Angleterre, sans avoir jamais été jugé.
Tout commence dans une corbeille à papier
À l’ambassade d’Allemagne à Paris, l’attaché militaire Maximilian von Schwartzkoppen fait son métier : réunir tout ce qu’il peut sur l’armée française, y compris par l’espionnage. Les autres puissances en font autant, et la France chez ses voisins. Ce qu’il ignore, c’est que sa femme de ménage, Marie Bastian, fait aussi le sien — pour le contre-espionnage français. Elle vide sa corbeille à papier et transmet les débris de sa correspondance aux services, par un canal que ces derniers appellent sobrement « la voie ordinaire ».
En septembre 1894, la pêche est bonne. Bastian remonte un document sans signature dans lequel un inconnu promet à Schwartzkoppen des renseignements sur l’artillerie française : le « bordereau ». Le chef du contre-espionnage, Jean Sandherr, alerte le ministre de la Guerre, le général Auguste Mercier. Puisque le traître parle artillerie, on cherchera parmi les officiers d’artillerie.
Il faut mesurer ce point de départ, parce qu’il rend la suite d’autant plus vertigineuse. Pas de trahison spectaculaire, pas de secret d’État perdu, pas de bataille compromise : une lettre de proposition de services, jetée à la poubelle avant même d’avoir produit le moindre effet. L’affaire qui va occuper la France pendant douze ans et faire trembler la Troisième République commence dans les ordures d’une ambassade.
Une enquête qui ne cherchait pas un espion, mais un coupable
Ce qui suit est solidement établi par les archives, et c’est accablant. Le capitaine Alfred Dreyfus n’est pas soupçonné à partir d’un indice matériel. Il l’est à partir de trois préjugés qui, additionnés, en font le coupable idéal pour un état-major. Il est alsacien, donc réputé porter des attaches allemandes vingt-cinq ans après l’annexion de 1871. Il est polytechnicien monté au mérite, donc mal vu d’une hiérarchie encore largement aristocratique. Il est juif, dans un milieu où l’antisémitisme va de soi.
Le reste est bricolé pour tenir. Le commandant Armand du Paty du Clam, graphologue très amateur, conclut que Dreyfus a écrit le bordereau — en dépit de ses propres doutes. Le criminologue Alphonse Bertillon, consulté alors qu’il n’a aucune compétence en graphologie, constate à son tour que les écritures ne coïncident pas vraiment. Au lieu d’en tirer la conclusion évidente, il forge un concept sur mesure : l’« autoforgerie ». Dreyfus se serait imité lui-même, maladroitement, afin de pouvoir plaider ensuite que le document n’était pas de sa main. Le raisonnement ne fonctionne que dans un sens. Ressemblance ou dissemblance, tout accuse.
Un objet, à la mi-octobre 1894, résume l’esprit de cette enquête mieux qu’un long réquisitoire : pendant l’interrogatoire, ses accusateurs laissent un revolver à portée de main de Dreyfus. L’intention est limpide. Qu’il se tue, et le dossier se referme sans qu’on ait jamais eu à démontrer quoi que ce soit. Il ne s’en sert pas.
Le conseil de guerre se tient à huis clos. Le bordereau, pourtant, ne colle pas : son auteur évoque des départs en manœuvres et réclame un manuel de tir qui ne correspondent ni à l’emploi du temps ni aux besoins d’un capitaine comme Dreyfus. Qu’importe. On adjoint au dossier des pièces complémentaires, un « dossier secret » communiqué aux juges mais jamais à l’accusé, qui ne peut donc pas les discuter. Du Paty du Clam et Sandherr soutiennent que, par accumulation, ce faisceau correspond au profil du prévenu. Le 22 décembre 1894, Dreyfus est condamné à l’unanimité. On ne rendra public que le verdict.
Décembre 1894 : une France sans dreyfusards
On se représente volontiers un pays coupé en deux dès la condamnation. C’est faux, et c’est peut-être le fait le plus déroutant de toute l’histoire. Fin 1894, il n’existe ni dreyfusards ni antidreyfusards, pour une raison simple : tout le monde croit Dreyfus coupable. Jean Jaurès également. Georges Clemenceau également. Ils ne changeront d’avis que plus tard, quand les pièces du dossier commenceront à fuiter.
D’où la scène de la dégradation, ce 5 janvier 1895. Certains, dans la foule, s’indignent qu’un officier convaincu de trahison ne soit pas fusillé, quand on exécute des hommes de troupe pour moins que cela. Dreyfus reste droit et continue de crier son innocence, ce qui passe alors pour de l’insolence. Un mois plus tard, il ne part pas pour la Nouvelle-Calédonie et sa détention relativement supportable : Mercier a fait modifier la loi tout exprès, direction la Guyane. Là-bas, mal nourri, isolé, Dreyfus n’a plus qu’un fil vers le monde, la correspondance de sa femme Lucie, décidée à prouver son innocence.
Deuxième cliché à écarter : la France de 1894 ne serait qu’un pays tendu vers la revanche contre l’Allemagne. La majorité des Français redoutent plutôt une nouvelle confrontation qu’ils ne l’appellent, et il reste encore vingt ans avant que la Première Guerre mondiale ne leur donne raison. Ce qui travaille réellement le pays, c’est la défiance envers ses élites : le scandale de la vente de décorations et de contrats militaires en 1887, l’effondrement de la compagnie du canal de Panama en 1889 qui ruine des milliers de petits investisseurs, l’assassinat du président Sadi Carnot par un anarchiste en 1894, la démission de son successeur Jean Casimir-Perier au bout de six mois.
Sur ce terrain prospère une presse nationaliste et antisémite. Édouard Drumont, dont le pamphlet La France juive a fait un tabac dans les années 1880, pilonne Dreyfus dans son journal La Libre Parole. Maurice Barrès écrit : « Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race. » On aurait tort, en revanche, de ranger cet antisémitisme d’un seul côté de l’échiquier. Une partie de la gauche se réfugie elle aussi dans un nationalisme antisémite ; les clivages sociaux ne recouvrent plus les clivages politiques, et les deux camps de l’affaire rassembleront des hommes venus de la droite comme de la gauche.
Le nom que l’état-major refusait de lire
En mars 1896, le contre-espionnage récupère un autre brouillon dans les papiers de Schwartzkoppen : le « Petit bleu ». Il n’est pas adressé à Dreyfus, qui croupit en Guyane, mais au commandant Ferdinand Walsin Esterhazy, à qui l’attaché allemand signifie qu’il ne veut plus traiter avec lui. Le colonel Picquart, nouveau chef du service, tire le fil et aboutit à une conclusion nette : profil douteux, mobile financier limpide, l’homme est criblé de dettes. Sa hiérarchie ne discute même pas les faits. Elle invoque le respect de la chose jugée et écarte Picquart pour le faire taire.
Au même moment, un noyau se forme autour de la famille Dreyfus. L’écrivain Bernard Lazare, juif et adversaire déclaré de Drumont, publie en 1896 Une erreur judiciaire. Les dreyfusards diffusent les pièces du dossier ; un journal va jusqu’à publier un fac-similé du bordereau. Un matin, le banquier Jacques de Castro tombe sur la reproduction et se fige : cette écriture, il la connaît, c’est celle d’un de ses clients. Esterhazy. Deux chemins indépendants — une enquête interne et la page d’un quotidien — mènent au même nom, que l’état-major s’obstine à ne pas lire.
Le vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner ne parvient pas à convaincre le président Félix Faure de réviser le procès, mais il rallie Joseph Reinach et Clemenceau. En janvier 1898, un conseil de guerre acquitte Esterhazy à l’unanimité ; l’objectif réel de l’audience était de charger Picquart, arrêté dans la foulée. Quelques jours plus tard paraît « J’accuse », dans L’Aurore, le journal de Clemenceau : Émile Zola y dénonce les manœuvres du ministère de la Guerre et la passivité des dirigeants politiques. La Chambre vote des poursuites contre lui à une large majorité. Le procès Zola, très suivi, devient malgré tout la tribune que les dreyfusards n’avaient pas : chaque fois qu’un témoin ramène le débat vers Dreyfus, le président du tribunal tranche d’une formule restée célèbre, « la question ne sera pas posée ». Zola, parti en Angleterre avant la fin, est condamné.
Le faux « patriotique » et la République au bord du coup de force
L’accusation s’effondre par excès de zèle. En 1898, le nouveau ministre de la Guerre Godefroy Cavaignac veut clore le débat une fois pour toutes et rappelle publiquement qu’il détient une preuve accablante. Il est de bonne foi. Il ignore qu’il vient d’exhiber la pièce fabriquée à la fin de 1897 par le commandant Henry pour étayer un dossier vide. Son propre attaché de cabinet, le capitaine Cuignet, examine le document : la falsification saute aux yeux. Convoqué, Henry avoue, puis se suicide.
Un camp lucide s’arrêterait là. Celui-ci invente la thèse du faux « patriotique » — un mensonge au service d’une vérité supérieure — et soutient publiquement la veuve d’Henry. Paul Déroulède, président de la Ligue des patriotes, menace de guerre civile. Le 1er février 1899, pendant les funérailles nationales de Félix Faure, il tente de détourner une colonne militaire vers l’Élysée. L’armée, légaliste, ne le suit pas ; il finit en prison. En juin de la même année, des nationalistes agressent à Longchamp le nouveau président Émile Loubet, favorable à la révision. Le climat pousse modérés, radicaux et socialistes à s’unir dans un « gouvernement de défense républicaine » autour de Waldeck-Rousseau, qui tiendra jusqu’en 1902.
Faut-il voir dans cette France une matrice du fascisme ? C’est la thèse de l’historien Zeev Sternhell, et elle n’est pas unanimement admise. Bertrand Joly objecte que les antisémites de l’époque, aussi virulents fussent-ils dans leurs colonnes, ne passaient pas des mots aux actes et ne disposaient d’aucune masse organisée : le fiasco de Déroulède devant une troupe qui refuse de bouger en est l’illustration. Le débat reste ouvert entre historiens, et il est plus honnête de le dire que de choisir.
Rennes, la grâce, et ce que l’affaire Dreyfus laisse impuni
La révision est décidée le 3 juin 1899 et, fin août, Dreyfus est rejugé à Rennes. Son propre camp s’y présente divisé : les dreyfusards défendent un principe juridique, les dreyfusistes une cause politique, les dreyfusiens veulent surtout que l’ordre public revienne. Le verdict est un monument d’embarras : coupable, avec circonstances atténuantes. Une trahison atténuée, cela n’existe pas ; la formule est absurde, et elle est faite pour cela. Elle autorise le chef du gouvernement à gracier le condamné. Dreyfus sort libre, et coupable. Il faudra la victoire de la gauche aux élections de 1902, puis la ténacité de Jaurès réélu, pour obtenir enfin la réhabilitation en 1906.
Le bilan des protagonistes vaut tous les commentaires. Dreyfus, ses cinq années de bagne non comptées dans son ancienneté, n’est promu que commandant là où il aurait dû être lieutenant-colonel ; il prend sa retraite en 1907 et reprend du service pendant la Grande Guerre. En 1908, lors de l’entrée de Zola au Panthéon, le journaliste d’extrême droite Louis Grégori lui tire dessus et le blesse — et sera acquitté. Picquart, lui, est réhabilité, promu général de brigade, et devient ministre de la Guerre de Clemenceau de 1906 à 1909.
De l’autre côté, personne ne paie. Esterhazy, le véritable auteur du bordereau, s’exile en Angleterre et y meurt en 1923 sans avoir jamais été condamné. Le général Mercier, qui a fait modifier la loi pour envoyer un innocent en Guyane, échappe aux poursuites grâce à la loi d’amnistie de 1899, se fait élire sénateur en 1900 et le reste vingt ans ; il meurt en 1921 en affirmant toujours la culpabilité de Dreyfus. L’explication de cette impunité n’a rien de mystérieux : juger Esterhazy revenait à juger ceux qui l’avaient couvert, et l’amnistie a été le prix payé pour que la République retrouve son calme. On a acheté la paix civile avec l’abandon des poursuites.
Reste la tentation de lire l’épisode à l’envers, depuis 1945. Certains y voient les prémices de la Shoah ; Vincent Duclert rappelle que ce procès n’a pas produit le génocide, et Bertrand Joly doute même que l’affaire ait remué les masses au-delà des cercles parisiens, des intellectuels et du vacarme des journaux. Le point commun le plus solide n’est pas idéologique, il est administratif : l’obéissance sans examen, les petites lâchetés de bureau, la peur de contredire un supérieur. C’est le vrai enseignement, et il n’a pas besoin de leçon de morale. Une enquête n’a pas dérapé en cours de route ; elle n’a jamais cherché un espion, seulement confirmé un coupable désigné d’avance. Le secret du dossier a rendu la contradiction impossible, l’accumulation d’indices faibles a tenu lieu de preuve, et la sortie du tunnel n’est pas venue d’un remords mais d’un ministre trop zélé qui a brandi le mauvais papier. En 2006, pour le centenaire de la réhabilitation, la question de faire entrer Dreyfus au Panthéon a été posée. Elle n’a pas abouti. Cent douze ans après la corbeille de Marie Bastian, la France n’en avait pas tout à fait fini avec cette histoire.