Débarquement de Provence : l’armée oubliée du 15 août 1944

Le 15 août 1944, une armée débarque entre Cavalaire et Saint-Raphaël et libère un tiers du pays en deux semaines. Sur dix de ses soldats, un seul vient de France métropolitaine. Voici pourquoi ce débarquement de Provence a presque disparu du récit national.

Huit heures du matin, 15 août 1944, plage de Sainte-Maxime. Les fantassins américains avancent sur le sable en attendant le feu qui ne vient pas. Les blockhaus sont là, les barbelés aussi, mais derrière les meurtrières il n’y a plus personne : les positions ont été vidées, ou abandonnées de la veille. Un peu plus à l’ouest, à Cavalaire, on se bat pour de bon. Ailleurs, sur les dix-huit plages étalées entre Cavalière et Saint-Raphaël, la matinée coûte infiniment moins cher que ne le redoutaient les états-majors.

Le terrain avait été préparé. Mille avions ont lâché 800 tonnes de bombes à l’aube ; les 400 canons de la flotte ont placé 16 000 coups au but. Au soir, 33 000 soldats sont à terre. Le 17 août, ils sont 130 000.

C’est l’opération Dragoon, le second débarquement allié en France. Sur les 400 000 hommes engagés, 250 000 sont français. Deux semaines suffiront pour libérer un tiers du pays. Et pourtant, demandez autour de vous quand la France a été libérée : on vous répondra le 6 juin, on vous parlera d’Omaha Beach, et le 15 août ne viendra sans doute jamais dans la conversation. Cette amnésie a des causes précises. Certaines sont techniques. Une autre l’est beaucoup moins.

Une opération dont le nom de code est une protestation

Tout se joue à Téhéran, en novembre 1943. Roosevelt et Staline font du débarquement à l’Ouest la priorité du printemps 1944. Deux opérations sont prévues d’emblée : Overlord au nord-ouest et, au sud, Anvil — « l’enclume », celle sur laquelle le marteau normand doit écraser la Wehrmacht.

Churchill n’en veut pas. Sa stratégie est méditerranéenne : remonter l’Italie, débarquer en Croatie, forcer ce qu’il appelle le « ventre mou » de l’Europe et, surtout, atteindre Berlin avant les Soviétiques. On a longtemps moqué cette obsession balkanique ; il faut plutôt y voir un calcul très lucide sur l’après-guerre. De Gaulle, lui, menace de retirer les divisions françaises d’Italie si l’on renonce à la Provence. Ce sont les Américains qui tranchent, et Roosevelt donne son feu vert.

Churchill encaisse, puis se venge par un mot : il fait rebaptiser l’opération Dragoon, terme qui désigne une opération contrainte, une chose qu’on vous impose. Le nom de code de la deuxième plus grande opération amphibie de la guerre en Europe est donc, littéralement, une bouderie britannique inscrite dans les archives alliées. J’avoue une faiblesse pour les gens capables de ça.

Le reste suit la même pente. Eisenhower refuse un commandement français : ce sera le général américain Alexander Patch. Le plan de De Lattre de Tassigny — débarquer à Bandol et Hyères pour prendre Toulon en tenaille — est écarté au profit d’une zone plus à l’est, jugée moins défendue. Et les trois divisions américaines, plus expérimentées dans l’assaut amphibie, passent les premières. Les Français ne toucheront le sable que le 16.

Le débarquement de Provence, ou la France telle qu’elle était

C’est ici que le récit national se met à grincer. L’armée B de De Lattre, qui deviendra le 1er septembre la 1re armée française, compte 50 % de Maghrébins — goumiers marocains, tirailleurs algériens —, 32 % de pieds-noirs, 10 % de soldats d’Afrique noire et 8 % seulement de métropolitains. Un homme sur dix vient de France métropolitaine. Au total, 40 % de ces combattants sont d’origine européenne.

Ajoutez-y la Légion étrangère et ses républicains espagnols, ses Polonais, ses Néerlandais. Ajoutez-y les hommes de l’Afrique occidentale française, l’un des rares morceaux de l’empire à n’avoir jamais été fidèle à Vichy, et qu’on appelle par paresse « tirailleurs sénégalais » alors qu’ils viennent aussi de Guinée, de Mauritanie ou de Côte d’Ivoire. Ajoutez-y près de 2 000 femmes : beaucoup aux transmissions, mais aussi des infirmières et des ambulancières qui, elles, prennent le feu.

Ajoutez-y enfin des trajectoires qui n’ont rien de rectiligne. De Lattre a accepté l’armistice et servi sous Pétain avant de se rebeller quand les Allemands ont envahi la zone sud en novembre 1942 ; emprisonné à Montluc, évadé en septembre 1943, il rejoint Londres. De Gaulle lui confie l’armée B en écartant Juin, jugé trop conciliant avec les vichystes. Cette armée n’est pas un bloc héroïque : c’est un assemblage d’hommes qui ont fait, à des moments différents, des choix différents.

La marine et l’aviation disent la chose autrement : 34 des 50 navires viennent des forces navales françaises libres — Jeanne d’Arc, Montcalm, Duguay-Trouin — mais seulement 250 avions sur 5 000.

Deux semaines, un tiers du pays

La nuit qui précède a déjà beaucoup décidé. Près de 10 000 parachutistes anglo-américains sont largués autour du Muy et de La Motte ; les commandos anglo-canadiens s’emparent des îles du Levant, les commandos français Roméo et Rosie prennent pied au cap Nègre. Le 14 août, Radio Londres et Radio Alger ont diffusé les messages codés destinés à la résistance. Celle-ci s’est étoffée depuis deux ans, gonflée par les jeunes gens qui fuyaient le Service du travail obligatoire, et elle le paie très cher : le 9 août, à Vassieux, les Allemands ont exécuté 72 habitants.

Le 17 août, Hitler ordonne à la 19e armée de se replier vers le nord. Deux exceptions : Toulon et Marseille, à défendre coûte que coûte. Cet ordre, donné quarante-huit heures après le débarquement, est le meilleur argument contre la thèse de l’opération inutile. Menacée d’être prise en tenaille entre la Normandie et la Provence, la Wehrmacht lâche le Sud. La 11e Panzer, harcelée par la résistance et l’aviation alliée, se retire sans avoir pu intercepter les forces débarquées.

Sur la côte, le calendrier s’effondre. Toulon est tenue par près de 20 000 Allemands ; on s’y bat du 19 au 28 août. À Marseille, le comité départemental de libération lance une grève générale le 19 ; le 21, environ 3 000 FFI dressent des barricades et s’emparent de la préfecture. Marseille est, avec Paris, l’une des rares grandes villes à s’être soulevée elle-même, et les FTP-MOI, ces combattants de la main-d’œuvre immigrée, y sont en première ligne.

Le 23 août au matin, les tirailleurs de la 3e division d’infanterie algérienne et les goumiers marocains entrent dans la ville par l’est. La garnison allemande tient le sommet de la colline, dans la basilique. Des résistants marseillais guident les tirailleurs du 7e régiment par un passage discret jusqu’en haut. À 15 heures, les Allemands déposent les armes à Notre-Dame de la Garde ; quelques jours plus tard, une messe est célébrée devant une Bonne Mère criblée de balles. Le symbole de Marseille a donc été repris par des soldats algériens conduits par des résistants souvent étrangers. Retenez-le : cela explique une partie de la suite.

Le 28 août, le général Schaefer capitule ; Toulon tombe le même jour, quatre semaines avant la date prévue. De Lattre télégraphie à de Gaulle que la Provence est libérée avec un mois d’avance. Bilan de la campagne : 7 000 Allemands et 2 000 alliés tués, dont 1 600 Français libres ; le débarquement lui-même a coûté 3 546 tués et blessés côté allié. Puis vient la remontée : Lyon le 3 septembre, déjà évacuée, Dijon le 11, et le 12 septembre la jonction à Châtillon-sur-Seine avec la 2e DB de Leclerc.

Le plus important, ce sont les ports. Par Toulon et Marseille passeront en huit mois 900 000 hommes et 4 millions de tonnes de ravitaillement. C’était exactement l’objectif assigné à Dragoon.

Le tableau serait faux sans ses zones d’ombre : règlements de comptes, exécutions sommaires, tontes de femmes accusées de « collaboration horizontale ». Et des poches allemandes tiennent longtemps dans les Alpes — Saorge n’est repris qu’en avril 1945.

Ce qui est attesté, ce qui est probable, ce qui est légende

Attesté : la chronologie, les ordres allemands de repli, la composition des unités, les dates de capitulation, le tonnage débarqué. Le service d’archives du ministère des armées conserve pour la période plus de 100 000 heures de films et 15 millions de photographies.

Probable : si les positions de Sainte-Maxime étaient vides, c’est que l’essentiel de l’artillerie, de l’aviation et des Panzer de la 19e armée avait été redéployé vers le nord après le 6 juin. Les alliés le pressentaient : depuis des semaines, des avions de reconnaissance photographiaient la côte mètre par mètre. L’un de ces pilotes s’appelait Antoine de Saint-Exupéry ; il a décollé le 31 juillet 1944 aux commandes de son P-38 et n’est jamais revenu.

En débat, et il vaut mieux le dire que trancher : l’utilité stratégique. Montgomery écrit dans ses mémoires que Dragoon a affaibli le front italien, détourné du ravitaillement destiné à la Normandie et ouvert aux Soviétiques la route de Berlin. L’argument n’est pas absurde. C’est aussi celui d’un homme dont le propre plan avait été rogné, et il prolonge la rancœur de Churchill, qui voyait là une victoire personnelle de De Gaulle et une défaite diplomatique britannique. Churchill a fini par admettre que Dragoon était indispensable et avait évité l’enlisement des troupes de Normandie. Le désaccord porte aujourd’hui sur l’ampleur du gain, plus guère sur son existence.

Légende, enfin : la phrase qu’on prête à Hitler, pour qui le 15 août 1944 aurait été « le jour le plus sombre » de sa vie. Elle circule partout, jusque dans des documentaires sérieux, sans source de première main. Trop belle pour être vraie, trop utile pour disparaître : elle offre à Dragoon la consécration que le récit national lui refuse. C’est souvent ainsi que naissent les citations apocryphes — pour combler un manque de reconnaissance.

Reste un dernier mythe, plus lourd : « la France s’est libérée elle-même. » Il ne résiste pas aux chiffres. Le commandement était américain, le plan français avait été rejeté, et la moitié des combattants venaient du Maghreb. Le dire n’enlève rien à personne. Cela replace l’exploit là où il a eu lieu.

Le blanchiment : 15 000 hommes renvoyés à l’automne

Septembre 1944. Les deux armées de la libération se sont rejointes, la guerre se déplace vers l’est. C’est le moment que choisit le général Walter B. Smith, chef d’état-major d’Eisenhower, pour exiger de l’armée française une séparation raciale calquée sur celle de l’armée américaine.

Plus de 15 000 soldats coloniaux, en majorité des tirailleurs d’Afrique noire, sont retirés des rangs, regroupés à Toulon, puis démobilisés sans bruit à l’automne. Le motif officiel : le froid de Lorraine et d’Alsace ne leur conviendrait pas. L’argument ne tient pas debout : l’armée française pratiquait depuis longtemps l’hivernage, un repli à l’arrière pendant la mauvaise saison suivi d’un retour au printemps. Cette fois, on ne les a pas fait revenir.

Côté français, personne ne s’y oppose vraiment, et pour une raison qui n’a rien à voir avec la couleur de peau : les places libérées permettent d’incorporer des FFI que de Gaulle préfère tenir sous uniforme et sous surveillance, les communistes en particulier. Deux calculs se rencontrent ; le résultat est le même. La part des hommes d’origine européenne dans la 1re armée passe de 40 % au débarquement à 67 % à la fin de la guerre.

Ce n’est pas juger 1944 avec les yeux de 2026 : ce sont les documents de l’époque qui le disent. L’effet mémoriel, lui, est mécanique. Les hommes qui reçoivent les honneurs du printemps 1945 ne sont plus ceux qui ont pris Toulon et Marseille.

Pourquoi Dragoon n’a pas eu droit à sa légende

L’historien Olivier Wieviorka le formule sans détour : la Provence n’a pas le même storytelling qu’Overlord. C’est vrai. Le 6 juin offre une falaise, une boucherie, un film ; le 15 août offre des blockhaus vides et une avance de calendrier. Le succès rapide se raconte mal. Le sacrifice se raconte bien.

Mais l’explication esthétique ne suffit pas. Une armée dont on renvoie les combattants avant la victoire ne produit pas d’anciens combattants visibles : pas d’amicales, pas de défilés, pas de témoins invités dans les classes, pas de pages de manuel. Beaucoup de ces tirailleurs sont rentrés dans des colonies où l’on n’allait pas célébrer trop fort qu’ils avaient libéré la métropole les armes à la main. Plusieurs anciens tirailleurs algériens rejoindront d’ailleurs le FLN, ce qui n’a rien facilité.

Reste ce que Dragoon a produit politiquement, et qui pèse lourd. Roosevelt voyait en de Gaulle un dictateur en puissance et envisageait une administration militaire alliée sur le sol français. Avec une armée française remontant la vallée du Rhône et un gouvernement provisoire qui tient le terrain, la position devient intenable : Washington finit par en reconnaître la légitimité. La France échappe à l’occupation de ses propres libérateurs. Le 8 mai 1945, c’est de Lattre qui signe pour elle la capitulation allemande.

Il y a là un enseignement d’usage, et il n’est pas moral. Les épisodes qu’une nation oublie ne sont pas ses épisodes mineurs : ce sont ceux qui s’accordent le plus mal avec l’image qu’elle veut donner d’elle-même. Le 15 août 1944 dérange parce qu’il raconte une libération réussie par une armée qui ressemblait à l’empire bien plus qu’à la métropole. À l’heure où l’on débat sans fin de ce qu’être français veut dire, la question mérite d’être posée à l’envers : qui étaient les neuf hommes sur dix qui, sur ces plages, ne venaient pas de France ?

Laisser un commentaire