La Comancheria, l’empire à cheval qui a tétanisé le Mexique

En 1847, deux cents cavaliers comanches traversent Durango au pas, alors que la province vient de mettre un prix sur leur tête. Personne n’ose bouger. La Comancheria n’avait ni capitale, ni roi, ni armée régulière : entre vingt et quarante mille personnes y tenaient plus de 500 000 kilomètres carrés. Et ce ne sont pas les batailles qui l’ont abattue.

En 1847, deux cents cavaliers comanches traversent au pas les rues de Durango, dans le nord du Mexique. La province vient d’annoncer une prime de cinquante pesos par tête d’Indien. Personne ne lève la main. Deux ans plus tard, la prime atteint deux cents pesos le scalp de Comanche, davantage que le salaire annuel d’un ouvrier. Elle ne trouve pas plus preneur.

Cette scène dit mieux qu’une bataille ce qu’était la Comancheria : une puissance sans capitale à prendre, sans souverain à faire signer, sans armée à écraser, qui a pourtant fait plier deux empires coloniaux et une jeune république. Comment vingt à quarante mille personnes ont-elles pu contrôler plus de 500 000 kilomètres carrés, et pourquoi se sont-elles effondrées si vite ?

Un empire qui commence par un cheval espagnol

Les Comanches ne sortent pas des plaines du Texas. Ils descendent des Shoshones, ce groupe que les voisins appelaient le « Peuple du Serpent » et qui se désignait lui-même Numunuu : « le peuple ». À partir du XVe siècle, des bandes shoshones quittent la région correspondant à l’actuel Wyoming et glissent vers le sud, vers les Grandes Plaines. Pourquoi ? L’explication la plus courante invoque le Petit Âge Glaciaire, dont le refroidissement aurait déplacé et nourri les troupeaux de bisons. C’est une reconstitution plausible, pas un fait documenté.

Ce qui est attesté, en revanche, tient en un animal. Le cheval n’existait pas en Amérique du Nord avant que les Espagnols ne l’y amènent ; aucun peuple du continent ne le montait. Puis vient la révolte des Pueblos, en 1680, autour de l’actuel Nouveau-Mexique. Elle libère des bêtes en nombre, et l’usage du cheval remonte du sud vers le nord : des Pueblos aux Utes, des Utes aux Shoshones.

Au début des années 1700, un groupe se détache du bloc shoshone et repart vers le sud, monté cette fois. Les Espagnols les signalent pour la première fois en 1706, alliés provisoires des Utes contre Santa Fe. En 1716, Comanches et Utes viennent commercer au Nouveau-Mexique ; soupçonnant un repérage des défenses, les Espagnols attaquent un village au nord-ouest de Santa Fe. Les premiers raids comanches à cheval répondent en 1719.

Le nom lui-même n’est pas le leur. « Comanche » vient très probablement d’un mot ute passé par l’espagnol, kimantsi ou kohmahts, que l’on traduit par « l’ennemi » ou « celui qui se bat continuellement ». Une seconde étymologie circule, camino ancho, « chemin large », nettement moins convaincante. L’essentiel est ailleurs : ce peuple a été baptisé par ses voisins, et pas aimablement. « Apacheria » vient de même de l’espagnol et pourrait, elle aussi, signifier « ennemi ».

La transformation est d’une rapidité stupéfiante. En 1725, les Espagnols décrivent encore des Comanches tirant leurs attelages avec des chiens. Dix ans plus tard, cette description est périmée. Garçons et filles apprennent à monter dès qu’ils tiennent debout ; c’est la nation des Plaines dont l’usage du cheval est le mieux documenté.

La Comancheria n’était pas un empire, et c’est ce qui la rendait insaisissable

Oublions l’image du royaume à frontières. Ni capitale, ni autorité centrale, ni armée régulière : une alliance d’environ treize groupes familiaux qui délibèrent en conseil, et dont chacun décide seul de la guerre ou de la paix. Avant 1750, les sources distinguent les Yamparikas (« mangeurs de racines »), les Jupes (« hommes des arbres ») et les Kotsotekas (« mangeurs de bisons ») ; apparaissent ensuite les Nokonis, les Kwahadis (« mangeurs d’antilopes ») et les Penatukas (« mangeurs de miel »). Les Kotsotekas franchissent les premiers la rivière Arkansas vers le sud, jusque vers San Antonio, tandis que Jupes et Yamparikas demeurent au nord du fleuve jusqu’au XIXe siècle.

Cette dispersion rend l’adversaire fou. Battre un clan ne règle rien : les douze autres n’ont rien signé. Le traité hispano-comanche de 1785 le montre à nu. L’Espagne obtient paix et commerce d’une partie des clans, mais la mort des chefs signataires suffit à tout défaire, faute d’une institution capable d’engager la génération suivante. Ce que les Européens prenaient pour de la mauvaise foi était une structure politique.

Autre indice que la domination n’est pas seulement militaire : le dialecte comanche devient la langue d’échange de la région, pour la vingtaine d’autres tribus qui y vivent. On n’impose pas sa langue par le raid, mais par le marché.

Voler, puis vendre : l’économie d’une puissance sans État

Le cheval a chez eux deux emplois complémentaires, et c’est la combinaison qui fait la différence. Le raid pour prendre, le commerce pour écouler. Chevaux et mules volés au Nouveau-Mexique repartent chez les Wichitas, avec qui les Français avaient négocié la paix, contre des armes françaises : le trafic dure près de quarante ans. Le bison fournit le reste, avec jusqu’à deux cents usages recensés — la viande, la peau, la corne pour les arcs, jusqu’à la paroi intestinale transformée en accessoire de cuisine.

Il faut dire aussi ce qui dérange. Le commerce comanche portait également sur des captifs voués au travail forcé, le plus souvent d’autres Amérindiens pris à la guerre. L’image d’un peuple exclusivement victime ne tient pas, pas davantage que celle de plaines harmonieuses avant l’arrivée des Européens : au XVIIIe siècle, les Comanches affrontent les Lakotas, les Cheyennes, les Pawnees, les Osages, les Kiowas et surtout les Apaches, avant de s’allier durablement aux Kiowas, puis aux Arapahos et aux Cheyennes.

C’est ici qu’une bataille célèbre demande des pincettes. On raconte un affrontement de neuf jours, en 1724, à El Gran Cerro del Fierro, qui aurait scellé l’expulsion des Apaches. Le récit repose sur un seul texte, rédigé par un gouverneur du Texas une soixantaine d’années après les faits, sans aucun document pour l’étayer. Ce qui est établi, c’est le résultat : à la fin des années 1720, les Apaches refluent vers le sud-ouest. Le reste relève du récit fondateur, cette chose dont une puissance sans archives a toujours besoin, et que ses ennemis lui fabriquent volontiers après coup.

Le nord du Mexique tétanisé

1821 : le Mexique devient indépendant. La jeune république cesse de verser le tribut en chevaux que l’Espagne payait à la Comancheria, au moment précis où la demande états-unienne s’envole. Les raids se multiplient et changent d’échelle.

Les chiffres sont brutaux. Entre 1831 et 1848, des dizaines d’expéditions, dont quarante-quatre menées par plus de cent guerriers, coûtent au Mexique 2 649 morts et 852 prisonniers, contre 702 morts et 32 prisonniers côté comanche. Le premier Grand Raid, en mars 1841, lance six groupes de plusieurs centaines de cavaliers à plus de 600 kilomètres à l’intérieur du pays : 472 tués, une centaine de captifs. En 1852, une expédition atteint le Jalisco, à mille kilomètres au-delà du Rio Grande. Les raids partent souvent de nuit, à la pleine lune ; l’anglais en a gardé l’expression comanche moon pour désigner une lune particulièrement claire.

L’administration mexicaine répond par la panique. Dès 1826, le gouverneur du Nuevo León interdit de sortir des villes en groupes de moins de trente personnes, armées et montées. En 1835, celui du Chihuahua met cent pesos la tête de scalp d’Amérindien hostile, ce qui transforme des Delawares et des Shawnees jusque-là paisibles en chasseurs de primes.

Le piège est diplomatique autant que militaire. En 1835, les Comanches signent avec les États-Unis et les peuples de l’Est un traité, étendu en 1840 aux Cheyennes et Arapahos du Nord : chasse ouverte en territoire comanche contre paix sur trois frontières et liberté de piller le Mexique du Sud. Le Texas, qui a créé les Texas Rangers en unité d’élite équipée des nouveaux Colts pour affronter cette menace, signe à son tour la paix en 1845. Le résultat est mécanique : les cavaliers comanches traversent le Texas pour piller le Mexique, et l’armée mexicaine ne peut pas les y poursuivre sans déclencher une guerre avec un voisin plus fort.

Quand éclate la guerre américano-mexicaine de 1846-1848, close par le traité de Guadalupe Hidalgo, le nord du Mexique est déjà exsangue. On présente parfois cette conquête comme une pure démonstration de puissance : elle s’exerce surtout sur des provinces que quinze ans de raids avaient vidées d’hommes, de chevaux et de confiance. Et la paix qui suit se retourne contre la Comancheria : arrêt des incursions vers le sud, police de la frontière confiée aux États-Unis. Le meilleur terrain de chasse vient de se fermer.

Ce qui a réellement abattu la Comancheria

Elle a fini par perdre ses guerres. Mais elle est morte d’autre chose.

La variole d’abord, après une longue période d’épargne relative : deux vagues, en 1780-1781 puis en 1816-1817. Ensuite la ruée vers l’or, qui charrie la variole encore et le choléra. Entre 1849 et 1851, environ 40 % de la population comanche des Grandes Plaines disparaît en deux ans, une proportion que l’on compare à celle de la Peste noire en Europe au XIVe siècle. Nouvelles épidémies en 1862 et 1867. En 1870, ils ne sont plus que huit mille, contre vingt à quarante mille à la fin du XVIIIe siècle.

Le bison ensuite. La chasse industrielle fait tomber les troupeaux de quinze millions à un million de têtes en quelques années. Ce n’est pas une ressource parmi d’autres qui s’effondre : c’est la nourriture, l’habitat, l’outillage et la monnaie d’échange à la fois. Dépouillés, les Comanches en viennent à manger leurs chevaux, c’est-à-dire l’instrument même de leur puissance.

Le reste ressemble à une porte qu’on referme. Le traité de 1853, dix-huit mille dollars par an, achète dix années de calme que les États-Unis emploient à bâtir des forts, à couper l’accès au Mexique et à installer des colons au cœur du territoire. Pendant la guerre de Sécession, les Unionistes promettent un or qui n’arrivera jamais. Après elle, on offre la pointe nord du Texas, l’ouest de l’Oklahoma et quinze dollars par personne et par an durant quarante ans ; l’accord échoue faute de signature unanime, et parce que les armes livrées sont des surplus militaires médiocres. En 1867-1868, la conférence de Medicine Lodge Creek, au Kansas, parque Comanches et Kiowas dans une réserve d’à peine 12 000 kilomètres carrés. Un quarantième de ce qu’ils dominaient.

La fin tient en quelques mois. Décembre 1873 : les rations sont réduites, les distributions de munitions suspendues pour faire cesser les raids. En mai, des groupes comanches et kiowas quittent la réserve ; en juin, ils attaquent des chasseurs de bisons ; le 27 juillet 1874, la seconde bataille d’Adobe Walls ouvre la guerre des bisons, dernière guerre indienne. Quanah Parker se rend en avril 1875. À cette date, cela faisait quarante ans que les États-Unis avaient atteint et colonisé la côte ouest. La Comancheria n’était pas un vestige préhistorique en travers de la route : c’était une puissance contemporaine du télégraphe et du revolver à barillet.

Naduah et Quanah, ou la version qu’on a préférée

Le 19 mai 1836, une centaine de guerriers attaquent Fort Parker, sur la rivière Navasota, au Texas, où deux frères venus de l’Illinois avaient installé trois ans plus tôt une petite communauté baptiste. Leur paix négociée avec les Amérindiens du voisinage ne vaut rien face à des cavaliers arrivés de mille kilomètres. Sur trente habitants, cinq sont tués, cinq capturés. Les captifs sont échangés contre rançon, comme d’habitude. Tous sauf une : Cynthia Ann Parker, une dizaine d’années, que recueille un couple comanche, qui l’élève comme son enfant et la renomme Naduah, « celle qui a été trouvée ».

Devenue comanche, elle épouse un chef, Peta Nocona, qui renonce à prendre d’autres épouses ; ils ont trois enfants. En 1860, vingt-quatre ans après l’attaque, des Texas Rangers la reconnaissent et la reprennent. L’État lui accorde un terrain et une pension. La suite est nettement moins racontée : elle continue de se faire appeler Naduah, ne retrouve jamais sa place parmi les Texans et tente à plusieurs reprises de s’enfuir avec sa fille pour rejoindre ses fils. Le cinéma a retenu la première moitié du récit — La Prisonnière du désert de John Ford, un écho dans Danse avec les loups —, beaucoup moins la seconde, où la délivrance ressemble à un second enlèvement.

Son fils, le dernier chef de guerre comanche, s’appelait Quanah Parker. Après sa reddition, il devient percepteur de taxes, négociateur de ventes de terres auprès des agriculteurs texans, shérif élu, juge tribal. En 1905, il défile dans la parade inaugurale de Theodore Roosevelt. Capitulation ou intelligence de la situation ? Les deux lectures se défendent, et les historiens ne s’accordent pas.

Ce que la Comancheria laisse, au fond, c’est un démenti. On croit volontiers que la puissance suppose un État, une capitale, une armée. Ici, un réseau de treize groupes sans centre a tenu en respect trois administrations qui ne savaient traiter qu’avec des centres. Et cette souplesse est devenue une impasse : impossible de signer une paix qui engage tout le monde, impossible d’amortir la perte d’une ressource unique. Une puissance bâtie sur le cheval et le bison ne survit pas à la disparition du bison. Il n’y a pas de morale à en tirer, mais une question qui reste ouverte : à partir de quel moment l’absence de centre cesse-t-elle d’être une force ?

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