Claude Lévi-Strauss, l’ethnologue de raccroc qui refonda sa science

Il n’a jamais suivi le moindre cours d’ethnologie et se décrivait comme « un ethnologue de raccroc, un ethnologue improvisé ». Entre un village bororo vidé par la fièvre jaune, une boule de pissenlit contemplée sur la ligne Maginot et les rayons de la New York Public Library, Claude Lévi-Strauss a pourtant donné aux sciences humaines leur méthode la plus discutée.

Un homme qui n’a pas trente ans monte sur une estrade, à São Paulo, pour enseigner une matière dont il ignore à peu près tout. Nommé professeur de sociologie, il est agrégé de philosophie. On lui demande aussi de parler d’ethnologie, et il accepte — c’est, dira-t-il, le seul moyen d’en apprendre quelque chose. Il n’en connaît alors « pas un traître de mot ». Nous sommes au milieu des années 1930, et Claude Lévi-Strauss vient d’entrer dans l’histoire de sa science par la porte de service.

La formule est de lui, répétée pendant des décennies : « un ethnologue de raccroc, un ethnologue improvisé ». Ce n’est pas de la coquetterie. En France, à cette date, l’ethnologie n’est pas une discipline de plein droit : il n’existe guère de diplôme qui aurait pu lui manquer. Ce qui manque, c’est le terrain — et il ira le chercher pendant les congés universitaires, en camion, sur de très mauvaises pistes.

Une enfance d’atelier : le bricolage avant la théorie

Avant le Brésil, il y a une éducation dont on mesure mal le poids. Lévi-Strauss a grandi dans des ateliers de peintres : son père, portraitiste, admirait Maurice Quentin de La Tour et pratiquait le pastel ; deux oncles peignaient aussi. Pendant la guerre de 1914-1918, les hommes mobilisés, l’enfant est élevé chez son grand-père maternel, grand-rabbin de Versailles, dans une maison où les femmes de la famille s’étaient rassemblées.

La peinture nourrissant mal, on fabrique. La famille imprime des tissus et des velours avec des modèles gravés dans du linoléum, monte des lanternes « dans le goût japonais » et des tables laquées « dans le goût chinois » pour joindre les deux bouts. Le père, dit son fils, était « un très grand bricoleur ». L’anecdote paraît sans portée. Elle ne l’est pas : trente ans plus tard, la pensée dite sauvage sera définie comme une pensée de bricoleur, qui construit ses explications avec des matériaux disponibles en nombre fini, là où l’ingénieur perce sans cesse l’enveloppe du monde apparent. On y a vu un renoncement à la rigueur ; c’est l’inverse : donner la priorité aux données plutôt qu’aux catégories de sa propre civilisation.

Le reste de sa formation passe par des portes aussi latérales. Freud lui vient par le père d’un camarade, le docteur Marcel Nathan, qui avait contribué à le faire connaître en France ; Marx, par un jeune socialiste belge rencontré en vacances. L’ethnologie, enfin, par un livre : Primitive Society, de l’Américain Robert Lowie — des faits, du terrain, le contraire du « côté livresque » entrevu à la Sorbonne.

Cent quarante Bororo au pied d’une berge

La première expédition dure trois à quatre mois. Elle le conduit chez les Caduveo, où les femmes se peignaient encore le visage de décorations très élaborées, dans une société hiérarchisée qui vivait pourtant comme de très pauvres paysans. Puis vers les Bororo, sur le rio São Lourenço. Le hameau où l’on devait trouver des piroguiers est vide : huttes de paille en ruine, la fièvre jaune est passée. « Jamais nous n’en sortirons », se disent-ils. Ils repartent à l’aventure sur le fleuve.

Un matin, des formes rougies apparaissent au bord de l’eau : les premiers Bororo. Personne ne parle leur langue, tout se règle par gestes. L’expédition débarque au pied d’une berge très abrupte, où l’attendent environ cent quarante personnes. En haut, le village.

Il est circulaire. Au centre, une grande hutte : la Maison des hommes. La société est matrilinéaire — les huttes appartiennent aux femmes, et les hommes vont habiter chez leur épouse. Le cercle est idéalement partagé en deux moitiés, Cera et Tugaré, et un homme de l’une ne peut épouser qu’une femme de l’autre. Le plan au sol est donc un texte : l’organisation sociale est écrite dans la terre, lisible d’un regard. C’est de cette lisibilité extrême qu’est partie la réflexion sur la parenté, et sur la prohibition de l’inceste comprise comme l’acte de naissance de la société elle-même.

Le reste frappe autant. Les coiffures de plumes montent de 1,50 mètre à 1,75 mètre, aussi hautes que l’homme qui les porte, et les Bororo consacrent la moitié, parfois les trois quarts de leur temps à s’orner : une société très pauvre en biens investit ses journées dans la forme.

Lévi-Strauss a tenu à compliquer ici une légende commode, celle des missionnaires détruisant partout ce qu’ils rencontraient. Chez des groupes bororo plus au nord, les Salésiens avaient compris, au début du XXe siècle, que le moyen le plus sûr de faire s’effondrer l’organisation sociale était d’interdire le plan de village et d’imposer des huttes européennes. Cela a marché : rites et croyances ont cessé. Mais les mêmes, impressionnés par la beauté des cérémonies, ont ensuite contribué au maintien de cette culture et se battent aujourd’hui aux côtés des Indiens contre l’administration. Des missionnaires « plutôt convertis par les Indiens que le contraire », disait-il.

Les Nambikwara, puis une boule de pissenlit

La seconde grande expérience de terrain, en 1938, est d’une tout autre nature. Chez les Nambikwara, pas de belle société à la Durkheim où tout tient à tout, mais une société en train de se défaire, réduite à sa plus simple expression. Il ne restera jamais plus de deux à trois mois avec un même groupe. La question qui s’impose deviendra l’une des siennes : quelles sont les conditions minimales d’existence d’une société humaine ?

Il rentre du Brésil au début de 1939. Puis la guerre. Le mobilisé de trente et un ans est envoyé sur la ligne Maginot, à la frontière belgo-luxembourgeoise, sans rien à faire que se promener dans la campagne. Un jour, allongé dans l’herbe, il regarde une boule de pissenlit et se met à penser aux lois d’organisation qui doivent présider à un agencement aussi complexe, et dont il n’arrive pas à imaginer qu’il résulte d’une accumulation de hasards. C’est là, racontera-t-il, qu’il est devenu ce qu’il ne savait pas encore s’appeler un structuraliste.

Un mot de méthode. Ce qui est attesté, c’est l’affectation sur la ligne Maginot et le désœuvrement. La scène de la fleur, elle, est un récit de soi livré des décennies plus tard par un homme qui avouait ne pas parvenir à ordonner ses souvenirs dans le temps. Probablement fidèle à ce qu’il a éprouvé, elle est aussi une scène d’origine reconstruite : on lit là non pas une archive, mais la façon dont un homme a choisi de raconter sa propre naissance.

New York, ou l’ethnologie apprise à la bibliothèque

Démobilisé près de Montpellier, il est révoqué par les lois raciales de Vichy. Une invitation de la New School for Social Research de New York le sauve : elle s’inscrit dans un plan de sauvetage des savants européens financé par la Fondation Rockefeller, et Robert Lowie, l’auteur du livre qui l’avait décidé, s’était intéressé à ses travaux. Il quitte la France depuis Marseille, sur un bateau d’émigrants.

À l’escale de Casablanca, les passagers font la queue pour remettre leur passeport au commissaire de bord. L’homme qui le précède décline son nom : André Breton. Lévi-Strauss, dont l’adolescence avait été marquée par le surréalisme, ignorait tout de sa présence à bord ; il dit avoir eu l’impression que le ciel lui tombait sur la tête. De cette file d’attente naîtra l’amitié new-yorkaise de 1941 à 1945.

À New York, il formera avec les surréalistes réfugiés un petit groupe passionné d’art indien d’Amérique, que les États-Unis collectionnaient alors comme document ethnographique et non comme œuvre d’art.

Surtout, il lit. Du matin au soir, à la New York Public Library. Il l’a dit sans détour : c’est là qu’il a appris tout ce qu’il sait de l’ethnologie. Mesurons l’aveu : il enseignait cette discipline depuis six ans et avait mené deux campagnes de terrain avant d’en apprendre le contenu, dans une salle de lecture. C’est là aussi qu’il rencontre Roman Jakobson, qui lui révèle la linguistique structurale, à ses yeux la seule science humaine parvenue à une rigueur comparable à celle des sciences dures. La notion de structure vient de cette rencontre : non pas une intuition solitaire, mais une importation — une méthode qui marchait sur les sons, transportée vers les règles de mariage.

Tristes Tropiques, le livre d’un homme qui vient d’échouer

Il rentre des États-Unis en 1947-1948, reconnu outre-Atlantique et inconnu chez lui. Il se présente deux fois au Collège de France, en 1949 puis en 1950, et échoue. Le seul poste obtenu est une chaire consacrée aux religions des peuples sans écriture — formule qui charrie le préjugé refusant une histoire à ces peuples, et que son œuvre s’emploiera à défaire.

C’est dans ce creux que Jean Malaurie lui commande, en 1954, un livre pour sa toute jeune collection Terre humaine. Il a le titre en réserve depuis quinze ans : en 1939, il avait entrepris un roman appelé Tristes Tropiques ; au bout de cinquante pages, il avait constaté qu’il faisait du très mauvais Conrad — un écrivain qu’il admirait éperdument. Du roman avorté, il ne sauvera que trois ou quatre pages, imprimées en italique sous le titre « Un coucher de soleil ». Le reste sera écrit en quatre mois, dans l’exaspération. Le livre paraît en 1955 et lui apporte la reconnaissance qui lui manquait.

Trois lectures se sont aussitôt imposées ; il les a toutes refusées. Que le succès du livre en fasse un manifeste tiers-mondiste le gênait. Qu’on y voie le retour de la sensibilité contre la sécheresse de la science le heurtait davantage : l’un des grands thèmes de son travail est la continuité entre expérience sensible et expérience intelligible, et son talent de styliste n’était pas un supplément d’âme. Quant à l’anecdote du Goncourt qu’il aurait eu si ce prix n’était pas réservé à un roman, elle appartient à la légende éditoriale : elle dit l’embarras d’un milieu littéraire devant un objet qu’il ne savait pas classer.

Élu au Collège de France en 1959, il enchaîne hommages et doctorats honoris causa. Au printemps 1974, on le filme essayant ses accessoires d’académicien. On le harnache ; il lâche « chaleur étouffante », dit qu’il faut être harnaché comme un cheval, puis assume : l’Académie est l’une des très rares institutions françaises à avoir conservé un rituel, et il refuse de trouver dérisoire chez lui ce qui le passionne ailleurs. L’homme qui avait mesuré des coiffures de plumes de 1,75 mètre se laissait pour une fois observer dans son propre rite de passage.

Claude Lévi-Strauss refusait d’être un monument

Restent les Mythologiques. La méthode y est d’une simplicité redoutable : un mythe se lit comme une partition d’orchestre. Les événements que le récit égrène l’un après l’autre doivent être superposés en colonnes verticales, comme les portées d’une partition se lisent d’un coup. Il l’a démontré sur Œdipe, alignant dans une colonne des noms qui, selon lui, disent la même chose : Laïos le boiteux, Labdacos qui marche de travers, Œdipe le pied enflé. La page est célèbre ; elle est aussi l’une des plus discutées de son œuvre, plusieurs hellénistes contestant ces étymologies. Il n’y a pas de consensus sur ce point, et le dire vaut mieux que trancher.

La musique n’était pas un ornement : les parties des Mythologiques portent des titres empruntés à son vocabulaire — fugue, sonate, symphonie — plutôt que des numéros de chapitres. Il travaillait tous les jours, sans distinguer samedi, dimanche ni vacances, pour ne pas perdre le fil de la matière mythique, et formulait ainsi ce qui lui arrivait : ce ne sont pas les mythes qu’il pense, ce sont les mythes qui se pensent en lui. Il écrivait la radio allumée, « un écran amical » entre le monde et lui, et regrettait de n’être ni compositeur ni chef d’orchestre.

En 2008, année de son centenaire, il entre de son vivant dans la Pléiade : deux mille pages, dont il a choisi lui-même le contenu, présentées notamment par Frédéric Keck et Vincent Debaene. Ceux-ci ont dit contre quoi ils luttaient : contre l’idée que l’homme serait un monument du passé et cette consécration son embaumement. Un classique est un auteur qu’on cite pour n’avoir pas à le lire.

Or ce qu’il disait à la fin n’a rien de patrimonial. Il se déclarait pessimiste : l’humanité ressemble selon lui à ces vers de farine qui s’empoisonnent de leurs propres toxines dans un sac, bien avant d’en avoir épuisé la nourriture ou l’espace. Mais c’est à condition d’être très pessimiste, ajoutait-il, qu’on prend conscience des dangers et qu’on trouve le courage d’agir. Il mettait en cause la philosophie humaniste, qui constitue l’homme en règne séparé : dès qu’on trace une frontière, on peut la déplacer et réserver le privilège de l’humanité à des portions toujours plus restreintes. L’homme est d’abord un être vivant et souffrant avant d’être un être pensant.

Cet homme qui avouait ne pas se percevoir comme un moi, mais comme un lieu de passage, aura fondé une discipline sans y avoir été formé, écrit son livre le plus lu à contrecœur et dans l’échec, et trouvé sa méthode devant une fleur, en uniforme, en attendant une guerre. De quoi rassurer ceux qui arrivent quelque part par accident — et inquiéter les institutions : la contribution la plus neuve du siècle en sciences humaines a été pensée par quelqu’un que deux jurys successifs avaient refusé.

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