Débarquement de Provence : la victoire que la France a oubliée

Le 15 août 1944, deux mois après la Normandie, une armée française débarque sur la côte des Maures et libère Toulon et Marseille avec un mois d’avance. Cette campagne a remis la France à la table des vainqueurs. Elle a pourtant presque disparu de la mémoire nationale, et ce trou-là s’explique.

Vers vingt-deux heures, dans la nuit du 14 au 15 août 1944, des hommes descendent par groupes d’une quarantaine dans des barges de débarquement, au large de la côte des Maures. Ils vont aborder une plage que personne n’a jamais vue autrement qu’en photographie aérienne. Un colonel finit par y entasser six cents hommes sur, dira l’un d’eux, une petite plage de rien du tout. Un peu plus haut, au Cap Nègre, une trentaine de commandos d’Afrique montent contre environ cent cinquante Allemands retranchés autour de trois canons qui interdisent la mer à trente ou quarante kilomètres à la ronde. L’affaire se termine au corps à corps. Les canons sautent. Au même moment, à l’est, le groupe naval d’assaut débarqué au Trayas est presque entièrement éliminé.

Dix heures plus tard, à huit heures du matin, trois divisions américaines appuyées par une unité française abordent le littoral varois. En deux jours, environ 115 000 hommes sont à terre avec plusieurs centaines de véhicules. C’est l’opération Dragoon : le second débarquement allié en France, deux mois après le premier.

Presque personne ne s’en souvient. Le 6 juin a ses plages classées, ses cérémonies retransmises, ses films. Le 15 août a longtemps eu une gerbe, quelques drapeaux et des vétérans de moins en moins nombreux. C’est cet écart-là qui mérite d’être expliqué, parce qu’il ne tient pas du hasard.

Pourquoi les Alliés ont ouvert un second front, et pourquoi en Provence

Le débarquement de Provence n’a pas été décidé de gaieté de cœur. Churchill plaidait pour une percée dans les Balkans. Les Alliés retiennent finalement deux débarquements en France, au nord et au sud, afin de prendre l’armée allemande en tenaille. Eisenhower, qui dirige Overlord en Normandie, confie le commandement du Sud au général américain Alexander Patch, à la tête de la 7e armée américaine. Cette armée comprend deux entités : un corps d’armée américain et l’armée B du général de Lattre de Tassigny.

L’objectif n’est pas symbolique, il est logistique. Il faut des ports en eau profonde — Marseille et Port-de-Bouc — pour ravitailler les troupes engagées au nord. Les Français, eux, sont associés tardivement à l’élaboration des plans. Un mot revient chez ceux qui ont vécu la préparation : la place de la France, il fallait l’arracher.

Rien de tout cela n’est une surprise pour l’occupant. Depuis novembre 1943, le littoral a été vidé de sa population : maisons détruites, arbres coupés, champs saccagés pour installer les défenses. On avance le chiffre de 600 000 mines posées sur le seul littoral varois — une estimation, à prendre comme telle. La salle des festivals de Cannes est aujourd’hui encore un ancien blockhaus allemand. En face, la préparation alliée est méticuleuse : depuis la Corse libérée à l’automne 1943 et depuis l’Italie, des avions photographient les côtes à basse altitude, jusqu’à repérer les mines sous-marines. Sur le terrain, la Résistance provençale renseigne, sabote les voies ferrées, y compris les lignes secondaires, et fait sauter les ponts pour empêcher le repli allemand. Les parachutages d’armes, eux, restent très insuffisants. Ce qui n’empêche pas les Allemands de surestimer les maquis : ils imaginent plusieurs milliers d’hommes rassemblés sur le plan de Canjuers.

Un détail décide en partie de la suite : le point de débarquement choisi, sur la côte des Maures, est hors de portée des grosses batteries de Toulon, notamment celle de 340 du cap Cépet. Et les Allemands du Sud sont exsangues. Panzers et artillerie sont partis vers la Normandie. Pas de réserve, une artillerie faible, une marine faible, aucune couverture aérienne.

Ceux qui ont débarqué : une armée française venue d’Afrique

C’est le point le plus mal connu. L’armée de De Lattre réunit des éléments de la France libre, dont la 1re division française libre, et les unités de l’armée d’Afrique. Derrière ce nom se cache un ensemble composite : des militaires de l’armée d’armistice, des résistants évadés de France par l’Espagne, des Européens d’Afrique du Nord — une minorité de volontaires, mais une mobilisation très large — et, majoritaires dans la plupart des unités, des combattants marocains, algériens, tunisiens, des tirailleurs dits sénégalais, des goumiers. Ces hommes ne découvrent pas le feu : ils sortent de la campagne d’Italie, du Belvédère et de Cassino, qui n’est même pas terminée quand ils embarquent.

Un chiffre circule : près de 200 000 combattants venus d’Afrique et d’outre-mer. Un témoin avance une proportion de 80 % de pieds-noirs dans certaines unités ; l’affirmation n’est pas recoupée et les proportions variaient beaucoup d’un régiment à l’autre. Ce qui est sûr, c’est que l’expression armée d’Afrique induit en erreur si on l’entend comme une force auxiliaire. Un vétéran corrige d’ailleurs sèchement ceux qui l’emploient ainsi : ce n’était pas seulement l’armée d’Afrique, c’était une armée française.

La première nuit ne se passe pas partout aussi bien qu’au Cap Nègre. Vers cinq heures du matin, une force aéroportée venue d’Italie, commandée par le général Frederick, largue près de 10 000 parachutistes américains et britanniques sur la plaine du Muy. Des pilotes inexpérimentés dispersent les hommes sur plusieurs dizaines de kilomètres — un vétéran américain, dix-neuf ans à l’époque, s’est retrouvé à quelque vingt-trois milles de sa zone. L’aéroporté coûte environ un millier de pertes, dont une bonne part en accidents de planeur ou de saut. Le cimetière militaire américain de Draguignan compte 862 tombes. Et Draguignan, préfecture du Var, avait été libérée par la Résistance avant même que les Américains n’arrivent.

Toulon : huit jours pour réduire un camp retranché

Le 16 août, l’armée de De Lattre débarque. Les Américains remontent vers la vallée du Rhône ; les Français reçoivent Toulon et Marseille. Le 19, l’ordre général de repli allemand tombe — sauf dans ces deux villes, où la consigne est de tenir coûte que coûte.

Les commandos d’Afrique réduisent au silence les batteries de Mauvanne. La 1re DFL enlève le Golf Hôtel, où près de deux cents soldats allemands sont tués. De Lattre laisse à la 9e division d’infanterie coloniale, qui tenait garnison à Toulon avant guerre, l’honneur de libérer le cœur de la ville ; à Solliès, le colonel Salan commande des tirailleurs. Au-dessus de la rade, le fort du Coudon commande tout : plus de cent cinquante hommes, une grosse batterie, aucun plan d’attaque disponible côté français. Faute de pouvoir l’aborder de face, les assaillants passent par la toiture du bastion et y déversent des grenades jusqu’à la reddition. Le lieutenant Ducournau, l’homme du Cap Nègre, y est tué.

Le camp retranché est totalement encerclé les 21 et 22 août. L’amiral Ruhfus capitule dans la nuit du 27 au 28 et dépose les armes le 28 au matin. Combien d’hommes défendaient Toulon ? Les chiffres varient énormément selon les sources : plus de 10 000, peut-être 18 000. Personne ne tranche, et il vaut mieux le dire que choisir. Côté français, l’assaut coûte 2 700 tués et blessés ; plus de 17 000 Allemands sont faits prisonniers. À Saint-Mandrier, environ 5 000 hommes restent bloqués jusqu’à la fin. La ville était prévue pour J+20 : elle tombe une semaine plus tôt.

Marseille : un général désobéit, la ville tombe trente jours avant l’heure

De Lattre expose son plan : contourner Marseille par les mines de Gardanne, pousser plus loin, laisser la ville s’asphyxier dans l’encerclement. Monsabert, son ami, refuse net. Il veut profiter du désordre allemand pour entrer directement. De Lattre finit par céder à sa manière : si tu réussis, je ne te dirai rien ; si tu échoues, ne me parle plus jamais. Monsabert poursuit sa route, découvre que le verrou d’Aubagne est solidement tenu, l’attaque avec ses blindés, puis lance les goumiers qui contournent la ville par les collines pour redescendre par les quartiers nord, au prix de lourdes pertes.

Dans la ville, l’insurrection nationale a commencé sans attendre. La CGT appelle à l’insurrection le 19 août, le Comité départemental de libération appelle à marcher sur la préfecture le lundi 21 ; les résistants s’en emparent. Ils manquent d’armes et les prennent où elles sont : sur les Allemands, sur les policiers qu’ils désarment. Les occupants tiennent encore Notre-Dame de la Garde, le château d’If, les îles du Frioul, les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, d’où ils prennent la Canebière en enfilade.

Un premier cessez-le-feu ouvre des pourparlers entre Monsabert et le général allemand Schäfer, qui refuse de rendre les armes. Monsabert décide alors d’attaquer la basilique. Ce sont des tirailleurs algériens qui montent, par un petit passage latéral, jusqu’au sommet de la colline. Plus de mille défenseurs finissent par se rendre — aux troupes régulières, précisément : beaucoup de soldats allemands tiennent les résistants pour des terroristes et redoutent d’être exécutés par eux. Le 28 août, Marseille se rend ; le dépôt des armes a lieu le même jour dans les deux villes. Près de 1 500 soldats français y ont été tués, plus de 5 500 Allemands, plusieurs centaines de civils et de résistants. Plus de 10 000 prisonniers sont rassemblés dans des camps comme celui de Sainte-Marthe. La ville était prévue pour J+40 : elle est libre trente jours avant la date.

Les civils, eux, avaient payé avant. Le 27 mai 1944, les bombardiers alliés visent les gares — Saint-Charles, La Blancarde — et démolissent des milliers d’immeubles, faisant des centaines de morts. Une Marseillaise racontera plus tard que son père refusait la cave : si la bombe tombe d’en haut, elle va jusqu’en bas, tu seras aussi bien en haut. Elle restait seule à la maison pendant que les autres criaient dans le noir. Ce fatalisme dit l’essentiel : malgré ces morts, la population ne s’est pas retournée contre les Alliés. Elle tenait l’occupant et ses auxiliaires français pour responsables de ce qui lui tombait dessus.

Ce qui est établi, ce qui est discuté, ce qui est devenu légende

Établi, et vérifiable : la jonction entre l’armée de Normandie et celle de Provence s’effectue le 12 septembre 1944 au nord de Dijon. La flotte française entre à Toulon le 13 septembre, deux jours avant de Gaulle. Le port de Toulon redevient utilisable à la mi-septembre, après déminage et dégagement des épaves du sabordage de novembre 1942 — les Allemands en avaient utilisé une partie pour boucher les passes. Marseille est plus longue à remettre en état ; on s’appuie beaucoup sur Port-de-Bouc, et la logistique américaine installe sa Delta Base à Plan-de-Campagne, aujourd’hui une zone commerciale que des milliers d’automobilistes traversent sans le savoir.

Discuté : les effectifs allemands de Toulon, on l’a dit. La part exacte des différentes composantes de l’armée d’Afrique, aussi. Et même la difficulté comparée des deux batailles : on répète volontiers que Marseille fut le morceau le plus dur, alors que plusieurs acteurs soutiennent l’inverse — militairement, Toulon leur a paru plus rude, même si le port de Marseille pesait davantage sur le plan stratégique.

Légende, enfin. Sur les plaques et les ex-voto de Notre-Dame de la Garde, une phrase circule, attribuée à Monsabert : ce n’est pas nous qui avons sauvé Marseille, c’est elle. Le général, catholique fervent, fit effectivement dire une messe à la basilique et fut nommé citoyen d’honneur de la ville. Mais la formule, plus que le fait, a été retenue parce qu’elle réglait élégamment une question brûlante de l’été 1944 : qui, de l’insurrection résistante ou de l’armée régulière, avait libéré Marseille ? En rendant la victoire à la Vierge, on évitait d’avoir à la disputer entre Français. Les légendes les plus tenaces sont souvent celles qui arrangent tout le monde.

Pourquoi ce débarquement-là est sorti de la mémoire

Plusieurs raisons se superposent, aucune ne suffit seule. Le 6 juin a été raconté par le cinéma anglo-saxon, avec des moyens que le 15 août n’a jamais eus. Le 25 août, la libération de Paris a capté tout ce que le récit national pouvait absorber d’images. Le 15 août, en outre, tombe au creux de l’été, quand le pays est ailleurs.

Il y a plus gênant. Cette campagne a été menée en grande partie par des soldats marocains, algériens, tunisiens, ouest-africains, et par des Européens d’Afrique du Nord. Une quinzaine d’années plus tard, la décolonisation et la guerre d’Algérie ont rendu ce souvenir difficile à manier pour à peu près tous ceux qui auraient pu le porter. Une mémoire encombrante ne se supprime pas : elle s’estompe, faute de gens à qui elle soit commode.

Reste ce que la campagne a produit. Le seul débarquement où une armée française se soit battue en masse sur son propre sol depuis 1940. Deux grands ports rendus aux Alliés très en avance sur le calendrier. Et, au bout du compte, un argument que de Gaulle a pu poser sur la table : c’est de Lattre qui ratifie au nom de la France la capitulation allemande, à Berlin, le 8 mai 1945. Cette place-là n’allait pas de soi — les acteurs de l’époque le disaient sans détour. Elle a été obtenue, en partie, par des hommes dont la France a mis très longtemps à écrire les noms sur ses monuments. On peut trouver cela injuste. On peut surtout constater que la mémoire d’un pays ne retient pas ce qui est le plus important, mais ce qui lui est le plus facile à raconter.

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