Le 24 août 1940, un équipage allemand égaré lâche ses bombes sur Londres au lieu des dépôts pétroliers de la Tamise. Trois semaines plus tard, la Luftwaffe renonçait à la bataille d’Angleterre. Entre les deux, il n’y a pas eu de plan : il y a eu deux hommes en colère, dont aucun n’était un grand stratège.
Le soir du 24 août 1940, un équipage allemand cherche les dépôts pétroliers de l’estuaire de la Tamise. Nuit noire, navigation à l’estime, un cap approximatif au-dessus d’un pays entièrement plongé dans l’obscurité. Les bombes tombent sur Londres. Quelques immeubles éventrés dans l’East End, une poignée de morts, des pompiers qui travaillent jusqu’au matin. À l’échelle de ce que l’Europe encaisse depuis onze mois, c’est un fait divers.
Trois semaines plus tard, la Luftwaffe avait renoncé à conquérir le ciel britannique.
Entre ces deux dates, on cherche en vain une manœuvre habile ou une intuition supérieure. On trouve deux hommes vexés, deux décisions prises sous le coup de l’humeur, et un enchaînement que personne n’avait voulu. C’est probablement la chose la plus dérangeante de cette histoire : elle se laisse mal raconter en termes de génie militaire.
Deux amateurs sortis de la même boue
Hiver 1916, front de Flandre. Un lieutenant-colonel britannique de 42 ans écrit à sa femme depuis une tranchée détrempée : de la crasse, des tombes éparpillées d’où dépassent des pieds, le sifflement des balles — et, au milieu de tout cela, un contentement qu’il n’avait plus connu depuis des mois. Il s’appelle Winston Churchill. Il a perdu l’Amirauté un an plus tôt à cause des Dardanelles, où plus de 100 000 soldats britanniques, australiens, néo-zélandais et français ont été tués. À Londres, on le considère comme un homme fini. Il boit du whisky, prend des bains improbables à quelques centaines de mètres de la ligne de feu, et peint.
À quelques kilomètres, de l’autre côté des lignes, un caporal autrichien de 27 ans sert d’agent de liaison dans les légions bavaroises. Recalé deux fois au concours des Beaux-Arts de Vienne, passé par un foyer pour sans-abri, il dessine lui aussi sans relâche. Il recevra la croix de fer de première classe, qu’il portera jusqu’à sa mort, et sera gazé en octobre 1918.
La coïncidence est jolie, mais elle n’est pas le plus intéressant. Le plus intéressant, c’est que ni l’un ni l’autre n’a jamais reçu de formation d’état-major. Churchill, devenu ministre de l’Armement, fabrique les obus que le caporal Hitler doit éviter, et pousse l’invention des chars ; ce n’est pas un stratège, c’est un producteur d’idées, dont beaucoup sont mauvaises. Il se jugera lui-même le pire chancelier de l’Échiquier de l’histoire anglaise. En 1937, à 63 ans, quand Ribbentrop vient lui proposer à Londres un marché — l’espace vital à l’est contre la garantie de l’Empire britannique —, il n’est qu’un vieux député sans avenir. Il refuse quand même.
Quant au « génie stratégique » d’Hitler, il faut regarder de près ce qu’il recouvre. La remilitarisation de la Rhénanie, en 1936, est un bluff mené avec deux divisions : ce n’est pas la force allemande qui la fait réussir, c’est l’inaction française et britannique. L’Anschluss efface l’Autriche en 48 heures sans un coup de feu. À Munich, on lui livre les Sudètes et leurs trois millions d’Allemands, et il viole les accords en moins de six mois. Ce ne sont pas des victoires militaires. Ce sont des paris politiques gagnés contre des adversaires qui ne voulaient pas voir.
Août 1940 : la RAF à bout de souffle
Après Dunkerque, la situation britannique est bien pire que ce que les actualités montrent. Près de 500 000 hommes ont été encerclés ; l’opération Dynamo en évacue plus de 335 000 en dix jours, avec plus de 220 navires de guerre et plus de 660 embarcations civiles, là où l’état-major espérait sauver 50 000 hommes. Mais les canons, les chars, les camions et les morts restent sur les plages. Churchill lui-même refuse le triomphalisme devant les Communes, le 4 juin 1940 : « les guerres ne se gagnent pas par des évacuations ». La phrase est passée à la postérité beaucoup moins bien que le mythe qu’elle visait à corriger.
L’Allemagne occupe alors 5 000 kilomètres de côtes face aux îles britanniques. Le 19 juillet, Hitler lance publiquement un appel à la paix : il n’a jamais vraiment voulu cette guerre-là, il veut l’est. Churchill le rejette. Le 12 août commence l’« attaque de l’aigle ».
Ce qui suit est la phase la plus dure pour le Fighter Command : les Allemands frappent les terrains de chasse du sud-est, les stations de secteur qui coordonnent l’interception, les installations radar. Les pilotes tombent plus vite qu’on ne les forme. La lecture dominante veut que la RAF ait été, fin août, à quelques semaines de la rupture. Elle est solide, mais elle est discutée : une partie des historiens estime que le commandement allemand surestimait largement les pertes britanniques et que l’effondrement n’était pas aussi proche que la légende le raconte. Retenons la prudence : la chasse britannique était en difficulté sérieuse, sans qu’on puisse dater son effondrement.
Ce que l’on sait vraiment de la nuit du 24 août
Trois registres, qu’il vaut mieux ne pas mélanger.
Ce qui est attesté. Des bombes allemandes tombent sur Londres dans la nuit du 24 au 25 août 1940. Hitler avait interdit de frapper la capitale britannique sans son autorisation personnelle. Dès le lendemain, Churchill ordonne un raid sur Berlin. Début septembre, la Luftwaffe abandonne les terrains d’aviation pour s’acharner sur les villes : c’est le Blitz.
Ce qui est probable. L’erreur de navigation. Les équipages visaient des objectifs industriels et pétroliers en aval de la Tamise ; l’accumulation d’indices — l’ordre d’interdiction, l’absence d’intérêt militaire du quartier touché, la dérive habituelle des bombardements nocturnes de 1940 — rend l’hypothèse de la méprise très largement majoritaire. Elle n’est pas démontrable au sens strict.
Ce qui relève de la légende. L’idée qu’une seule bombe a décidé du sort de la guerre. C’est trop propre. Et il faut se demander pourquoi cette version plaît autant : parce qu’elle arrange tout le monde. Côté allemand, elle transforme une erreur de doctrine — croire qu’on brise un peuple en le bombardant — en simple malchance. Côté britannique, elle donne à la victoire un parfum de providence, ce qui vaut toujours mieux que d’admettre qu’on a failli perdre. Les récits qui survivent sont rarement les plus exacts ; ce sont ceux qui rendent service.
La bataille d’Angleterre s’est jouée sur deux colères
Churchill, donc, veut Berlin. Ses officiers le supplient d’y renoncer : la distance est excessive, la nuit longue, les pertes prévisibles, le gain militaire nul. Il passe outre. Une poignée d’appareils seulement lâche ses bombes sur la banlieue berlinoise. Militairement, cela ne détruit à peu près rien.
Politiquement, c’est une gifle. Göring avait juré qu’aucune bombe ennemie ne tomberait sur le Reich. Hitler entre dans une fureur dont ses proches parleront longtemps, et prend la décision qui lui coûtera le ciel : détourner l’aviation des objectifs militaires pour écraser les villes britanniques. Le raisonnement est cohérent avec tout ce qu’il croit depuis 1919 — le moral des peuples est une matière molle, on la casse, et le chef tombe avec.
Le résultat est l’inverse exact. Londres encaisse près de 100 000 bombes explosives et un million d’engins incendiaires en deux mois. Coventry perd plus de 500 habitants en une nuit de novembre 1940. Plus de 23 000 personnes meurent côté britannique pendant cette phase. Et le pays ne cède pas : on dort dans les abris et dans le métro, on remonte le lendemain, on reprend le travail dans des rues où il manque des immeubles. London can take it. Il faut ajouter ce que la propagande de l’époque taisait — il y eut aussi des paniques, des pillages, des quartiers vidés de leurs habitants —, mais l’essentiel tient : la population n’a pas exigé la paix.
Pendant ce temps, les terrains de chasse ne sont plus visés. On répare les pistes, on rétablit les stations de secteur, les pilotes dorment. À la mi-septembre, la Luftwaffe a perdu la partie. C’est la première défaite d’Hitler, et elle ne doit rien à un plan britannique.
Le même défaut, deux systèmes autour
Voilà le point qui me paraît le plus solide de toute cette histoire : les deux hommes ont le même défaut. Ils décident à l’humeur, contre l’avis des professionnels, en misant sur un effet psychologique plutôt que sur un calcul. Churchill a gagné son ciel comme un amateur impulsif. Hitler a perdu le sien exactement pour la même raison.
La différence n’est pas dans les têtes. Elle est dans ce qui les entoure.
Churchill vit dans un système qui peut lui dire non, et qui le lui dit. En mai 1940, quand il veut envoyer davantage de chasseurs mourir en France, le chef du Fighter Command refuse et obtient gain de cause : ces appareils seront là en août. Un Parlement le contrôle, un cabinet de guerre discute ses lubies, un état-major freine les pires. Ce n’est pas de la vertu, c’est une mécanique.
Hitler démonte la sienne, méthodiquement. En décembre 1941, devant Moscou, par -31 °C, il interdit toute retraite et prend personnellement le commandement de l’armée de terre. À Stalingrad, l’interdiction de reculer coûte 400 000 hommes tués, blessés ou prisonniers. Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, l’armada est repérée à 6 heures ; personne n’ose réveiller le Führer couché à 4 heures ; il se lève vers 10 heures, reste convaincu que la Normandie est une diversion — l’opération Fortitude a rempli les environs de Douvres de véhicules gonflables — et n’autorise les renforts qu’à 14 h 30, huit heures après le repérage. Après l’attentat de juillet 1944, plus de 5 000 arrestations et environ 200 exécutions achèvent de vider l’encadrement de tout contradicteur. À la fin, il signe l’ordre Néron, qui prévoit de détruire les transports, l’électricité et le ravitaillement de son propre pays, au motif que le peuple allemand ne mérite pas mieux que de périr.
Il n’y a pas de leçon de morale à tirer de cette comparaison, et surtout pas un Churchill immaculé. Le 3 juillet 1940, un mois après que ces marins se battaient à ses côtés, il fait détruire la flotte française à Mers el-Kébir : 1 297 morts, et une décision qu’il qualifiera lui-même de la plus odieuse de sa vie. En février 1945, il donne son feu vert au bombardement de Dresde, ville d’art sans valeur stratégique bondée de réfugiés : plus de 40 000 morts, un incendie visible à près de 300 kilomètres. Le même tempérament produit la décision qui sauve et celle qui écrase. La différence, encore une fois, tient à ce qui l’entoure : à Londres, ces choix ont été discutés, contestés, consignés, et on continue d’en débattre quatre-vingts ans après.
Ce qu’il reste quand on retire la légende
Non, une bombe égarée n’a pas gagné la guerre. Elle a fait quelque chose de plus modeste et de plus intéressant : elle a déclenché deux réactions impulsives, et une seule des deux a été rattrapée par l’organisation qui l’entourait.
La fin des deux hommes ressemble à leur méthode. Dans son bunker, fin avril 1945, Hitler dicte un testament politique dont les tout premiers mots vont à Churchill, le seul qui lui ait tenu tête en 1940, et demande qu’on inscrive sur sa tombe qu’il fut victime de ses généraux — ces généraux qu’il avait passé quatre ans à réduire au silence. Il se suicide le 30 avril, à 56 ans. Churchill, lui, gagne la guerre et perd les élections qui suivent quelques semaines plus tard. Il repart en voyage avec ses pinceaux et 96 bouteilles de Veuve Clicquot, retombe dans la dépression qu’il appelait son black dog, redevient Premier ministre, et finit prix Nobel de littérature.
Reste une question que l’épisode pose encore, sans qu’on ait vraiment besoin de forcer le parallèle. Les chefs impulsifs ne sont pas près de disparaître, et il n’est pas certain qu’ils soient toujours nuisibles : l’audace de l’été 1940 a servi. Ce qui a changé le résultat, c’est l’existence, autour de l’un d’eux, de gens dont le métier était de dire non et qui pouvaient encore le faire. On mesure rarement la santé d’une organisation à la qualité de son chef. On la mesure mieux à ce qui arrive à celui qui le contredit.