Un facteur de la Drôme, un fermier de la gabelle, des marchands bretons, un serrurier devenu industriel : plusieurs des chantiers les plus audacieux du patrimoine français ont été portés par des gens dont ce n’était pas le métier. Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas non plus un conte.
Le pied d’un facteur bute sur une pierre. Printemps 1879, un chemin de la Drôme, entre Hauterives et les hameaux qu’il dessert. Ferdinand Cheval a 40 ans, il a été apprenti boulanger, il marche plus de 30 km par jour avec sa sacoche. Il déterre le caillou, le retourne, le trouve extraordinaire, l’emporte. Puis il décide de construire un palais.
Trente-trois ans plus tard, le palais est debout. Il l’est encore, à Hauterives. L’histoire est connue, racontée comme une curiosité de village. Elle mérite mieux, car elle n’est pas isolée : une partie du patrimoine bâti français a été commandée, dessinée ou carrément maçonnée par des bâtisseurs sans diplôme, sans école, sans corporation, parfois sans le moindre chantier derrière eux.
Le facteur qui a répondu à une pierre pendant trente-trois ans
Cheval travaille de 1879 à 1912 : 10 000 journées, 93 000 heures — c’est lui qui a gravé le compte. Le Palais idéal fait 26 m de long, 14 de large, 12 de haut ; la seule façade est lui a demandé 20 ans. Il termine sa tournée vers 17 heures, puis repart 5 à 10 km avec une brouette pour ramasser des pierres. Il maçonne beaucoup la nuit : il dort mal, autant s’en servir.
Ce qui est attesté, et qu’on oublie de dire : le Palais idéal n’est pas un tas de cailloux empilés. Les trois quarts de l’édifice sont en chaux et en mortier modelés, pas en pierre appareillée : Cheval sculpte sa matière. Pour tenir sa tour de Barbarie et ses palmiers de pierre, il noie des tiges de métal dans la chaux et l’enduit, à une époque où le béton armé n’est pas encore entré dans les usages. Il n’a rien breveté, et ignorait sans doute que des ingénieurs formulaient le même principe au même moment. Sa structure tient depuis plus d’un siècle : c’est le seul examen que passe vraiment un bâtisseur.
D’où venaient ses temples hindous, sa mosquée, son chalet suisse, sa Maison Blanche ? Des cartes postales et des magazines qu’il transportait avant de les distribuer, en pleine époque coloniale et à l’âge des expositions universelles. Le monde entier passait dans la sacoche d’un facteur de la Drôme, qui le rebâtissait dans son jardin.
Reste la légende tenace du « fou du village », dont la fonction est précise : ranger l’anomalie. Un homme sans titre qui produit un monument, c’est un désordre dans l’ordre des compétences ; le déclarer fou remet tout le monde à sa place. La mairie et l’église ont refusé qu’il soit inhumé dans son palais. Cheval a répondu à sa manière : passé 80 ans, il s’est construit un tombeau au cimetière de Hauterives, huit années de plus, et il est mort deux ans après l’avoir terminé. Le Palais idéal est classé monument historique par André Malraux en 1969.
Riquet, « non pas ingénieur, mais ingénieux »
Deux siècles plus tôt, le même schéma, à une tout autre échelle. Pierre-Paul Riquet, l’homme du Canal du Midi, n’était pas ingénieur : il était fermier de la gabelle, collecteur de l’impôt sur le sel pour le compte du roi, et connaissait le sud du royaume pour en avoir parcouru les chemins afin de taxer. Détail savoureux : son père, procureur, s’était opposé quelques décennies plus tôt à un projet de canal entre Toulouse et Narbonne.
Le chantier est démesuré : 240 km creusés en 14 ans, avec jusqu’à 14 000 ouvriers sur le tracé. À Fonseranes, près de Béziers, il faut absorber 21 m de dénivelé sur 300 m, avec 8 écluses et 9 bassins. Les premiers bassins craquent sous la pression de l’eau. La solution est d’une simplicité qui ne s’invente pas dans un bureau : une forme ovoïde, qui répartit mieux la poussée sur les murs.
Sur l’origine du savoir-faire, prudence. Le récit veut que Riquet ait envoyé l’un de ses ingénieurs en Italie consulter des plans d’écluses attribués à Léonard de Vinci. La dette italienne est attestée au sens large — le génie civil de la péninsule devançait alors celui du royaume, et les portes busquées viennent bien de là. La mission et les plans de Vinci relèvent du probable mal documenté, sur lequel les historiens du canal ne s’accordent pas. Mieux vaut le dire que trancher.
Riquet ne s’est pas contenté de superviser. Il finance une partie du chantier sur ses propres deniers. Il est harcelé par Colbert, qui trouve le rythme trop lent. Il contracte dans les marais de Narbonne une « fièvre tierce » qui l’immobilise plusieurs fois par an. Il meurt quelques mois avant l’inauguration. La formule qui court sur lui est la meilleure définition du bâtisseur amateur : non pas ingénieur, mais ingénieux. Son vrai talent fut de s’entourer de plus compétents que lui et de tenir la barre 14 ans.
Garabit : à qui appartient un viaduc ?
Le cas suivant renverse la question : ici, le professionnel est effacé par un nom plus célèbre.
Le viaduc de Garabit, dans les gorges de la Truyère, on l’appelle spontanément « le viaduc d’Eiffel ». Le site et le projet sont pourtant l’affaire de Léon Boyer, fils de notaire, passé par Polytechnique, ingénieur des Ponts et Chaussées en 1875, en poste près de Florac à 24 ans. Il en a 28, et quatre ans et demi de métier, quand il se retrouve face à Gustave Eiffel, qui en a 48. Il s’inspire du viaduc Maria Pia de Porto, construit par l’entreprise Eiffel quelques années plus tôt.
La répartition des mérites est de ces questions où les historiens des techniques ne parlent pas d’une seule voix : à l’entreprise Eiffel et à son bureau d’études la maîtrise du grand arc métallique, à Boyer le choix du franchissement et la conception d’ensemble. Tout attribuer à un seul homme, c’est oublier qu’on construisait alors par équipes et par marchés.
Les chiffres, eux, ne se discutent pas. Marché signé le 23 juillet 1880, premiers ouvriers le 13 septembre, plus de 400 hommes, 4 ans de travaux. 565 m de longueur, 122 m au-dessus de la rivière, un arc de 165 m d’ouverture, plus de 1 200 tonnes de fer et 678 768 rivets. Au pied des piles naît un village entier : baraques, école, bureau de poste, écuries, magasins ; des ouvriers arrivent avec femme et enfants, sur des plateaux où l’hiver 1875 avait donné le ton avec 80 cm de neige et -15 °C.
Le 26 avril 1884, on vient de loin assister au clavage de l’arc, la fermeture des deux moitiés lancées depuis chaque rive. On a même fabriqué un canon pour l’occasion. Les pièces sont présentées — et ne se joignent pas : le soleil a chauffé le métal, qui s’est dilaté. Il faut des coups de masse, puis de la patience. L’arc se clave. Alors seulement viennent le banquet et le feu d’artifice. Le premier train passe le 10 avril 1888.
Boyer, lui, est nommé directeur général des travaux du canal de Panama. Il y meurt de la fièvre jaune quelques mois après son arrivée, deux ans après l’achèvement de son viaduc. Garabit a servi de terrain d’essai aux idées que l’entreprise Eiffel déploiera ensuite à Paris pour l’Exposition universelle de 1889. Le nom qui est resté n’est pas celui du mort de Panama.
Bâtir contre un ennemi qui ne vient jamais
Deux chantiers rappellent qu’on ne bâtit pas toujours pour la raison affichée. Dans la baie de Morlaix, le château du Taureau naît au XVIe siècle d’une humiliation : le 4 juillet 1522, une flotte anglaise de 60 navires est venue piller la ville, alors troisième port le plus riche de Bretagne. François Ier autorise les marchands morlaisiens à se fortifier, mais refuse d’y consacrer le moindre écu. Ils bâtissent donc eux-mêmes, sans architecte ni tailleur de pierre, en détachant des plaques du granit plat du rocher qui leur sert d’assise.
Le résultat tient de l’épouvantail plus que de la forteresse. Le fort s’écroule en 1609, rongé par la mer. En 1660, Louis XIV le confisque aux Morlaisiens et charge Vauban d’en redessiner les plans. Les casemates refaites sont si étroites que la fumée d’un tir de canon met des dizaines de minutes à se dissiper : la deuxième salve se tire à l’aveugle. Le château n’a jamais subi d’assaut. Sa réputation a suffi, ce qui était peut-être le programme.
À Bonaguil, en Quercy, le paradoxe est plus net encore. Béranger de Roquefeuil reconstruit au XVe siècle, sur les restes d’une bastide du XIIIe, l’une des forteresses les mieux armées du royaume : 15 ans de travaux, 25 000 écus d’or pour la seule barbacane, 6 ponts-levis, un « moineau » percé de canonnières au fond du grand fossé, un puits de près de 48 m creusé au pic dans le rocher. Le donjon repris du château précédent n’est ni rond ni carré : il a la forme d’une étrave de bateau, pour faire ricocher les boulets.
Sauf que la guerre de Cent Ans est finie depuis près de quarante ans et que la région est en paix. Personne ne se présentera jamais devant Bonaguil. Roquefeuil, veuf d’Anne du Tournel — issue d’une famille d’artilleurs — et passionné d’artillerie, a bâti une machine de guerre sans guerre : un catalogue des défenses possibles, sans doute un exutoire au deuil. Il y a vécu avec ses douze enfants ; on y a retrouvé une dînette du XVIe siècle. Il repose dans la chapelle Sainte-Barbe, patronne des artilleurs, sous une dalle sans décor.
Godin, le serrurier qui a bâti un Versailles du peuple
Jean-Baptiste André Godin, fils de la campagne, autodidacte, a été apprenti serrurier dans l’atelier de son père. Ses poêles en fonte en font l’un des grands industriels du siècle. À Guise, dans l’Aisne, il construit à partir de 1859, face à son usine, le Familistère — 100 millions de briques, et il y emménage lui-même dès 1860.
Il avait prévu trois ailes ; il y aura cinq bâtiments, 500 logements pour un peu plus de 1 800 personnes. La cour centrale sert de place publique, les logements sont traversants, le carrelage se lave au seau. Il y a une crèche, un théâtre, des écoles ouvertes dès les années 1860 — une vingtaine d’années avant les lois Jules Ferry. Il n’y a aucune église, aucun lieu de culte : pour un patronage industriel du XIXe siècle, le choix est presque provocateur. Le droit de grève est accordé aux ouvriers en 1864.
La légende a fait du Familistère une utopie égalitaire. C’est inexact, et la correction vaut mieux que le mythe. Les logements ne sont pas gratuits : le loyer représente en moyenne 5 % du salaire, si bien qu’un ingénieur paie plus cher qu’un ouvrier célibataire pour le même appartement. Godin voulait une société équitable, pas égalitaire — la nuance est de son temps, et elle explique sans doute pourquoi l’expérience a duré là où des phalanstères se sont effondrés en quelques années. Le souci descend jusqu’aux berceaux : démaillotage des nourrissons, matelas de son absorbant l’humidité, sur le principe des toilettes sèches. Godin est mort en 1888 dans son appartement du Familistère.
Ce que l’amateur a, et que le professionnel n’a pas
On pourrait allonger la liste : à Aubeterre, en Charente, l’église souterraine du début du XIIe siècle — 27 m de long, environ 186 tombes taillées à même le sol — est l’œuvre d’un seigneur laïc revenu de croisade, qui a creusé sans l’accord du clergé puis monnayé le sol de son église comme l’Église le faisait elle-même.
Qu’ont en commun ces chantiers ? Pas le talent : Cheval n’était pas un architecte refoulé, Riquet n’a jamais tracé un plan d’écluse. Ils partagent la durée et l’absence de commande. Personne ne leur avait rien demandé, personne ne pouvait leur retirer le chantier, et ils avaient le temps devant eux — 33 ans pour l’un, 14 pour l’autre, 15 pour Roquefeuil. Un professionnel construit dans les délais et le budget d’un client ; l’amateur construit jusqu’à ce que ce soit fini. Cela donne des monstres, parfois des chefs-d’œuvre, souvent les deux à la fois.
Reste un revers qu’on aurait tort d’escamoter. Le pont suspendu de Tonnay-Charente, l’un des premiers d’Europe, construit en 11 mois et inauguré le 21 avril 1842, s’est effondré le 21 août 1883 à 7 h 10, pendant un simple essai de charge : câbles rouillés, 41 ans après l’inauguration. Il a fallu l’ingénieur Ferdinand Arnodin pour refaire le tablier avec un cadre d’acier ; l’ouvrage sert aujourd’hui aux piétons et aux cyclistes. L’audace ne dispense pas de l’entretien.
Ce que ces histoires éclairent de notre époque n’est pas flatteur. Aucun de ces chantiers ne passerait le premier filtre : ni le facteur qui bâtit sans permis dans son potager, ni le collecteur d’impôts qui se dit capable de percer 240 km, ni l’industriel qui loge 1 800 personnes sans église. On a gagné en sécurité ce qu’on a perdu en marge pour l’anomalie. Il ne s’agit pas de regretter le temps des ponts qui tombent, seulement de remarquer que les bâtiments dont on fait des monuments historiques ont presque tous commencé par être des idées que personne n’avait demandées.