Un jeu de stratégie sorti en 1999 a appris le Moyen Âge à des millions de joueurs, avec ses raccourcis et ses chiffres gonflés. Mais en comparant ses campagnes aux travaux des historiens, on tombe sur un paradoxe : il arrive que la fiction soit plus proche du vraisemblable que la légende dont elle s’inspire.
Dans un monastère de Champagne, un vieux moine garde un crâne. Un jeune frère l’interroge. L’ancien raconte alors les villes brûlées, la fumée qui monte du Danube jusqu’à Orléans, les massacres. Puis, à mesure que le récit avance, il laisse échapper l’essentiel : il y était. Il a chevauché avec eux. Et parfois, cela lui manque.
Cette scène n’est tirée d’aucune chronique médiévale. C’est l’introduction de la campagne d’Attila dans Age of Empires II, jeu de stratégie sorti en 1999, ressorti en Definitive Edition vingt ans plus tard, et par lequel des millions de joueurs ont rencontré pour la première fois trois chefs de guerre : le roi des Huns, Rodrigo Díaz de Vivar dit le Cid, et Saladin. Le jeu se trompe souvent. Il gonfle, il simplifie, il inverse des royaumes. Mais sur au moins un point, il fait mieux que la tradition : il rend crédible une légende que les historiens ont jetée depuis longtemps. C’est ce décalage qui mérite qu’on s’y arrête.
Trois cent mille morts pour une bataille que personne n’a gagnée
Le jeu annonce 300 000 morts aux champs Catalauniques. Le chiffre est spectaculaire ; il est aussi hors d’échelle. Les estimations retenues aujourd’hui parlent plutôt de 50 000 à 60 000 hommes par armée — ce qui, pour le milieu du Ve siècle, était déjà considérable. Multiplier ce total par trois pour en faire des cadavres relève du cinéma.
Ce qui est attesté tient en quelques lignes. Au printemps 451, l’armée d’Attila franchit le Rhin et pille Metz, Strasbourg, Cologne, Amiens, Beauvais et Reims. Elle évite Paris, échoue devant Orléans. Face à elle, Aetius — généralissime de l’Empire d’Occident, qui avait grandi comme otage aux côtés d’Attila et qu’on surnommera « le dernier des Romains » — fédère Wisigoths, Alains, Francs saliens et Burgondes. La rencontre a lieu durant l’été 451, quelque part près de Troyes.
Ce qui est probable, en revanche, c’est que personne n’a gagné. Le roi wisigoth Théodoric meurt sur le terrain, ses hommes se retirent. Aetius n’anéantit pas Attila. Attila ne perce pas et rentre vers ses bases en abandonnant du butin. Match nul, donc, plutôt que victoire romaine. La postérité a préféré la version héroïque : l’Occident sauvé de justesse. Elle est plus satisfaisante. Elle est moins exacte.
Attila : deux campagnes de pillage, quinze siècles de légendes
On ne possède aucun portrait d’Attila. Une seule description, celle de l’historien goth Jordanès : petit, torse musculeux, grosse tête, nez plat, teint mat. Autant dire un signalement écrit par un adversaire. C’est le problème général des Huns : ce peuple nomade des steppes, cavaliers hors pair et archers redoutables, ne nous est connu que par ceux qu’il terrorisait.
Les faits, eux, sont datés. Vers 375, les Huns franchissent la Volga sous la conduite de Balamber et poussent devant eux Ostrogoths, Wisigoths et Alains jusqu’au Danube, que les Wisigoths passent en 376. Rome achète l’aide militaire des Huns en 427 contre les Wisigoths, en 430 contre les Burgondes — et les Huns finissent par considérer ces versements non comme le prix d’un service, mais comme un tribut dû. Attila monte sur le trône en 434, conjointement avec son frère Bleda, qu’il fait sans doute assassiner entre 440 et 445. En 447, il profite d’un tremblement de terre qui frappe la Thrace et Constantinople, bat les Romains à l’Utus, ravage la Thrace et la Macédoine — et n’assiège pas Constantinople, dont les murailles sont pourtant à terre. Il repart chargé d’or, sans une once de territoire.
Le déclenchement de l’invasion de la Gaule tient à une affaire de famille. En 450, Honoria, sœur de l’empereur Valentinien III, refuse le vieux sénateur qu’on veut lui faire épouser et propose à Attila de l’épouser, lui — pour contrarier son frère. Attila accepte et réclame la Gaule en dot. Refus. Prétexte trouvé. Une lettre écrite par dépit, et six villes brûlent. Le jeu, lui, garde la demande en mariage mais efface le motif : chez lui, Honoria veut épouser Attila, comme ça, sans raison.
Restent les légendes. Attila meurt début 453, la nuit de ses noces. Poison ? Excès d’ardeur ? Saignement de nez l’ayant étouffé dans son sommeil ? Les sources ne permettent pas de trancher, et le jeu retient la troisième hypothèse — un choix, pas une vérité. On l’enterre en secret ; sa tombe n’a jamais été retrouvée. Quant à la fondation de Venise par des réfugiés fuyant les Huns, c’est une légende de plus. Le vrai vertige est ailleurs : Attila n’a mené que deux campagnes de pillage. Deux. Elles ont nourri quinze siècles de récits, fait de lui un barbare absolu pour les uns, un héros fondateur pour les autres, notamment chez les Hongrois et les Turcs. Notons au passage que les historiens ne parlent plus guère d’« invasions barbares » mais de « grandes migrations » — un glissement de vocabulaire qui dit assez à quel point le mot façonne l’image.
Le Cid : un aventurier que la légende a lavé
Rodrigo Díaz naît vers 1043 à Vivar, dans la petite noblesse castillane. Il combat dès 14 ou 15 ans, affronte le roi d’Aragon en 1063 pour Ferdinand Ier de León — flanqué de l’émir de Saragosse, devenu vassal entre-temps. Vers 20 ans, il gagne le surnom de Campeador, « maître du champ de bataille », après avoir battu un puissant chevalier aragonais.
Le contexte n’a rien du duel entre deux blocs. Les Arabes franchissent Gibraltar en 711 et prennent sans peine l’Espagne wisigothique ; la chute du califat de Cordoue en 1031 fait éclater la péninsule en une poussière d’émirats, les taïfas, que les royaumes chrétiens du nord soumettent à tribut. Dans ce monde-là, on se bat pour de l’argent et des villes, pas pour des articles de foi.
La carrière de Rodrigo le montre bien. Il sert Sanche, assassiné en 1072 — sans doute à l’instigation de son frère Alphonse et de sa sœur Urraque. Il doit alors servir Alphonse VI, perd son commandement au profit de son ennemi personnel, le comte Ordóñez, et se retrouve exilé en 1080. Il vend alors ses services aux émirs de Saragosse et combat pour eux Tortosa, Lérida et le roi d’Aragon. C’est probablement là qu’il gagne son surnom le plus célèbre : le Cid, de l’arabe sayyid, « seigneur ». En mai 1094, il prend Valence à la tête d’une armée mêlant musulmans et chrétiens, officiellement au nom d’Alphonse VI, en réalité pour son propre compte. Il repousse les Almoravides, marie ses fils dans des lignées royales, meurt à Valence le 10 juillet 1099. Sa veuve Jimena tient la ville jusqu’en 1102, puis l’abandonne et rentre à Burgos avec le corps de son mari.
Le héros pur de la Reconquista, donc, est un condottiere qui a servi des émirs, commandé une armée mixte et travaillé pour lui-même. Et la Reconquista ne s’achève qu’en 1492 : quatre siècles après sa mort. Ses sources comptent parmi les moins fiables de tous ces personnages : les poèmes médiévaux, Corneille, Massenet et le cinéma ont eu tout loisir de combler les trous.
Quand le jeu vidéo rend une légende plus crédible
Voici le point le plus curieux. Tout le monde connaît l’image : Jimena, pour sortir de Valence, aurait sanglé le cadavre du Cid en armure sur son cheval, faisant croire à sa survie et guidant une dernière charge. Le récit ne tient pas debout. Le Cid était mort depuis trois ans ; l’état du corps rendait la chose matériellement impossible. C’est une légende, et elle a la fonction ordinaire des légendes : donner une fin digne à un homme dont la fin réelle est banale.
Le jeu conserve la scène — trop belle pour être perdue — mais la déplace : chez lui, la chevauchée du mort a lieu au moment même du décès du Campeador. Le résultat est troublant. Une fiction commerciale, en cherchant seulement à rendre son spectacle acceptable, se rapproche du vraisemblable davantage que la tradition qu’elle recopie. Ce n’est pas de la rigueur historique. C’est un effet secondaire du besoin de cohérence narrative — mais il en dit long sur le peu de contrôle qu’exerçait la légende sur elle-même. Ailleurs, le jeu est nettement moins inspiré : il inverse les royaumes attribués aux trois fils de Ferdinand Ier, qui se partagent León, la Castille et la Galice en 1065.
Saladin n’est jamais arrivé seul en Égypte
La campagne consacrée à Saladin le fait surgir en Égypte comme un chef providentiel venu affronter les Francs. La réalité est plus administrative. En 1164, le grand vizir fatimide Shawar appelle à l’aide Nour al-Din — fils de Zengi, l’homme qui avait repris Édesse en 1144 et provoqué la deuxième croisade — contre le roi de Jérusalem Amaury Ier. Nour al-Din est sunnite, les Fatimides sont chiites : il n’a aucune raison doctrinale de les secourir, mais tout intérêt stratégique à encercler les positions franques. Il envoie son lieutenant Chirkouh, accompagné de son jeune neveu Saladin, fils d’Ayyoub, né à Tikrit. En 1169, Chirkouh fait assassiner Shawar puis meurt lui-même ; l’entourage du calife nomme Saladin grand vizir en le croyant jeune et manipulable. Personne ne lui a vraiment demandé son avis.
La suite leur a donné tort. En 1171, sur ordre de Nour al-Din, Saladin abolit le califat fatimide. En 1174, Nour al-Din et Amaury Ier meurent la même année, le laissant sans adversaire à sa mesure : il obtient Damas, puis Alep en 1183, et devient suzerain de Mossoul. Aucun prince musulman n’avait réuni un tel ensemble depuis longtemps.
Sa réputation de chevalerie, elle, est à la fois méritée et retouchée. Saladin est le seul adversaire musulman des Francs que les chroniqueurs latins traitent en égal, pour sa noblesse et sa générosité — que son propre entourage lui a d’ailleurs reprochées. Mais il a également massacré, en réponse aux massacres commis par Richard Cœur de Lion à Acre. Le portrait du souverain épargnant systématiquement les innocents appartient au mythe, pas aux archives.
Hattin : la soif a fait plus que l’ennemi
Été 1187. Baudouin IV, le roi lépreux qui avait battu Saladin à Montgisard en 1177, est mort à 24 ans ; son neveu Baudouin V, enfant de 8 ans, est mort à son tour en 1186. Le trône revient à Sybille et à son mari Guy de Lusignan, influençable, poussé à rompre la trêve notamment par Renaud de Châtillon, qui pillait sans relâche les caravanes musulmanes. Guy réunit l’une des plus grandes armées de l’histoire du royaume et lui fait traverser le désert en plein été. Les hommes arrivent aux cornes de Hattin assoiffés, épuisés. Saladin les écrase. En octobre, Jérusalem tombe, et avec elle l’essentiel des possessions franques.
Une erreur, pourtant, lui coûtera sa victoire complète : il néglige le port de Tyr, où Conrad de Montferrat fortifie la ville en attendant l’Europe. C’est par là qu’arrive la troisième croisade. Frédéric Barberousse part dès 1189 mais est retrouvé noyé le 10 juin 1190 en Anatolie, et son armée se disperse. Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion perdent du temps en Sicile puis à Chypre, n’arrivent qu’en 1191, et se brouillent : Richard soutient son vassal Guy de Lusignan, Philippe est le cousin de Conrad. Philippe rentre en France dès août 1191, après la reprise d’Acre. Richard reste un an de plus, reprend une bonne partie du littoral, inflige deux lourdes défaites à Saladin, manque de peu Jérusalem — et négocie finalement une paix qui laisse la côte aux chrétiens et l’intérieur à Saladin. Il repart en octobre 1192. Saladin meurt dans la nuit du 3 au 4 mars 1193 à Damas, à la tête d’un empire qui lui survivra tant bien que mal près de soixante ans.
Ce que le jeu nous apprend malgré lui
Il serait facile de reprocher à Age of Empires II ses inexactitudes. Ce serait passer à côté de l’intéressant. Un jeu n’est pas une thèse ; il fait ce que faisaient les chansons de geste, les tragédies et les films — il choisit une version, celle qui tient debout à l’écran.
Ce qui a changé, c’est le volume. Pour beaucoup de gens nés depuis les années 1980, le premier contact avec Attila, la Reconquista ou Hattin n’a pas eu lieu dans une salle de classe, mais devant un écran. Cela ne me paraît ni scandaleux ni satisfaisant : c’est un fait, et il rend plus utile qu’avant de savoir distinguer les trois régimes de vérité que ces récits mélangent — l’attesté, le probable, l’inventé. Trois cent mille morts est un chiffre faux. Le match nul des champs Catalauniques est une hypothèse solide. Le cadavre du Cid à cheval est une invention, que le jeu a rendue, sans le vouloir, un peu moins invraisemblable que l’originale.
Reste une question à laquelle je n’ai pas de réponse tranchée. Si la fiction corrige parfois la légende par simple souci de cohérence, faut-il en conclure que nos légendes sont mal faites — ou que nous exigeons aujourd’hui de nos histoires une vraisemblance dont le Moyen Âge se passait très bien ?