Le 28 mai 1754, dans une clairière de la vallée de l’Ohio, une fusillade de quelques minutes tue un officier français venu lire une sommation. Neuf ans plus tard, on se battait encore pour cette affaire à Manille, à La Havane, au Bengale et en Saxe. La guerre de Sept Ans n’a pas seulement changé de continent : elle a changé de nature.
La clairière est étroite, encaissée entre des rochers, à une journée de marche du confluent où les Français viennent d’élever le fort Duquesne. Ce 28 mai 1754, une trentaine d’hommes y ont mal dormi. Ils sont français, ils transportent une sommation écrite : les Britanniques doivent quitter la vallée de l’Ohio. Au petit matin, des miliciens de Virginie et des guerriers amérindiens les encerclent. Un quart d’heure plus tard, une dizaine de Français sont morts, dont leur chef, Joseph Coulon de Villiers de Jumonville, l’émissaire lui-même.
L’officier virginien qui commandait les miliciens avait vingt-deux ans. Il s’appelait George Washington.
De cette escarmouche dans une forêt sortira un conflit qui se battra sur quatre continents et sur toutes les mers, fera entre 600 000 et 700 000 morts parmi les soldats et peut-être plus d’un million parmi les civils, effacera la Nouvelle-France de la carte et posera, sans que personne le sache, les deux mèches qui exploseront en 1776 à Philadelphie et en 1789 à Paris.
Vingt-deux ans, une clairière, et des aveux signés
Ce qui est attesté tient en peu de lignes, et c’est déjà beaucoup. Jumonville a été tué le 28 mai 1754 alors qu’il portait une sommation. Washington commandait la troupe. Cinq semaines plus tard, assiégé dans le fort de fortune qu’il avait bâti — Fort Necessity —, il capitule le 3 juillet et signe un texte rédigé en français où figure le mot « assassinat » appliqué à la mort de Jumonville. Le document existe. Washington a bien apposé sa signature au bas.
Le reste se discute. Washington ne lisait pas le français et affirmera que son interprète lui avait rendu le terme par quelque chose de bien plus anodin. La thèse est plausible, elle arrange évidemment son auteur, et les historiens américains ne la tranchent pas tous dans le même sens. Quant au récit du coup de tomahawk porté par Tanaghrisson, le chef mingo allié des Britanniques, sur un Jumonville blessé qui tentait de parler, il repose sur des témoignages recueillis après coup et suspects de servir chacun son camp. Probable, pas certain.
Il y a en revanche une légende paresseuse à écarter : celle du père fondateur irréprochable dont l’adolescence militaire aurait été un long apprentissage vertueux. Un jeune officier ambitieux et mal préparé a déclenché, dans une forêt, un incident diplomatique qu’il ne maîtrisait pas. Ce n’est ni un scandale ni un secret — les archives sont publiques depuis toujours —, c’est simplement une page que les biographies grand public traversent vite.
Une paix de 1748 qui n’avait rien réglé
Pour comprendre pourquoi une escarmouche coloniale a suffi, il faut remonter six ans plus tôt. La paix d’Aix-la-Chapelle, en 1748, clôt huit années de guerre en Europe. Louis XV rend toutes ses conquêtes des Pays-Bas autrichiens et des Provinces-Unies : il veut, dit la formule qu’on lui prête, traiter « en roi et non en marchand ». L’opinion ne suit pas. Le seul souverain qui garde son butin est Frédéric II, qui conserve la Silésie arrachée à Marie-Thérèse d’Autriche. De cette amertume française naît une expression qui a survécu à tout le monde : travailler pour le roi de Prusse.
Surtout, la paix ne franchit pas les océans. Une nouvelle met des mois à traverser l’Atlantique, davantage encore pour atteindre le golfe du Bengale ; dans les comptoirs et les forts, on continue de s’affronter comme si de rien n’était. En Inde, deux compagnies de commerce rivales se disputent le marché somptueux des toiles peintes, ces « indiennes » dont l’Europe raffole. Le gouverneur français Joseph-François Dupleix a compris avant tout le monde qu’on ne tient pas un commerce sans tenir un territoire : à partir de 1750 il contrôle un immense espace au centre du sous-continent, s’empare de Madras et la fait raser — pour devoir en rendre les ruines aux Anglais au nom de la paix européenne.
Dupleix a payé de sa poche, persuadé que l’État rembourserait. Versailles y voit une affaire privée, la Compagnie le lâche : il est destitué le 4 août 1754, deux mois après la clairière de l’Ohio. Londres, elle, confie la même politique d’expansion à Robert Clive. Même dossier sur deux bureaux ; l’un l’a jugé, l’autre l’a financé.
1756 : la guerre de Sept Ans devient mondiale
La suite s’enchaîne vite. Le général Braddock, envoyé venger l’humiliation de Washington avec une colonne d’environ 2 000 hommes, est écrasé près de la Monongahela le 9 juillet 1755 par une poignée de Français et leurs alliés amérindiens, et y laisse la vie. Avant toute déclaration de guerre, la Royal Navy saisit en pleine mer plusieurs centaines de navires marchands et de pêche français : la cible n’est pas la cargaison, ce sont les marins expérimentés, retirés du jeu pour des années.
Le 1er mai 1756, l’Europe se retourne. Bourbons et Habsbourg, ennemis depuis deux siècles et demi, signent une alliance contre Frédéric II ; la Prusse s’accorde avec l’Angleterre en promettant de protéger le Hanovre, possession continentale de la dynastie régnante à Londres. Le duc de Richelieu débarque à Minorque avec 15 000 hommes et prend Port-Mahon ; l’amiral Byng, qui n’a pas su l’en empêcher, est jugé à Londres et fusillé sur le pont de son propre vaisseau. Frédéric II envahit la Saxe et incorpore de force 18 000 Saxons dans ses régiments — la Saxe appartenant au Saint-Empire, c’est tout l’Empire qui lui déclare la guerre, bientôt rejoint par la Suède, la Pologne et la Russie de la tsarine Élisabeth.
Les années 1757-1760 tiennent du vertige. En avril 1757, 100 000 Français marchent sur le Hanovre sous le duc d’Estrées et battent le duc de Cumberland à Hastenbeck le 26 juillet. Le 5 novembre, à Rossbach, Frédéric II surprend l’armée franco-impériale de Soubise : les coalisés y perdent environ 10 000 hommes, les Prussiens un peu plus de cinq cents. Paris se venge par le ridicule — on y colporte l’image de Soubise cherchant son armée une lanterne à la main. Un mois plus tard, à Leuthen, le même Frédéric déploie son ordre oblique hérité de la phalange thébaine et détruit le quart de l’armée autrichienne. Cela ne l’empêche pas de saigner : à Kolin, il laisse près de 14 000 hommes sur une trentaine de milliers engagés, et le 9 octobre 1760 les Russes entrent dans Berlin.
Pendant ce temps la guerre se joue ailleurs, et c’est là qu’elle se décide. William Pitt, arrivé au pouvoir contre le souhait du roi, impose une doctrine simple : dépenser sans compter pour la marine, subventionner Frédéric pour qu’il fixe les Français en Allemagne, prendre les colonies. Le comptoir du Sénégal tombe en décembre 1758, la Guadeloupe, la Dominique et la Martinique l’une après l’autre. En Inde, Clive enlève Chandernagor en mars 1757 puis écrase à Plassey, en juin, le nabab du Bengale allié de la France ; Lally-Tollendal échoue devant Madras, se brouille avec les alliés indiens, est battu à Wandiwash en 1760 et capitule à Pondichéry. Comme Byng, il sera jugé chez lui et exécuté. En 1762, l’Angleterre prend encore La Havane le 10 août et Manille en octobre. Une guerre née dans l’Ohio se termine aux Philippines.
Des guerres d’Europe livrées par des non-Européens
On imagine volontiers des lignes de tuniques rouges et blanches se faisant face dans un décor exotique. C’est faux presque partout. En Inde comme en Amérique du Nord, les effectifs reposent massivement sur des troupes non européennes : cipayes et souverains locaux qui choisissent leur camp selon leurs propres calculs, nations amérindiennes qui ont leurs alliances et leurs objectifs — lesquels ne coïncident avec ceux de Versailles ou de Londres que par accident. Tanaghrisson, dans sa clairière, ne servait pas la Virginie : il essayait de peser sur l’avenir de sa propre confédération.
Un épisode dépasse tous les autres en brutalité froide. Les Acadiens, colons d’origine française passés sous domination britannique depuis 1713, sont soupçonnés d’être loyaux à leurs voisins canadiens. Aucune preuve, un soupçon suffit : à partir de 1755, les autorités britanniques les embarquent de force, séparant les familles sur les quais, et les dispersent dans les colonies du Sud. Beaucoup échouent en Louisiane, où le mot « acadien » se déforme lentement en « cajun ». On lit parfois que ce serait la première épuration ethnique de l’histoire : la formule est un anachronisme dont les historiens se méfient, le vocabulaire datant du XXe siècle. Ce qu’on peut dire sans forcer, c’est qu’une administration a décidé en quelques semaines d’effacer un peuple d’un territoire, et qu’elle l’a fabriqué ailleurs.
Deux heures sur les plaines d’Abraham
La Nouvelle-France n’est pas tombée faute de courage. En juillet 1758, Montcalm bat Abercromby à Fort Carillon à un contre cinq environ. Mais le même mois, Louisbourg capitule, et la forteresse gardait l’entrée du Saint-Laurent : plus de renforts, plus de ravitaillement. Le fort Duquesne est pris et rebaptisé Fort Pitt — il s’appelle aujourd’hui Pittsburgh.
Le 13 septembre 1759, Wolfe fait escalader à ses hommes un sentier réputé impraticable et les range sur les plaines d’Abraham, devant Québec. Montcalm sort aussitôt, pour ne pas les laisser se retrancher, et livre une bataille à l’européenne avec des troupes canadiennes formées à un tout autre combat. Deux heures suffisent. Les deux généraux y meurent. Le chevalier de Lévis reprendra la lutte, mais les premiers navires à remonter le fleuve au printemps battent pavillon britannique. Montréal capitule le 8 septembre 1760.
Tout s’est joué en mer, en réalité, et en une seule année. Choiseul avait rassemblé ses escadres pour préparer un débarquement en Angleterre. Celle de Méditerranée est détruite le 19 août 1759 au large du Portugal ; celle de l’Atlantique le 20 novembre dans la baie de Quiberon, aux Cardinaux, par gros temps, au milieu des récifs. La France a perdu sa marine de guerre en trois mois. Sans marine, un empire n’est plus qu’une liste d’adresses.
1763 : le traité que William Pitt jugeait trop doux
La guerre s’achève sur un coup de dés. Début 1762, Frédéric II est au bout : 60 000 hommes, un tiers de son armée initiale, des adolescents dans les rangs, les subsides anglais coupés, et des lettres à sa sœur où il évoque le suicide. Le 5 janvier, la tsarine Élisabeth meurt. Son successeur, admirateur fanatique du roi de Prusse, arrête la guerre sur-le-champ, s’allie à lui, rend les prisonniers et lui envoie 20 000 soldats. La Suède quitte le conflit le 22 mai. L’homme qui ne croyait pas en Dieu a parlé de miracle.
Le traité de Paris est signé le 10 février 1763. La France abandonne la Nouvelle-France, ne garde en Inde que cinq comptoirs sans droit de fortification, cède la Louisiane à l’Espagne en compensation de la Floride perdue. Mais elle conserve ses îles à sucre, de très loin la partie la plus rentable de l’empire à cette date, et les pêcheries de Terre-Neuve autour de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui restent l’école où se forment les marins. Cinq jours plus tard, la paix austro-prussienne laisse la Silésie à Frédéric : dix ans de guerre continentale pour un statu quo.
D’où l’un des paradoxes les plus tenaces de cette histoire. À Londres, Pitt démolit publiquement le traité et traîne dans la boue le Premier ministre, accusé d’avoir rendu à la France les moyens de revenir. Il n’avait pas tort sur ce dernier point : quinze ans plus tard, la marine reconstruite de Louis XVI faisait la différence à Yorktown. Faut-il pour autant lire 1763 comme une victoire diplomatique de Choiseul ? Les historiens ne s’accordent pas. Céder un continent pour garder des îles se défend parfaitement avec les prix du sucre de 1763, beaucoup moins avec ce que l’on sait aujourd’hui de ce qu’est devenue l’Amérique du Nord.
Reste la question du titre. Parler de « première guerre mondiale » pour 1756-1763 est un raccourci qu’il faut manier avec précaution : on s’était déjà battu sur plusieurs continents lors de la guerre de Succession d’Espagne. Ce qui change ici, c’est que le sort de l’Europe s’est décidé hors d’Europe, dans le Saint-Laurent et le golfe du Bengale, et que les traités ne cherchent plus à échanger des places fortes entre cousins couronnés mais à ruiner durablement l’autre. Les combattants eux-mêmes ne lui donnent pas le même nom : les Américains disent The French and Indian War, les Québécois « la guerre de la Conquête ».
Ce que la guerre a laissé derrière elle est plus lourd que ses conquêtes. Londres, endettée, décide de faire payer sa défense par les colons d’Amérique : taxes sur le rhum, le tabac, le thé. Douze ans plus tard, ces colons se soulèvent — et ils gagnent avec l’aide de la France. Paris, elle, a vu sa dette doubler ; vingt-cinq ans plus tard, un roi convoque des états généraux parce qu’il ne peut plus la financer. Et dans les campagnes allemandes traversées par les armées, quelque chose est apparu que les diplomates n’avaient pas prévu : des populations qui refusent de renseigner l’envahisseur, au point que les Français ne parviennent plus à recruter le moindre espion. On appelle cela un sentiment national. Il est né, entre autres, dans une clairière de l’Ohio, un matin de mai, autour d’un homme venu lire une lettre.