Paris au Moyen Âge : 27 bains publics et 3 000 étudiants

Cent vingt boutiques de changeurs sur un seul pont, vingt-sept bains publics à deux deniers l’entrée, trois mille étudiants venus de toute l’Europe sur une colline. Le Paris du Moyen Âge ressemble assez peu à sa réputation de ville sale et obscure. Reste à comprendre d’où vient cette réputation, et ce qu’elle nous empêche de voir.

Sur le Grand Pont, vers 1300, un piéton paie un denier pour traverser. Douze s’il pousse une charrette. Une fois engagé, il ne voit ni la Seine ni le ciel : le pont est bâti des deux côtés, maisons de quatre étages collées les unes aux autres, et au rez-de-chaussée s’alignent cent vingt boutiques de changeurs. L’ouvrage a fini par en prendre le nom. On l’appelle le pont au Change.

Voilà le décor d’une ville que l’on décrit encore comme sale, sombre et arriérée. La question mérite d’être posée sans détour : comment une bourgade croupissante aurait-elle entretenu vingt-sept bains publics, cent vingt bureaux de change et une université attirant trois mille étudiants de toute l’Europe ?

Deux siècles plus tôt, pourtant, ce n’était presque rien. En 885, sept cents bateaux vikings remontent la Seine avec trente mille hommes — et ils ne venaient même pas pour Paris, mais pour les richesses de la Bourgogne, en amont. La ville a tenu un an de siège. Le comte Eudes, qui organisa la résistance, fut ensuite élu roi des Francs à la place de Charles le Gros, lequel avait préféré payer sept cents livres d’argent. Ce sont les siècles suivants qui nous intéressent.

Cent vingt changeurs sur un pont, dix monnaies dans la même rue

Le chiffre surprend, il s’explique très bien. Une dizaine de monnaies circulaient dans Paris, une centaine dans le royaume : chaque grand féodal, chaque évêché battait la sienne. Un marchand flamand débarquant aux Halles avec les pièces de son comté ne pouvait rien en faire tant qu’un professionnel ne les avait pas pesées, essayées, converties. Le changeur n’était pas un parasite : il était l’interface obligatoire du commerce.

Le système de compte tenait en une ligne : douze deniers font un sou, vingt sous font une livre. Le denier pèse environ un gramme. Saint Louis y ajoute le gros, pièce d’argent valant douze deniers.

Le change lui-même rapportait peu : un pour cent de commission au maximum. L’argent véritable se faisait ailleurs, dans le crédit, où les taux pouvaient grimper jusqu’à quarante pour cent. Or l’Église condamnait le prêt à intérêt. D’où une profession à double fond, méprisée et indispensable, dont le vocabulaire nous est resté : la table du changeur se disait banca en italien, et la table rompue du changeur ruiné, banca rota, a donné notre banqueroute.

Philippe le Bel, qui fit tomber les Templiers en partie pour leurs finances, avait à son propre conseil deux banquiers florentins, les frères Franzi, que les Parisiens surnommaient Biche et Mouche. Ce sont ces réseaux-là qui mettent au point l’ancêtre du chèque : le pèlerin dépose son or chez un changeur, reçoit un parchemin, le fait honorer à l’arrivée. Voyager avec un coffre sur la route de Jérusalem revenait à s’inscrire soi-même au tableau des victimes.

Le péage entretenait l’ouvrage et décourageait les charrettes inutiles. Jusqu’au XIVe siècle, Paris n’a compté que deux ponts, le Petit Pont et le Grand Pont ; il en a trente-sept aujourd’hui. Les maisons qui les couvraient n’ont disparu qu’en 1785, sur ordre de Louis XVI, après des effondrements meurtriers lors des crues.

Vingt-sept étuves : le Paris au Moyen Âge se lavait

« Ils ne se lavaient pas. » C’est la première chose que l’on croit savoir de ces siècles, et c’est faux. Paris comptait vingt-sept étuves, c’est-à-dire des bains publics. Deux deniers pour le bain de vapeur, quatre deniers pour le bain dans l’eau chaude : une dépense réelle pour un manœuvre, pas une ruine. Certains baquets accueillaient seize personnes à la fois.

Une ordonnance interdisait la mixité ; elle n’a jamais été respectée. Les étuves sont devenues des lieux de rendez-vous, puis de prostitution, ce qui les a tuées : elles ferment au début de la Renaissance, pour raisons de mœurs. Ajoutez la peur de la contagion — la syphilis apparaît en Europe dans les années 1490, la peste revient par vagues — et vous obtenez plusieurs siècles de recul de l’hygiène. Les historiens discutent encore du poids respectif de la morale et de la médecine dans cette fermeture. Aucun ne conteste le résultat.

Il faut tenir le paradoxe jusqu’au bout : on se lavait davantage dans le Paris de Philippe Auguste qu’à la cour de Louis XIV, où l’on couvrait la crasse de poudre et de parfum. Le siècle qui se moque du Moyen Âge sale est précisément celui qui avait cessé de se baigner.

Trois mille étudiants et une grève de deux ans

L’université naît au début du XIIe siècle sur la montagne Sainte-Geneviève, tout simplement parce que l’abbaye y possédait des terrains et les a laissés occuper. On enseignait dehors, assis sur des bottes de paille, avant que Philippe Auguste ne légalise l’institution. Plus de soixante-quinze collèges s’y installeront. Le collège des Dix-Huit, fondé par un Anglais nommé Joss, logeait dix-huit garçons pauvres et leur versait douze deniers par mois. La Sorbonne arrive en 1257, fondée par Robert de Sorbon, confesseur de Saint Louis.

Trois mille étudiants dans le quartier. Une soixantaine de tavernes pour eux. On enseignait en latin non par pédanterie mais par nécessité, les élèves venant d’Angleterre, de Germanie, d’Italie, de Picardie ; ils se regroupaient en quatre « nations » qui fonctionnaient comme des mutuelles, payant le médecin et secourant le cotisant malade.

Mardi gras 1229. Des étudiants étrangers envoient un domestique acheter du vin. Il parle mal le français, plus mal encore le latin, le prix n’est pas compris, le tavernier s’emporte et jette la bande dehors. Ils reviennent le lendemain avec des renforts et cassent tout, dans la taverne puis dans les voisines. Les taverniers appellent les autorités royales. La répression tourne au massacre : trois cents étudiants jetés dans la Seine, cinq morts. Maîtres et élèves décrètent alors la grève et s’en vont enseigner en Allemagne et ailleurs. Elle a duré deux ans. Pour les faire revenir, il a fallu que le pouvoir royal recule et que le pape confirme, en 1231, les privilèges de l’université — une franchise dont les étudiants se réclameront encore, sept siècles plus tard, en mai 1968.

Le maître le plus couru de cette université a laissé une histoire que l’on raconte de travers. Abélard épouse en secret son élève Héloïse, dont il a un fils qu’ils prénomment Astrolabe, du nom de l’instrument des astronomes. Le chanoine Fulbert, oncle d’Héloïse, envoie des hommes le castrer : le châtiment réservé aux violeurs. Leurs restes ont été transférés au Père-Lachaise en 1817, où l’on dépose toujours des mots sur leur tombeau.

Ce qui était réellement noir

Rien de tout cela ne rend la ville douce. La place de Grève tient son nom de la grève, la plage de sable qui descendait vers la Seine. Les hommes sans travail s’y rassemblaient au matin pour louer leurs bras aux bateaux : faire la grève, c’était chercher de l’ouvrage. Exactement l’inverse de ce que le mot signifie aujourd’hui.

C’est aussi la place des exécutions, et le supplice dépendait du crime : hérétiques brûlés, meurtriers pendus, nobles décapités, faux-monnayeurs bouillis vivants, régicides écartelés. En 1310, la mystique Marguerite Porete y est brûlée avec son livre. Aux portes de la ville, le gibet de Montfaucon dressait ses seize mètres — un immeuble de cinq étages — et portait jusqu’à cinquante cadavres laissés à la vue de tous. Il n’a disparu qu’en 1760.

Et puis il y a les Innocents. Cent mètres sur quatre-vingts, à deux pas des Halles, près de mille ans d’usage, jusqu’à deux millions de corps. Ce dernier chiffre est un ordre de grandeur, pas un décompte. Les fosses communes recevaient quinze cents personnes chacune. Quand elles débordaient, on remontait les ossements sous les toits des galeries à arcades, à l’air libre : le charnier, que les Parisiens appelaient le pourrissoir. Les tombes individuelles, elles, restaient réservées à ceux qui pouvaient payer.

Le plus troublant n’est pas là : ce cimetière était aussi un marché. Les regrattiers, revendeurs de vêtements d’occasion, étalaient entre les croix ; les écrivains publics dressaient leur table ; on y jouait des mystères tirés de la Bible ; des prostituées travaillaient entre deux sépultures ; les brigands, protégés par le droit d’asile du lieu consacré, y avaient leur repaire. La mort n’était pas mise à l’écart de la vie. Elle en était le décor.

Au milieu de ce vacarme, une cabane de pierre de deux ou trois mètres de côté, sans porte. Une réclusion. Alix la Burgaud s’y est fait volontairement emmurer pour prier au nom de la communauté ; elle y a vécu quarante-six ans, nourrie par un guichet. Louis XI l’a vénérée comme une sainte et a payé sa pierre tombale. Le phénomène n’avait rien de parisien : on trouvait des recluses à Bordeaux, à Toulouse, à Londres, et Rome comptait deux cent soixante réclusions. Il s’éteint au XVe siècle. Juger cette femme avec nos catégories n’apprend pas grand-chose ; observer que l’enfermement volontaire lui donnait un statut qu’aucune autre voie n’offrait à une femme sans famille ni dot, si.

L’espérance de vie d’un Parisien tournait autour de trente ans. Chiffre exact et trompeur : c’est une moyenne écrasée par la mortalité des nourrissons. Qui franchissait le cap de l’enfance pouvait fort bien voir soixante ans.

Pourquoi la légende d’un Paris crasseux a gagné

Prenez Nicolas Flamel. Le Livre des figures hiéroglyphiques, qui lui attribue la découverte de la pierre philosophale, paraît en 1612, deux siècles après sa mort. Flamel n’a jamais écrit une ligne sur l’alchimie. C’était un écrivain public, enrichi par la rédaction d’actes juridiques, qui logeait gratuitement des pauvres au-dessus de boutiques dont les commerçants, eux, payaient loyer. La légende s’est greffée sur une fortune que l’on n’expliquait pas. Mécanisme classique : où manque la comptabilité, on invente le surnaturel.

Autre exemple, dans les cuisines. On répète que les épices masquaient le goût des viandes avariées. C’est le contraire : poivre, cannelle et safran coûtaient une fortune, personne ne les gaspillait sur de la viande gâtée. On les exhibait. La cuisine médiévale était sophistiquée, bâtie sur la théorie des humeurs — chaud, froid, sec, humide — et l’épice corrigeait la nature d’un plat autant qu’elle affichait un rang.

Même chose pour les dragons. Le Moyen Âge n’a pas inventé son bestiaire fantastique : dragons, griffons et licornes lui viennent de l’Antiquité, recopiés d’un manuscrit à l’autre. Quant au roi Arthur, la première chronique qui le mentionne en fait un dux bellorum, un chef de guerre du VIe siècle luttant contre les Anglo-Saxons. C’est Geoffroy de Monmouth, au XIIe siècle, qui le couronne et ajoute le merveilleux ; Wace lui donne la Table ronde ; Chrétien de Troyes invente la quête du Graal. Deux cent vingt manuscrits arthuriens circulaient en Europe avant l’imprimerie. La légende n’est pas un résidu de ces siècles : c’était une de leurs industries, et ils se savaient parfaitement en train de fabriquer de la fiction.

Reste la question de fond. Pourquoi ce mépris ? Le nom lui-même livre l’aveu. L’expression Moyen Âge a été forgée par des lettrés qui voulaient désigner un entre-deux sans valeur, un tunnel séparant l’Antiquité qu’ils admiraient de l’époque qu’ils croyaient inaugurer. Les Lumières y ont ajouté l’obscurantisme, le XIXe siècle le pittoresque. Mille ans rangés dans un mot forgé par ceux qui tenaient à s’en distinguer. La ville a suivi le mouvement : rue François-Miron, on photographie deux maisons à pignons de bois que tout le monde croit médiévales — ce sont des reconstructions des années 1960, fidèles à l’architecture du XIVe siècle mais reconstruites. Nous continuons de bâtir le Moyen Âge que nous voulons voir.

Le procédé vaut pour les réputations. Si Marguerite de Valois traîne encore une image de femme aux mœurs légères, plusieurs historiens y voient le prix payé par une femme libre, et l’effet d’un assassinat commis sous ses fenêtres, à l’hôtel de Sens. Nous sommes là dans l’interprétation, pas dans le fait établi.

Une ville qui ne coule pas

Un dernier chiffre, parce qu’il dit tout des priorités de cette ville. En 1238, Saint Louis achète à l’empereur de Constantinople vingt-deux reliques de la Passion, dont la couronne d’épines, pour cent trente-cinq mille livres tournois : plus de la moitié des recettes annuelles de l’État, quelque chose comme seize millions d’euros. Puis il fait bâtir la Sainte-Chapelle pour les abriter. Vingt mètres de haut, sept ans de chantier, quand Notre-Dame en a demandé près de deux siècles. La dépense paraît insensée. Elle était rigoureusement rationnelle dans un monde où détenir la couronne d’épines faisait du roi de France le premier prince de la chrétienté — il en redistribua d’ailleurs une vingtaine à des prélats bien choisis, ce qui ressemble fort à de la diplomatie.

Reste le blason. Un navire sur les flots et cette devise : Fluctuat nec mergitur, il est battu par les flots mais ne sombre pas. Elle vient des marchands de l’eau, la corporation qui contrôlait le trafic fluvial et prélevait sa commission sur tout ce qui remontait la Seine — la plus puissante de Paris, celle dont nous avons hérité l’expression « bourgeois de Paris ». Ce n’était pas un slogan de résistance. C’était une devise de transporteurs.

Voilà peut-être le vrai enseignement. Nous regardons ces siècles comme un décor de conte, dragons compris, alors qu’ils nous ont laissé ce qui fonctionne toujours : une université, une municipalité née d’une corporation de bateliers, un système bancaire, une devise sur les murs. Le cliché du Moyen Âge crasseux n’est pas seulement faux. Il est confortable. Il nous dispense de mesurer à quel point nous habitons encore ce qu’ils ont bâti.

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