En 1877, une Londonienne de vingt-trois ans se fait voler son sac. Au commissariat, on lui explique que le sac appartient à son mari, et qu’elle-même n’a pas d’existence légale. Cinquante et un ans plus tard, elle assiste au vote qui donne aux Britanniques l’égalité électorale complète. Entre les deux : deux mouvements rivaux, des vitrines brisées, une guerre mondiale — et une question que les historiens n’ont jamais close.
Elle entre au commissariat pour déclarer un vol. On lui répond que le sac volé ne lui appartient pas : il est la propriété de son mari. Une femme mariée n’a alors aucun statut légal propre, son identité juridique étant absorbée par celle de son époux. Millicent Garrett Fawcett a vingt-trois ans, cinq ans de mariage, et vient de comprendre quelque chose de définitif. Elle racontera plus tard avoir eu, ce jour-là, l’impression d’être jugée en même temps que le voleur. Le vol existait ; la victime, non.
Nous sommes en 1877. En juillet 1928, la même femme est présente à Westminster quand la loi accorde le vote à tout individu de plus de vingt et un ans, femme ou homme, sans distinction. Le soir, elle note dans son journal la chance extraordinaire d’avoir vu cette lutte du début à la fin. Reste la question qui divise encore : qu’est-ce qui a fini par emporter la décision ? Les pétitions patientes des suffragistes, les marteaux des suffragettes, ou la Première Guerre mondiale, qui a débloqué en quatre ans ce que cinquante années n’avaient pas obtenu ?
Ce que « pas de droit de vote » voulait dire en 1877
Le mot « vote » masque l’essentiel. Le suffrage britannique du XIXe siècle est censitaire : votent les hommes propriétaires acquittant plus de dix livres sterling d’impôt. Une femme qui paie exactement le même montant ne vote pas — l’argument officiel étant qu’elle serait biologiquement inapte à cet exercice. L’impôt, lui, ne connaît pas cette inaptitude.
Autour de ce refus, tout un édifice. Accès aux institutions : nul. Accès à l’éducation : très restreint. Salaire : à métier équivalent, environ un tiers de celui d’un homme à la fin du siècle. Dans une filature du Lancashire, la jeune Selina Cooper et son petit frère gagnent huit shillings pour cinquante-six heures de travail hebdomadaires ; elle est entrée à l’usine à douze ans, en 1876, à la mort de son père. Les militantes résumaient leur condition d’une formule brutale : une femme n’a pas plus de droits qu’un criminel, un malade mental ou un enfant.
On date souvent le tournant de 1884, année où le droit cesse de traiter l’épouse comme un bien dont un mari pourrait exiger la restitution. La chronologie précise se discute entre historiens, qui insistent plutôt sur les lois de 1870 et 1882 rendant aux femmes mariées la propriété de leurs revenus. Le principe, lui, ne se discute pas : tant qu’une épouse n’est pas un individu de plein droit, la question de son bulletin ne peut même pas être posée. C’est seulement une fois devenue une personne qu’elle peut devenir une candidate à tous les autres droits.
Deux mouvements rivaux, jamais un seul
Le mot « suffragettes » a mangé toute l’histoire. Il désigne en réalité une organisation parmi plusieurs, et ce n’était pas un compliment : en 1907, se faire traiter de suffragette dans les journaux figure encore, pour une manifestante, au rang des prix à payer.
Le premier courant est celui de Millicent Garrett Fawcett : pétitions, argumentation, pression méthodique sur les députés. Sa première pétition réunit 1 499 signatures. En 1897, toutes les sociétés suffragistes du pays fusionnent sous sa direction dans la National Union of Women’s Suffrage Societies. En 1900, Selina Cooper, l’ouvrière du Lancashire, apporte à Londres 800 des 29 359 signatures déposées devant les Communes. Rien de spectaculaire. Un travail de fourmi, sur trente ans.
Le second naît le 10 octobre 1903, chez Emmeline Pankhurst, avec des socialistes locales décrites comme très pauvres — l’idée d’un mouvement de bourgeoises oisives résiste mal aux faits. C’est la Women’s Social and Political Union, et son mot d’ordre tient en quatre mots : des actions, pas des mots. L’ancienne institutrice Theresa Billington-Greig lui fournit sa doctrine : les lois ayant été faites sans les femmes et le plus souvent contre elles, les enfreindre relève presque du devoir moral.
Le troisième courant naît d’une rupture. Billington-Greig quitte la WSPU, dont elle reproche à Emmeline Pankhurst la direction autocratique, et fonde la Women’s Freedom League : résistance passive, boycott du recensement, refus de l’impôt — pas de représentation, pas de taxation. Trois organisations, trois stratégies, et des dirigeantes qui ne travaillaient pas ensemble.
Quant à l’idée que l’obstacle serait simplement masculin, elle ne tient pas non plus. En janvier 1889, la romancière Mary Ward, une relation de Millicent Fawcett, s’entend avec le rédacteur en chef d’un journal conservateur pour lancer un manifeste contre le vote des femmes : le Parlement traite d’empire, de guerres, de relations internationales, sujets réputés ne pas les intéresser. L’argument fera carrière.
1910 : l’opinion bascule, le Parlement recule
Le raisonnement qui légitime la désobéissance vient d’ailleurs. En 1899, l’Empire britannique entre en guerre contre les Africaners au nom des droits de sujets britanniques installés en Afrique du Sud. Des militantes retournent l’argument : l’État fait la guerre pour les droits d’hommes qui ne vivent même pas sur le sol britannique, et les refuse aux femmes qui y paient l’impôt. Dès lors, pourquoi lui obéir ?
La suite est une accumulation de démentis. On répétait que les femmes ne voulaient pas voter, puisqu’elles ne se mobilisaient pas : le 7 février 1907, cinq mille femmes traversent Londres de Hyde Park à Exeter Hall sous la pluie et dans la boue ; le 21 juin 1908, elles sont près de cinquante mille à défiler, dans un rassemblement estimé à deux cent mille personnes au plus fort de la journée. On disait que l’État protégeait les femmes : à partir d’août 1909, le ministre de l’Intérieur Herbert Gladstone décide que les grévistes de la faim ne seront ni libérées ni laissées à jeun. C’est l’alimentation forcée, un tube, un bâillon de métal, un entonnoir de porcelaine, et l’on recommence par le nez quand la bouche est trop abîmée. Cent seize médecins protestent auprès du Premier ministre ; le British Medical Journal condamne le ministre.
En 1910, la bascule semble faite. Les organisations recensent 290 000 soutiens, et les historiens du suffrage estiment que le pays est alors majoritairement favorable au vote des femmes dans les mêmes conditions que les hommes. Emmeline Pankhurst accepte un comité de conciliation et proclame une trêve ; au printemps, députés, suffragistes et suffragettes s’accordent sur un texte qui donnerait le vote à un million de femmes pour commencer. Le 18 novembre, Herbert Asquith annonce la rupture des négociations avec la Chambre des Lords sans même mentionner le projet. Il est enterré. La marche de trois cents femmes vers le Parlement tourne au « Vendredi noir » : plus de cent femmes et quatre hommes arrêtés, plus de cent trente plaintes déposées contre des policiers pour agression, et la sœur d’Emmeline Pankhurst, Mary Clarke, meurt à Noël après avoir été brutalisée.
Voilà le point aveugle de toute explication par la seule opinion publique. En 1910, l’opinion a basculé — et il ne se passe rien.
Les marteaux dans les manchons
Le 1er mars 1912, des femmes de la classe moyenne descendent Regent Street, Piccadilly, Oxford Street et Bond Street, en robes longues, les mains dans leur manchon de fourrure comme n’importe quelle passante par temps froid. Dans le manchon, un petit marteau. À l’heure convenue, sans préavis, les vitrines volent en éclats dans plusieurs quartiers à la fois ; la presse du 12 mars chiffre les dégâts en milliers de livres. Quelques semaines plus tard, des bâtiments officiels sont attaqués et plus de deux cents militantes arrêtées. L’accessoire le plus convenu de la respectabilité féminine servait de cachette à l’arme.
Ce calcul du scandale n’a rien d’improvisé. Sept ans plus tôt, à Manchester, Christabel Pankhurst avait craché sur un policier — calmement, parce qu’une infraction garantit une arrestation, et qu’une arrestation garantit une tribune. Sept jours de prison pour elle, cinq pour Annie Kenney, et la presse s’en charge. Devant le tribunal de Bow Street, Emmeline Pankhurst résume : elles sont là parce qu’elles veulent faire les lois, non être hors la loi. En mai 1912, jugées pour conspiration, les dirigeantes de la WSPU convainquent encore un jury qu’elles sont techniquement coupables mais moralement innocentes. Ce sera la dernière fois.
Car la suite coûte cher. Les incendies criminels paraissent absurdes au public : brûler une église n’a aucun rapport visible avec un bulletin de vote. Comme on confond les organisations, ce sont les réunions pacifiques des suffragistes qui reçoivent les pierres et les œufs pourris. Christabel Pankhurst, réfugiée en France d’où elle dirige un mouvement devenu clandestin, emploie elle-même le mot « terrorisme » à deux ou trois reprises. En 1913, le gouvernement fait voter le Cat and Mouse Act : on libère la gréviste de la faim le temps qu’elle se rétablisse, puis on la reprend pour finir sa peine.
Le 4 juin 1913, au derby d’Epsom, Emily Wilding Davison se jette sous le cheval du roi et meurt quatre jours plus tard. Deux cent cinquante mille à trois cent mille personnes suivent ses funérailles. La légende du sacrifice délibéré s’est imposée aussitôt, mais elle bute sur un objet : dans ses affaires, un billet de retour, et les résultats des deux premières courses qu’elle avait notés en parieuse ordinaire. A-t-elle sauté, l’a-t-on poussée, voulait-elle mourir ou seulement accrocher une écharpe au cheval ? Les historiennes se refusent à trancher, et c’est honnête : nous ne savons pas.
Pourquoi les historiens refusent de créditer la guerre
Août 1914 : la WSPU obtient la libération de toutes les prisonnières et, en échange, cesse toute violence et se met au service de l’effort de guerre, recrutant les « munitionnettes » pour les usines d’armement — en réclamant au passage l’égalité salariale. En 1916, Asquith, anti-suffragiste convaincu, cède la place à Lloyd George, favorable au vote des femmes. Fin août, une commission est chargée de la réforme électorale. En 1918, le Representation of the People Act ajoute deux millions d’électeurs et six millions d’électrices. Quatre ans, là où cinquante n’avaient rien donné : la conclusion semble s’écrire toute seule.
Les historiens du suffrage la refusent pourtant, et leurs raisons méritent d’être entendues. D’abord, la guerre n’a rien accordé aux femmes : elle a d’abord rendu possible une réforme dont les hommes avaient un besoin urgent. Des millions de soldats avaient perdu leur qualification électorale en quittant leur domicile ; il fallait rouvrir les listes de toute façon. Le vote des femmes s’est glissé dans une porte ouverte pour d’autres.
Ensuite, cette porte n’aurait mené nulle part sans ce qui précédait. Cinquante ans de campagnes avaient déjà installé des femmes dans les instances locales et régionales, prouvé qu’elles savaient administrer, gérer, siéger. Sans cet acquis, l’argument de l’incapacité aurait tenu.
Enfin, il y a la mécanique politique. La guerre a fourni une issue honorable à une impasse : elle a permis à des adversaires déclarés de changer d’avis sans avoir l’air de céder à la pression, ce qu’aucun gouvernement n’accepte de faire. On n’a pas récompensé les munitionnettes ; on a accordé, sous couvert de gratitude patriotique, ce que le rapport de force imposait déjà en 1910. Et l’on notera que pendant ces deux dernières années de guerre, quand Emmeline et Christabel Pankhurst soutenaient en priorité le vote des soldats et des marins, quitte à repousser celui des femmes, c’est Millicent Fawcett qui ne lâchait rien et faisait le siège des ministres.
1918 n’a pas donné le vote aux femmes
Un dernier malentendu mérite d’être levé. La loi de 1918 accorde le vote à tous les hommes de plus de vingt et un ans, et aux femmes de plus de trente ans seulement, sous conditions de qualification ou de rattachement à un homme inscrit sur les listes locales. Autrement dit, l’ouvrière de vingt-cinq ans qui avait fabriqué les obus restait à la porte, et les femmes ont attendu jusqu’en juillet 1928 pour obtenir, à une très large majorité, l’égalité pure et simple à partir de vingt et un ans. Dix ans encore.
Emmeline Pankhurst est morte le 14 juin 1928, quelques jours avant ce vote. Millicent Garrett Fawcett lui a survécu jusqu’au 5 août 1929. Selina Cooper, l’ouvrière du Lancashire, a poursuivi le combat contre le fascisme dans les années 1930 et s’est éteinte en 1946, à quatre-vingt-un ans. Theresa Billington-Greig, la théoricienne dont on ne retient jamais le nom, est morte en 1964 ; ses écrits d’avant-guerre ont nourri les féminismes suivants.
Alors, qui a gagné ? Aucune des trois stratégies seule. Les suffragistes ont construit la légitimité et l’opinion, sans jamais réussir à convertir cette opinion en loi. Les suffragettes ont imposé le sujet à la une, puis l’ont rendu difficile à défendre publiquement. La guerre n’a rien créé : elle a offert au pouvoir une manière de céder sans le dire. Cette combinaison est le vrai enseignement de l’affaire, et elle est un peu décourageante — une cause peut être majoritaire dans le pays, comme en 1910, et rester bloquée des années faute d’occasion politique. Ce qui décide, ce n’est pas seulement d’avoir raison, ni même d’être suivi : c’est d’être encore debout et organisé le jour où la fenêtre s’ouvre. Elles l’étaient.