Le limes romain rompu, la Grande Muraille traversée, la ligne Maginot contournée en trois jours, le mur de Berlin ouvert un soir sur une annonce erronée. Aucun mur de séparation n’a jamais tenu la promesse qu’on lui prêtait, et pourtant on en bâtit toujours. Ce qu’ils révèlent concerne moins ceux qu’ils enferment que ceux qui les décident.
Une table, dans un baraquement posé au milieu d’une zone vide. Au centre du plateau, les fils métalliques de deux micros courent d’un bord à l’autre : à Panmunjom, ce sont eux qui matérialisent la ligne de démarcation entre les deux Corées. Dehors, un mince trottoir de béton la prolonge, qu’un officier des Nations unies ne peut franchir sans déclencher un incident grave. La frontière la plus surveillée de la planète tient, dans cette pièce, à un câble posé sur un meuble.
On se représente les murs de séparation comme des masses de pierre. Ils sont d’abord des décisions. Et leur histoire longue dit une chose gênante : aucun n’a tenu la promesse qu’on lui prêtait. Le limes romain a été rompu, la Grande Muraille traversée, la ligne Maginot contournée en trois jours, le mur de Berlin ouvert un soir de novembre sur une annonce erronée. On en construit pourtant toujours. Cette obstination renseigne moins sur ceux qu’on veut arrêter que sur ceux qui décident de bâtir.
Rome : une frontière qui se nourrissait de l’autre côté
L’Empire romain est, dans l’histoire européenne, le premier grand ensemble politique à avoir marqué les limites de sa puissance par une ligne continue d’ouvrages, le limes. Le dispositif est attesté par l’archéologie, sur la frontière rhénane comme sur le mur d’Adrien : un vallum, c’est-à-dire un fossé ; derrière lui une muraille de terre ou de pierre, ponctuée de tours espacées de trois à quatre cents mètres ; en arrière, une route stratégique pour amener vite des troupes là où la ligne est attaquée. Rien d’un rempart infranchissable : un système d’alerte doublé d’un système de transport.
Le moment où Rome s’y met compte autant que l’ouvrage. Le limes apparaît quand l’Empire cesse de conquérir : la ligne est l’aveu, tracé au sol, qu’on a renoncé à avancer. Et tant qu’elle tient, elle fabrique autre chose qu’une séparation. Le vocabulaire en garde la trace : « limitrophe » vient du bas latin limitrophus, formé sur limes et sur le grec trephein, nourrir. Le mot désignait les terres assignées à l’entretien des soldats de la frontière.
Le reste est attesté : quand le limes cède, au Ve siècle, les peuples qui le franchissent ne ressemblent plus à ceux du Ier siècle. Ils pratiquent l’agriculture et l’élevage associés, certains parlent latin, des échanges traversent la ligne depuis des générations. Rome laisse même entrer des groupes à condition qu’ils assurent la garde du limes, parce qu’on les tient pour d’excellents soldats. Le mur ne séparait plus deux mondes, mais deux versants du même. Sa rupture est moins une surprise qu’un aboutissement.
La Grande Muraille n’a jamais arrêté grand-chose
Plus de cinq mille kilomètres au nord de la Chine, un chantier commencé au IIIe siècle avant notre ère et achevé seulement au XVe siècle, sous les Ming. Dix-huit siècles de travaux, pour un résultat militaire qu’il faut regarder en face.
Le désavantage était structurel. L’assaillant nomade choisit son point et y concentre ses cavaliers ; le défenseur reste étiré sur des milliers de kilomètres et se fait surprendre partout où l’autre a décidé de frapper. Le bilan, sur quelque deux mille cinq cents ans : le nord de la Chine a été occupé les deux tiers du temps, et le pays entièrement conquis à deux reprises. Ce qui a protégé la Chine, ce n’est pas la pierre, ce sont sa culture et sa démographie. Les conquérants s’installent, se découvrent minoritaires dans une marée humaine, apprennent la langue et l’écriture, et finissent absorbés : les historiens appellent cela la sinisation. La Muraille a échoué ; le pays a tenu. Deux phrases qu’on ne met jamais côte à côte sur les brochures.
Reste la légende la plus coriace, celle du seul ouvrage humain visible depuis l’espace. C’est faux, et les équipages le répètent depuis les premiers vols habités. Le plus intéressant est la date de naissance de l’histoire : elle circule imprimée dès le XVIIIe siècle chez des érudits européens, bien avant qu’un humain ait quitté l’atmosphère. On ne l’a pas rapportée de l’espace, on l’y a expédiée. Elle rend le service que rend tout mur célèbre : convertir un échec militaire en superlatif national.
1940 : la ligne Maginot n’a pas échoué là où on le croit
La France a une longue habitude du mur, des forteresses médiévales ceintes d’eau au précarré de l’Est de Vauban. En 1919, l’autorité militaire française décide de fermer les deux voies naturelles d’invasion à l’Est. Les travaux commencent en 1930, les crédits obtenus par André Maginot ; en face, l’Allemagne édifie la ligne Siegfried. Le 10 mai 1940, l’offensive allemande passe par la Belgique et les Ardennes, et la ligne est contournée. Depuis, une formule tient lieu de jugement : elle n’aurait servi à rien.
La nuance mérite d’être posée, et des historiens du fait militaire la défendent. Appuyée sur le Rhin, la ligne a dissuadé les Allemands de franchir le fleuve en 1939 comme en 1940 ; elle les a obligés à chercher un autre chemin. Sur ce point précis, elle a fonctionné comme prévu. L’erreur ne fut pas de la construire, mais de n’être pas au rendez-vous sur l’autre chemin, celui qu’elle avait elle-même désigné. Une fortification ne se juge jamais isolément : c’est une manœuvre destinée à imposer un détour. Encore faut-il attendre l’adversaire au bout du détour.
Berlin : vingt-huit ans de béton défaits par un malentendu
En juin 1948, les Soviétiques bloquent trains, péniches et camions vers les secteurs alliés de Berlin : plus de vivres, plus de combustible. Les Anglo-Américains choisissent le pont aérien, formule que l’adversaire n’avait pas envisagée — personne ne croyait qu’une aviation de transport puisse nourrir et chauffer une ville de deux millions d’habitants. Du blé volant, du charbon volant, pendant près d’un an.
Puis le 13 août 1961. Jusqu’à la veille, on passait sans difficulté d’Allemagne de l’Est à Berlin-Est, puis à Berlin-Ouest, puis à l’Ouest ; la fuite était massive. En une nuit, le passage est coupé : des Berlinois de l’Est regardent monter les murs de leur propre prison. La version officielle parle d’un rempart contre les fascistes, relayée jusque dans des livres d’intellectuels communistes français. Elle ne résiste pas à l’examen : on n’oriente pas ses miradors vers l’intérieur pour se protéger d’un ennemi extérieur. Un régime peut avouer qu’il redoute l’ennemi ; jamais qu’il redoute les siens.
Le long de la frontière entre les deux Allemagnes, d’ailleurs, il n’y avait pas de mur mais plusieurs rangées de barbelés, gardées par des soldats patrouillant toujours par deux, pour qu’aucun ne puisse s’enfuir seul. Le détail dit tout : il fallait surveiller ceux qu’on chargeait de surveiller. Des fugitifs sont passés, beaucoup ont été abattus. Les Occidentaux n’ont pas réagi : ils voyaient dans le mur l’aveu d’échec du bloc de l’Est.
La chute est volontiers racontée comme une victoire spontanée de la rue. Deux décisions politiques l’ont rendue possible. La Hongrie laisse filer vers l’Autriche les Est-Allemands arrivés chez elle. Puis, le 15 octobre 1989, Gorbatchev prévient les dirigeants est-allemands qu’aucun soldat soviétique n’interviendra — contrairement au 17 juin 1953, où les chars avaient sauvé le régime. Le 9 novembre, un responsable est-allemand annonce en conférence de presse une libre circulation qu’il croit décidée. Elle ne l’était pas encore. Elle l’est devenue dans l’heure, la foule se pressant aux postes-frontières avant qu’une seule pierre ne tombe.
Panmunjom, Belfast : les murs qui restent
La partition de la Corée ne vient d’aucune haine ancienne : elle découle de la capitulation japonaise, qui confiait le désarmement des troupes japonaises aux Soviétiques au nord du 38e parallèle et aux Américains au sud. Les Soviétiques atteignent le parallèle vers le 20 août 1945, les Américains le 7 septembre : quinze jours durant, la péninsule était à prendre sans opposition, et elle ne le fut pas. Puis la guerre, en juin 1950, trois ans de combats et plus de deux ans de négociations. L’armistice institue une zone démilitarisée par recul de deux kilomètres de chaque côté, soit quatre kilomètres de vide ; la ligne de démarcation, elle, n’existe pas sur le terrain, ce sont deux murailles de barbelés souvent minées qui la matérialisent. Chaque incident convoque une commission d’armistice où siègent les deux Corées, les États-Unis, la Chine et des observateurs étrangers — et où la frontière redevient ces fils de micro sur une table. Grâce à ses matières premières, la Corée du Nord a longtemps eu un produit national brut supérieur à celui du Sud, jusqu’aux années 1965-1970. À Chypre, un coup d’État puis l’invasion turque du nord, en juillet 1974, ont laissé Nicosie coupée en deux sous surveillance des Nations unies.
Belfast, enfin, où l’on qualifie de guerre de religion ce qui relève plutôt de la culture : on y rencontre des gens qui se disent athées catholiques ou agnostiques protestants, qui ne mettent les pieds ni à l’église ni au temple mais vivent dans leur communauté. En 1968, les catholiques réclament l’égalité civique et sociale sur le modèle du mouvement noir américain et de Martin Luther King ; la revendication de réunification ne viendra qu’en 1971-1972, après le refus. Les premières violences amènent, dès l’été 1969, les premiers murs, érigés par des forces britanniques dont le commandant avait pourtant déclaré : « Nous n’aurons pas un nouveau mur de Berlin dans cette ville. » Ces barbelés provisoires sont devenus des murailles de briques, de ciment et de plexiglas, montées toujours plus haut à mesure que volaient les pierres. On les nomme peace lines, lignes de paix ; beaucoup, sur place, disent murs de la honte. Les accords du Vendredi saint, en avril 1998, ont clos trente ans de violences sans en faire tomber un seul. Les quartiers restent imbriqués, et des écoliers d’Ardoyne traversent le quartier d’en face pour aller en classe, escortés ou contraints à un détour pour éviter les cailloux.
Ce que le mur dit de celui qui le bâtit
Le mot ghetto vient de Venise, où la communauté juive fut enfermée au XVIe siècle dans le quartier du ghetto nuovo. Dispositif ambigu : il isolait, il protégeait aussi. Ce sont les nazis qui, à Varsovie, en ont fait un instrument d’isolement, de famine et de mort. Le même plan de pierre ne dit rien par lui-même ; tout tient à l’intention qui l’a dressé.
La frontière entre le Mexique et les États-Unis raconte autre chose. Dans les années 1990, deux clôtures métalliques sortent de terre, entre San Diego et Tijuana et autour de Nogales, cette fois contre l’immigration clandestine. Les chiffres relativisent l’ouvrage : sur dix personnes entrées illégalement, quatre franchissent cette frontière, les six autres passent autrement. Le moteur reste intact — un ouvrier mexicain payé 5 dollars par jour chez lui en gagne 60 aux États-Unis, un écart de un à douze. En février 2001, Vicente Fox s’engage devant George W. Bush à renforcer les contrôles à sa propre frontière sud : le mur ne tombe pas, il descend de deux mille kilomètres. Au Brésil, il se déplace vers l’intérieur, dans les quartiers chics gardés par des vigiles.
En juin 2002, le gouvernement d’Ariel Sharon décide l’édification d’une barrière de sécurité autour de la Cisjordanie, décision unilatérale présentée comme défensive face aux attentats-suicides. Son histoire est moins simple qu’on ne le croit : l’idée serait née à gauche, dans l’espoir qu’un tracé suivant la ligne verte, la ligne d’armistice de juin 1967, finisse par s’imposer comme la future frontière de l’État ; la droite l’avait d’abord rejetée pour cette raison même, avant de la reprendre en modifiant le tracé. Le contentieux international ne porte pas sur le principe de la clôture mais sur ce tracé, qui pousse des bras à l’intérieur du territoire palestinien et crée des dizaines d’enclaves où des habitants se retrouvent encerclés entre l’ancienne frontière et la barrière. Le gouvernement israélien refuse le terme de mur et impose celui de barrière de sécurité : les mots comptent, quand on discute d’abord de ce que l’ouvrage est censé être. La comparaison avec Berlin reste contestée — un argument israélien la juge inversée, Berlin empêchant de sortir quand la barrière prétend empêcher d’entrer ; les critiques répondent que le tracé enferme plutôt qu’il n’éloigne. Un débat, pas un fait tranché.
Une constante traverse pourtant vingt-trois siècles de pierre, de barbelés et de plexiglas : le mur est presque toujours élevé par le camp qui a cessé d’avancer. Rome quand elle renonce à conquérir, la RDA quand elle perd ses habitants, Belfast quand la coexistence a échoué. Il ne règle jamais le problème qu’il désigne, il l’immobilise et le transmet aux suivants. Et il coûte longtemps après avoir cessé de servir : Belfast garde ses murs vingt-sept ans après la paix signée.
Le reste tient dans le vieux mot latin : on se nourrit toujours de ce qui se trouve de l’autre côté. Les barbares du limes parlaient latin, les Chinois ont absorbé leurs conquérants, les Berlinois de l’Est regardaient la télévision de l’Ouest. Un mur peut retarder une circulation ; il ne l’annule pas. Il change seulement ce qu’elle coûte, et à qui.