Résistance : comment tout a commencé par des gestes minuscules

Le 18 juin 1940, de Gaulle parle à la BBC et presque personne ne l’entend. Le même été, à Épinal, un accordeur de piano cherche un camion pour faire évader des prisonniers. La Résistance française n’est pas née d’un mot d’ordre : elle est née d’improvisations d’anonymes que personne n’avait planifiées.

Le 10 juillet 1940, à l’entrée d’Épinal, au moins trois mille personnes attendent au bord de la route. Elles ont été prévenues par la Croix-Rouge qu’une colonne de prisonniers français va traverser la ville en direction de l’Allemagne. Il n’y a là aucune organisation, aucun tract, aucun mot d’ordre. Il y a du pain, de l’eau, des cigarettes, et des gens qui ne supportent pas de regarder passer une armée vaincue sans rien faire.

C’est de ce genre de scène, répétée des centaines de fois cet été-là, qu’est sortie la Résistance française. Pas d’un discours. D’un réflexe.

Épinal, juillet 1940 : « Vous ne sauriez pas conduire un camion ? »

La France vient de s’effondrer en trente-sept jours. Cent mille soldats sont morts depuis le 10 mai, dix millions de civils ont été jetés sur les routes de l’exode, et près de deux millions de prisonniers partent vers les camps allemands. Le 14 juin, la Wehrmacht entre dans Paris ; le 17, Pétain obtient les pleins pouvoirs et demande l’armistice ; le 18, à Londres, un général de brigade à titre temporaire parle à la radio britannique. Le pays, lui, est occupé à chercher ses enfants sur les routes.

À Épinal, ce 10 juillet, la colonne reste bloquée à proximité de la ligne de démarcation. Un homme ravitaille les prisonniers depuis trois jours avec l’aide des sœurs d’un couvent voisin — un accordeur de piano, métier qui ne prépare à rien de ce qui va suivre. Il repère un employé de la Chambre de commerce et lui pose, à brûle-pourpoint, la seule question qui compte : est-ce qu’il sait conduire un camion. Le camion des sœurs est garé cinq kilomètres plus bas. On y charge des faux papiers, du tabac, de quoi tenir deux jours, cinquante francs par homme. Rendez-vous au buffet de la gare, dix minutes avant le train de 23 h 45.

Cette scène, telle qu’on vient de la raconter, relève de la reconstitution : le dialogue nous vient de témoignages recueillis longtemps après. Ce qui est attesté, en revanche, c’est le rassemblement de plusieurs milliers d’habitants ce jour-là, et l’existence, à partir d’Épinal, d’une filière d’évasion animée par Marcel Pernin, dit « le Grand ». Elle a fait passer en zone libre plus de mille personnes à lui seul. Arrêté trois fois, évadé trois fois, torturé sans avoir parlé, il a été abattu par surprise le 8 mai 1944 — un mois avant le débarquement.

Le pain d’abord, le programme ensuite

On raconte souvent la Résistance à l’envers : d’abord l’idée, ensuite les hommes. C’est le contraire qui s’est produit. À l’automne 1940, environ quatre-vingt mille soldats prisonniers ou en fuite retrouvent la liberté grâce à des filières improvisées, alors qu’aucun mouvement structuré n’existe encore. Les réseaux naissent de l’entraide, et l’entraide devient politique en cours de route.

Cela explique le recrutement, qui n’a rien de la légende du « club de héros ». Les filières s’appuient sur des ouvriers agricoles, des couturières, des postiers, des gardes-chasse, des soudeurs, des sages-femmes, des cheminots. Le 12 septembre 1942, à Fives, près de Lille, ce sont des cheminots et des sages-femmes qui sabotent la locomotive d’un train de déportation et font sortir des enfants cachés dans des sacs. Résister, dans les faits, c’est très souvent utiliser son métier de travers.

La formule « une poignée de héros » est donc une légende, mais elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules. Elle a été utile après-guerre : elle permettait à une société qui avait très majoritairement attendu de se reconnaître dans quelques figures exemplaires sans avoir à examiner sa propre attitude. Une légende, presque toujours, sert à quelqu’un.

Une pomme de terre taillée en pochoir

L’automne 1940, à Paris, lycée Buffon. Raymond Burgard, professeur, demande à ses élèves de quel anniversaire on est ce jour-là. Réponse : Valmy, 1792, l’armée de la Révolution arrêtant la coalition des monarchies. Il glisse que les vaincus étaient les Prussiens, puis fait ouvrir Voltaire — un peu de lumière ne fera pas de mal. Quatre élèves viennent le voir à la fin du cours.

Le soir même, avec quatre amis, il fabrique un journal baptisé Valmy. Le matériel tient sur une table : des ciseaux, un pot de colle, des crayons de couleur, un tampon d’encre, une pomme de terre taillée en pochoir. À l’objection qu’ils ne sont que cinq, Burgard oppose un calcul : cinq rédacteurs, dix amis chacun, dix exemplaires recopiés par ami — quinze mille lecteurs à la troisième génération. Le raisonnement est d’une naïveté totale et il fonctionne.

Car c’est l’ordre réel des choses : la presse clandestine précède les mouvements. Valmy, Pantagruel, Résistance, Libération, Combat, Défense de la France ne sont pas les organes d’organisations existantes, ce sont des feuilles qui fabriquent leurs propres réseaux de lecteurs, lesquels deviennent ensuite les organisations. En 1943, Défense de la France, Combat et Libération tireront à trois cent mille exemplaires. Burgard, lui, a été arrêté deux ans après son premier numéro, jugé, condamné à mort et décapité à Cologne le 15 juin 1944.

Résister sans savoir contre qui

Rien n’est plus faux que d’imaginer les résistants de 1941 avec la carte du conflit sous les yeux. Beaucoup ne savent pas exactement contre quoi ils se battent. On pouvait alors être maréchaliste sans être collaborateur, et même maréchaliste et résistant : Henri Frenay, fondateur du mouvement qui deviendra Combat, résistant de la toute première heure, était convaincu de faire dans l’ombre ce que Pétain ne pouvait pas entreprendre au grand jour. Des rumeurs prêtaient au maréchal un double jeu avec de Gaulle, jusqu’à en faire le parrain de son fils. C’était faux. Mais cette fable dit quelque chose de vrai : en 1941, l’idée qu’un Français puisse vouloir sincèrement la victoire allemande était encore inconcevable pour beaucoup.

L’occupant, lui, comprend avant Vichy. Helmut Knochen, chef de la Gestapo à Paris, est le premier à prendre au sérieux la contestation : son rapport à Berlin du 12 décembre 1940 mentionne pour la première fois l’existence du gaullisme et déclenche la première vague de répression. Trois semaines plus tard, le 30 décembre 1940, c’est la police parisienne — et non les Allemands — qui arrête un livreur du journal Résistance et le remet aux SS, qui trouvent sur lui une liste de noms.

Puis vient la première démonstration de masse. Le 27 mai 1941, un appel à la grève lancé par les communistes est relayé par des socialistes et des chrétiens dans le Nord-Pas-de-Calais. En quatre jours, tous les puits s’arrêtent ; cent mille mineurs restent chez eux pendant deux semaines. La répression fait quatre-vingt-quatorze fusillés, deux cent quarante-quatre internés, et produit les premiers déportés de la Résistance française, dont plus de la moitié mourront en camp.

Retourner le règlement de Vichy contre Vichy

Le même art de l’improvisation se retrouve, sous une forme plus glaçante, du côté du sauvetage des Juifs. Ici, un point doit être posé sans ambiguïté, car il est attesté et longtemps resté impensé : le statut des Juifs paraît au Journal officiel du 4 octobre 1940 sans que les Allemands aient rien demandé. C’est une initiative française, préparée par un décret publié la veille excluant les Juifs français de la fonction publique, de l’armée, de la presse et du spectacle. Vichy sait d’ailleurs son antisémitisme minoritaire : au dernier moment, l’entourage de Pétain retire toute mention de ces lois du discours prévu.

Dans les camps du sud, la situation devient rapidement mortelle. Saint-Cyprien compte plus de sept mille internés et une épidémie de typhoïde ; à Gurs, on franchit le cap des mille morts en avril 1941, avec une dizaine de décès par jour. Madeleine Barot découvre Gurs par hasard et invente le mouvement des internés volontaires : au lieu de protester de l’extérieur, les associations s’installent physiquement dans les camps et y construisent baraques, infirmeries, écoles, bibliothèques.

Le vrai levier, pourtant, n’est pas caritatif : il est juridique. Gilbert Lesage, nommé à la direction du service social aux étrangers du ministère du Travail, explique aux associations comment se servir des textes de Vichy contre Vichy — détachement d’enfants, placement en famille, catégories d’exemption. Entre janvier 1941 et l’été 1942, le comité de Nîmes fait ainsi sortir des camps de zone sud plus des trois quarts des internés, soit plus de quarante mille personnes, dont la quasi-totalité des enfants. Légalement. Clause par clause.

À Vénissieux, fin août 1942, la méthode atteint sa limite et son sommet. Une commission de criblage harcèle la bureaucratie certificat après certificat : maladies complaisantes, grossesses, blessures de guerre, un faux cas de variole qui déclenche une quarantaine. Vingt-six internés se suicident dans la nuit. Le train part avec douze heures de retard ; ces heures permettent de faire monter cent huit enfants dans trois bus, les plus grands cachés sous les sièges. Ils ne seront jamais rendus, malgré les exigences de Laval.

Le mois d’août 1942 marque aussi le moment où l’opinion se retourne. Le 23, Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, fait lire le même sermon dans les six cents églises de son diocèse ; relayée par la BBC, sa lettre devient le tract le plus diffusé de la Résistance. Le 2 septembre, Laval avoue à Oberg, chef des SS en France, une opposition sans pareille de l’Église et de l’opinion, et obtient la suspension des rafles. Sur le terrain, les résultats des rafles de Rhône-Alpes sont dérisoires au regard des objectifs : quatre cent quatre-vingts personnes prévues dans un département pour vingt-trois arrêtées, sept cent quatre-vingts prévues à Lyon pour cent vingt-quatre. Vingt-deux mille Juifs sont déportés à Auschwitz durant cet été et y sont assassinés ; trente convois sont annulés faute de « matériel humain ».

Une précision s’impose ici, contre une idée devenue courante. Ceux qui cachaient ne savaient pas précisément ce qu’ils empêchaient. Le génocide n’était pas représentable en 1942, y compris pour les victimes. On aidait les Juifs comme on aidait les réfractaires du STO : contre une injustice, pas contre une chambre à gaz dont on n’imaginait pas l’existence.

Ce que Londres n’avait pas décidé

La suite confirme la règle. Ce n’est pas un ordre venu d’Angleterre qui fait basculer la France rurale, c’est une décision de Vichy : le STO, décrété en février 1943, convoque les jeunes de vingt à vingt-deux ans et fabrique en quelques mois les réfractaires qui peupleront les maquis. À l’été 1943, on compte un millier de petits maquis en zone sud et plus de vingt-cinq mille maquisards, par groupes de quinze à trente.

Or les Alliés n’en veulent pas. Le 7 mars 1943, des chefs de maquis réclament par télégramme armes et argent ; l’état-major interallié refuse, jugeant un soulèvement intérieur prématuré et suicidaire. Près de Clermont-Ferrand, trois mille hommes de l’Armée secrète disposent de tonnes d’explosifs et pas d’une seule arme de guerre. C’est pour lever ce soupçon que le commandant Romans-Petit fait défiler ses maquisards en plein jour dans Oyonnax, le 11 novembre 1943, gerbe en tête : « les vainqueurs de demain aux vainqueurs de 14-18 ». Un journaliste local filme la scène avec trois minutes de pellicule — pas une de plus. Ce sont ces trois minutes, envoyées à Londres, qui changent le regard allié sur des hommes qu’on traitait jusque-là de terroristes.

Le prix a été payé après. De janvier à juin 1944, la France connaît près de soixante mille déportations politiques ; cinquante mille résistants mourront en camp. Aux Glières, quatre cent cinquante maquisards choisissent de se battre malgré l’ordre de cesser le combat, et le lieutenant Tom Morel tombe le 27 mars. Eisenhower estimera que la Résistance intérieure a fait le travail de quinze divisions.

Une armée que personne n’a fondée

Il faut résister à la tentation d’en faire une épopée sans ombre. Il n’y a pas eu d’insurrection nationale à la Libération : les combats de rue ont été l’affaire de ceux qui savaient tuer et mourir, une minorité. Les historiens continuent de discuter du poids militaire réel du maquis face au poids politique — l’estimation d’Eisenhower est une appréciation de circonstance, pas une mesure. Et Limoges, première grande ville à restaurer la République, a surtout placé les Alliés, qui comptaient administrer la France, devant le fait accompli.

Reste ce qui frappe quand on remonte à l’origine : aucune des décisions fondatrices n’a été prise par une autorité. Ni le pain tendu à Épinal, ni le pochoir taillé dans une pomme de terre, ni la clause de règlement retournée contre le régime qui l’avait écrite. La structure est venue après, avec Jean Moulin, huit mois de voyages clandestins pour recenser ce qui existait déjà, et le Conseil national de la Résistance réuni en mai 1943 — Moulin sera arrêté le 23 juin et mourra le 8 juillet sans avoir parlé.

Ce que cet épisode éclaire n’est pas très rassurant, d’ailleurs. Il rappelle qu’une désobéissance efficace commence rarement par une conviction complète : on agit d’abord, on comprend ensuite. Les gens d’Épinal ne savaient pas qu’ils fondaient quelque chose. Ils avaient simplement du pain, et une colonne d’hommes devant eux.

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