Été 1940 : l’occupant allemand libère les prisonniers belges qui parlent néerlandais et garde les francophones jusqu’en 1945. Le tri se fait sur la seule langue maternelle. Cent dix ans plus tôt, à la naissance du pays, un tel critère n’aurait eu aucun sens : rien n’opposait encore Flamands et Wallons, et ni « Flandre » ni « Wallonie » n’avaient alors de contenu politique.
Été 1940. La Belgique vient d’être envahie pour la deuxième fois en vingt-six ans, et des dizaines de milliers de soldats belges sont aux mains des Allemands. L’occupant prend alors une décision d’apparence purement administrative : les prisonniers de guerre qui parlent néerlandais sont libérés, au motif de leur prétendue proximité avec leurs « frères germaniques ». Les francophones, eux, resteront en captivité jusqu’en 1945. Ni le grade, ni le régiment, ni la conduite au feu n’entrent en ligne de compte. Seule compte la langue maternelle.
Dans les villages, des familles voient revenir le voisin néerlandophone pendant que leur propre fils reste enfermé pour cinq ans. Pourtant, cent dix ans plus tôt, au moment où la Belgique se proclame indépendante, un tel tri aurait été incompréhensible : personne, en 1830, n’opposait Flamands et Wallons. La bonne question n’est donc pas « depuis quand la Belgique est-elle divisée ? », mais plutôt : comment un pays qui n’avait pas de fracture s’en est-il fabriqué une ?
Une frontière des langues très ancienne, qui ne séparait aucun pays
Ce qui est attesté, d’abord. Le territoire de l’actuelle Belgique, peuplé de tribus celtes, est conquis par Jules César au Ier siècle avant notre ère. La romanisation y est inégale : forte au sud, faible au nord, une région restée peu peuplée. Quand l’Empire romain s’effondre au Ve siècle, les Francs s’installent dans cet espace relativement vide et y imposent leur langue germanique, ancêtre du néerlandais. La ligne qui sépare le germanique du roman est donc effectivement très vieille : elle date de la fin de l’Antiquité.
Mais on en tire presque toujours une conclusion fausse. Cette frontière linguistique n’a coïncidé avec aucune frontière politique avant le XXe siècle. Du Ve au Xe siècle, la région appartient aux royaumes et empires mérovingiens puis carolingiens ; elle se fragmente ensuite en principautés quasi indépendantes, et la plupart d’entre elles sont elles-mêmes plurilingues, romanes et germaniques à la fois. Aux XIVe et XVe siècles, les ducs de Bourgogne rassemblent ces principautés par mariages et héritages, avec des institutions qui dureront. L’union reste toutefois dynastique et personnelle : les territoires conservent une large autonomie et ne fusionnent pas. La principauté de Liège, elle, demeure indépendante tout du long.
Deux légendes tenaces méritent d’être écartées. La première veut que la Flandre d’aujourd’hui soit le vieux comté de Flandre : le comté médiéval est environ deux fois plus petit que la région actuelle. La seconde affirme que les provinces belges ont « appartenu » à l’Espagne puis à l’Autriche. Non : après le XVe siècle, elles passent des Bourgogne aux Habsbourg, mais elles ne sont jamais annexées. Elles partagent simplement le même souverain, qui gouverne à distance par des gouverneurs. Charles Quint est le dernier de ces souverains à être né et élevé sur le sol belge ; ses descendants résideront à Madrid ou à Vienne jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
1830 : un pays où personne n’oppose Flamands et Wallons
En 1789-1790, les principautés belges se révoltent, proclament leur indépendance et forment les États-Belgiques-Unis ; les Liégeois se soulèvent la même année contre leur prince-évêque. Les Autrichiens chassent rapidement les révolutionnaires. Cinq ans plus tard, la République française conquiert et annexe l’ensemble du territoire : en 1794-1795, les principautés médiévales disparaissent pour de bon et les Belges deviennent des citoyens soumis aux mêmes lois que les Français. Vingt ans d’annexion, environ. Le français était déjà la langue des élites, flamandes comme wallonnes ; cette période l’installe plus solidement encore.
En 1814, une coalition alliée chasse les Français. Pour dresser un rempart face à la France, et sans consulter personne sur place, les vainqueurs créent le royaume des Pays-Bas, qui réunit les actuelles Belgique et Pays-Bas. L’année suivante, les troupes de ce royaume tout neuf combattent à Waterloo. L’attelage tient quinze ans, puis casse, pour trois raisons documentées : la religion (les Belges sont catholiques, les Hollandais majoritairement protestants), la langue (le néerlandais est imposé à des élites belges qui préfèrent le français), et la sous-représentation politique des Belges, pourtant plus nombreux. À l’été 1830, l’Europe traverse une crise économique et une disette. Bruxelles se soulève, les Hollandais sont chassés, et l’indépendance est proclamée le 4 octobre 1830.
Un Congrès national élu dote le pays d’une constitution réputée très libérale — à une réserve près : seuls les hommes riches votent, et le régime est taillé pour la bourgeoisie. Le Congrès choisit ensuite un prince allemand, Léopold de Saxe-Cobourg, qui prête serment le 21 juillet 1831 comme Léopold Ier, roi des Belges. Peu d’observateurs pariaient sur la survie de ce petit État ; deux cents ans plus tard, il est toujours là, sous le même nom.
Et c’est ici que la légende de la « Belgique née divisée » s’effondre. En 1830, il n’existe aucune animosité entre les habitants du nord et ceux du sud. Les mots eux-mêmes n’ont pas le sens qu’on leur donne aujourd’hui : « Flamand » désigne les habitants de provinces correspondant à l’ancien comté, « Wallon » des populations parlant des langues romanes diverses. Aucun contenu politique. Le mot « Wallonie » n’apparaît même que dans les années 1840, une douzaine d’années après l’indépendance ; les sources hésitent sur la date exacte, ce qui dit assez que personne ne l’attendait.
Le premier clivage n’est pas linguistique, il est social
Au XIXe siècle, la ligne de partage qui compte vraiment ne passe pas entre le nord et le sud. Elle passe entre le haut et le bas. Le français académique est la langue du gouvernement, du parlement, de l’université, de l’école secondaire, de l’administration et de la justice. La bourgeoisie flamande le parle exactement comme la bourgeoisie wallonne. Pendant ce temps, le peuple, au nord comme au sud, parle ses dialectes flamands ou wallons — et ne comprend pas grand-chose au tribunal qui le juge.
La Belgique devient dans le même temps l’une des premières puissances industrielles du monde. Chemin de fer, mines de charbon, métallurgie : c’est la Wallonie qui est le cœur de cette machine. Voilà qui renverse une autre idée reçue, celle d’une Flandre riche de toujours face à une Wallonie pauvre de toujours. C’était l’exact contraire. Le nord est alors rural, plus pauvre, et l’Église catholique y garde une influence considérable ; le sud est urbain, industriel, largement anticlérical, bientôt gagné au socialisme. Précision utile : cette richesse est celle des patrons, pas des ouvriers, dont la misère est immense des deux côtés.
Plus l’écart économique se creuse, plus les mots « Flandre » et « Wallonie » s’imposent. Un mouvement flamand naît, qui demande la reconnaissance du néerlandais par l’État et rejette souvent l’usage du français en Flandre — langue associée à la France, à la République anticléricale, au libéralisme et au socialisme. Un mouvement wallon lui répond, qui milite pour que le français conserve sa position dominante dans tout le pays. Bruxelles, elle, bascule : on y parlait à l’origine un dialecte néerlandais, mais la capitale d’un État dont les élites ne parlent que français se francise vite. Aujourd’hui, près de 90 % de ses habitants s’expriment d’abord en français.
1893 : une grève ouvrière fait entrer le néerlandais dans l’État
Dans les années 1870, le néerlandais entre en usage dans la justice et l’administration en Flandre. Le vrai basculement vient d’ailleurs, et par accident. En 1893, le mouvement ouvrier lance une grève générale qui dure plusieurs semaines et arrache le suffrage universel masculin. L’objectif était social ; l’effet est linguistique. Parmi les nouveaux électeurs, les Flamands représentent près de 60 % du corps électoral. Du jour au lendemain, il devient politiquement impossible d’ignorer les revendications du nord.
Cinq ans plus tard, en 1898, une loi reconnaît le néerlandais et impose le bilinguisme au sein de l’État belge. Compromis classique : il ne satisfait personne. Entre 1894 et 1914, chaque camp a le sentiment d’être en train de perdre — culturellement, socialement ou politiquement. Les francophones voient leur monopole se fissurer, les Flamands trouvent la loi trop timide, et vingt ans de victoires de la droite catholique exaspèrent une Wallonie socialiste. Personne ne se sent gagnant : le meilleur terreau qui soit pour une fracture durable.
Deux guerres et un roi : la langue devient un soupçon
En 1914, l’Empire allemand envahit la Belgique. L’armée se replie derrière l’Yser, 95 % du territoire est occupé, et l’occupant tente une manœuvre de division : favoriser le néerlandais et les Flamands. Elle échoue largement — seule une très petite minorité suit, et le patriotisme comme la haine de l’occupant provoquent une opposition massive. Après 1918, ce sont des francophones qui exhument cette collaboration marginale pour refuser en bloc les revendications flamandes. La réaction ne tarde pas : une partie du mouvement se radicalise et, pour la première fois, des partis flamands réclament l’indépendance de la Flandre dans les années 1920 et 1930. À partir de 1932, une frontière linguistique coupe le pays en deux régions unilingues — néerlandais au nord, français au sud — Bruxelles restant bilingue. La ligne des langues devient enfin une ligne administrative.
Puis vient mai 1940, la seconde invasion, et l’été des prisonniers triés par la langue. Pendant l’Occupation, davantage de Flamands se tournent vers la collaboration, même si le phénomène a touché tout le pays ; sur les proportions et surtout sur les causes, les historiens discutent encore. Reste le cas du roi. Léopold III a capitulé sans l’accord de son gouvernement, refusé de rejoindre le gouvernement en exil, choisi de rester en Belgique où il s’est remarié, rencontré Hitler en 1941 pour obtenir des garanties sur l’indépendance du pays, et tenu des propos favorables à un pouvoir royal fort. Les Allemands le déportent tout de même dans un château autrichien en juin 1944.
Héros resté auprès de son peuple ou souverain compromis ? Faute de s’entendre, la Belgique organise en 1950 un référendum sur son retour. Le oui l’emporte avec 57 %. Mais la carte des résultats est sans appel : la Flandre a voté pour, la Wallonie et Bruxelles contre. Léopold III abdique en faveur de son fils Baudouin. Un référendum gagné qui débouche sur une abdication : c’est le moment où le rapport démographique cesse d’être une statistique pour devenir un problème politique.
1960-1989 : le retournement économique et la fabrique du fédéralisme
L’hiver 1960-1961 achève le renversement. Les mines et la métallurgie wallonnes déclinent ; la Flandre, portée par les investissements d’après-guerre, s’enrichit. Une grève générale contre l’austérité est massivement suivie en Wallonie, mais s’arrête très vite en Flandre. Beaucoup de Wallons en tirent une conclusion nette : si le nord et le sud ne réagissent plus aux mêmes chocs, il leur faut une autonomie économique. Le mouvement wallon, qui était né pour défendre la primauté du français dans tout le pays, se met à demander l’inverse d’un État centralisé.
Puis 1968, et l’épisode le plus spectaculaire de toute cette histoire. L’université de Louvain, l’une des plus anciennes d’Europe, est située en Flandre et abrite une section francophone entière. Des militants flamands obtiennent son départ. Ce ne sont pas quelques cours qu’on déplace : professeurs, étudiants, bibliothèques, facultés, tout un pan d’université doit partir. Les expulsés achètent des terres agricoles en Wallonie et y bâtissent à partir de rien un campus devenu une ville entière, avec ses rues, ses logements et son nom neuf : Louvain-la-Neuve. Une querelle linguistique a fait apparaître une ville sur la carte.
Dans les années 1970 et 1980, une série de réformes transforme le royaume en État fédéral : trois communautés (française, flamande et germanophone — cette dernière pour quelque 80 000 Belges de l’est du pays), trois régions économiques autonomes, la flamande, la wallonne, et Bruxelles-Capitale en 1989. Un gouvernement fédéral, doublé de gouvernements régionaux et communautaires. Le pays a réglé son conflit en se dédoublant.
Aujourd’hui, le rapport démographique tourne autour de 60 / 40 en faveur des néerlandophones — ce qui interdit de lire la Belgique comme un conflit entre une majorité francophone et une minorité régionale, sur le modèle du Québec, de la Bretagne ou de la Corse. Le courant indépendantiste progresse en Flandre au nom d’un argument comptable : pourquoi payer davantage pour une Wallonie plus pauvre ? La Wallonie, elle, ne veut plus réformer le pays. Et Bruxelles, officiellement bilingue, presque entièrement francophone dans les faits, enclavée en territoire flamand, reste l’obstacle sur lequel bute toute solution simple. En février 2025, Bart De Wever devient Premier ministre : pour la première fois, un indépendantiste flamand dirige le gouvernement fédéral.
Il faut pourtant rappeler ce que les sondages disent depuis des décennies : la majorité des Belges ne veut pas de la scission. Ce que les uns et les autres ont réclamé, historiquement, ce n’est pas la partition — c’est la protection de la langue et de la culture au nord, l’autonomie économique au sud. Le divorce n’a jamais été le but. Il est devenu le risque d’une longue séparation pratique — langue, médias, partis, universités — où les deux communautés ont peu à peu cessé de se lire.
Reste la leçon de méthode, si l’on tient à en tirer une. La frontière des langues, en Belgique, a près de mille cinq cents ans ; la fracture, elle, en a cent cinquante. Ce ne sont pas les langues qui l’ont creusée, mais des lois électorales, des grèves, des occupations militaires, un référendum royal, une usine qui ferme, une université qui déménage. Autrement dit des décisions, prises par des gens, dans des circonstances datées. Ce qui a été construit ainsi n’était écrit nulle part à l’avance — et c’est peut-être la seule chose rassurante dans cette histoire.