Quatre dynasties : pourquoi seule celle du Japon a survécu

Entre novembre 1918 et mars 1924, trois dynasties qui tenaient leurs trônes depuis six à sept siècles disparaissent presque en même temps : les Habsbourg, les Wittelsbach, les Ottomans. Au même moment, la maison impériale japonaise, plus ancienne encore, traverse le siècle sans être renversée. L’écart entre ces destins ne tient ni à la chance ni à la longévité, mais à ce que ces dynasties faisaient exactement du pouvoir.

Le 11 novembre 1918, à Vienne, l’empereur Charles Ier signe un texte curieusement rédigé. Il n’y écrit pas qu’il abdique : il renonce à « toute participation aux affaires de l’État ». La nuance, juridique, doit garder une porte entrouverte. Elle ne servira à rien. Le lendemain, la République d’Autriche est proclamée, et la famille qui tenait ce duché depuis la fin du XIIIe siècle n’a plus de trône.

Quatre jours plus tôt, à Munich, la maison de Wittelsbach avait déjà perdu la Bavière, qu’un empereur lui avait remise en 1180. Sept cent trente-huit ans, réglés en une nuit d’émeute. À Istanbul, le sultanat est aboli en novembre 1922 ; le califat suit le 3 mars 1924, et tous les descendants d’Osman prennent le chemin de l’exil.

Trois maisons parmi les plus anciennes d’Europe et du Proche-Orient, effacées en cinq ans. Pendant ce temps, à Tokyo, une dynastie plus ancienne encore ne bouge pas. Elle est toujours là. Qu’avait donc fait la maison impériale japonaise que les trois autres n’avaient pas fait — ou plutôt, que s’était-elle abstenue de faire ?

Six siècles de patience : la méthode européenne

Tout commence par un poste de guet. Vers l’an 1020, dans ce qui est aujourd’hui le canton suisse d’Argovie, un guerrier et évêque alsacien nommé Werner de Strasbourg fait bâtir un avant-poste militaire : le château de Habsbourg. Le même homme a fondé la troisième cathédrale de Strasbourg, qui brûlera en 1176. Au-delà de lui, la généalogie se perd : on lui connaît un grand-père, Guntram le Riche, que certaines sources rattachent aux Mérovingiens et d’autres au duché de Haute-Lorraine, sans qu’aucune des deux versions soit établie. Le genre d’ascendance qu’une famille arrivée se fabrique après coup.

Son neveu, Werner Ier, prend le titre de comte de Habsbourg, et la famille se met à acheter, hériter, marier : une bonne part de la Suisse actuelle lui tombe dans les mains sans grande bataille.

Le tournant a un nom et une date. Rodolphe de Habsbourg, né en 1218, se fait élire roi de Germanie et des Romains en 1273, dans une crise qui laissait le Saint-Empire sans maître. Contrairement à ce qu’on lit souvent, il ne fut jamais empereur : le couronnement impérial exigeait de descendre à Rome, et le voyage lui parut du temps perdu. Il préféra faire la guerre à Ottokar II, roi de Bohême, et lui arracher la Carinthie, la Styrie, la Carniole et le duché d’Autriche. Le titre suprême lui a échappé ; l’Autriche est restée dans sa famille jusqu’au XXe siècle. Le calcul n’était pas mauvais.

La suite tient de l’accumulation méthodique. Au XVe siècle, sous Maximilien Ier, la Bourgogne, l’Espagne et la Hongrie arrivent par héritage. Trois siècles durant, les Habsbourg sont reconduits sur le trône du Saint-Empire et règnent aussi sur la Bohême, la Croatie, brièvement sur le Portugal et le royaume de Jérusalem. L’empire personnel de Charles Quint touche tous les continents ; à sa mort, la maison se coupe en deux, Espagne à l’ouest, Autriche à l’est. La branche espagnole s’éteint en 1700, au profit des Bourbons.

Puis vient 1740, le seul moment où la dynastie a failli s’arrêter faute d’homme. Marie-Thérèse monte sur le trône ; mariée au duc de Lorraine, elle fonde la maison de Habsbourg-Lorraine — qui, malgré ce nom, n’a jamais régné sur la Lorraine. De cette union naissent seize enfants, qu’elle place un à un dans les cours d’Europe. La plupart des familles royales européennes en descendent. La méthode à l’état pur : un mariage vaut une campagne militaire.

Les Wittelsbach ont joué la même partition, en plus discret. Issus d’un rameau des Babenberg — la maison qui dirigea la marche d’Autriche jusqu’au XIIIe siècle, où elle céda précisément la place aux Habsbourg —, ils acquièrent au XIe siècle un château nommé Wittelsbach. En 1180, Frédéric Barberousse remet le duché de Bavière à Otton de Wittelsbach. Ils n’en bougeront plus jusqu’en 1918. Un siècle après, ils ajoutent le Palatinat du Rhin, tenu tout aussi longtemps.

Le détail qui change tout : le Saint-Empire est une monarchie élective, sept grands électeurs désignent l’empereur, et deux de ces voix — Bavière et Palatinat — appartiennent aux Wittelsbach. Une seule famille pèse deux septièmes de chaque élection impériale. Ils y ajouteront l’archevêché de Cologne, autre principauté électorale, de 1583 à 1761, et le Brandebourg au XIVe siècle. La maison donne aussi un roi de Hongrie, deux rois de Suède, un roi de Grèce, deux antirois de Bohême. On lui doit Neuschwanstein, et une jeune femme dont le nom a survécu à la dynastie : Élisabeth de Wittelsbach, que tout le monde appelle Sissi. Le grand public ne connaît pas la famille ; il connaît son château et sa cousine.

Les Ottomans : grandir par la conquête, pas par les mariages

Le contre-exemple vient d’Anatolie. Les Ottomans descendent d’une tribu turque venue des steppes d’Asie centrale, installée sur les ruines du sultanat de Roum. Vers 1281 — les historiens discutent la date, plusieurs retenant 1299 —, son chef Osman Ier donne son nom à la lignée : Utman en arabe, francisé en Ottoman.

En moins de deux siècles, cette tribu devient un empire. Elle achève Byzance et, sous Mehmed II dit le Conquérant, installe sa capitale à Constantinople, rebaptisée Istanbul. Au XVe siècle tombent la Serbie, la Grèce, la Bulgarie, puis la Hongrie et l’Albanie ; la Crimée et la Valachie sont vassalisées. Selim Ier prend le Proche-Orient, l’Égypte, l’Algérie et une large part de l’Arabie : à sa mort, l’empire va de Belgrade à La Mecque et d’Alger à Jérusalem. Soliman le Magnifique y ajoute la Hongrie, la Libye et l’Irak, mais butte sur l’Autriche — celle des Habsbourg, précisément.

Là où l’Europe centrale se mariait, Istanbul conquérait. Le contraste va jusqu’à la vie privée des souverains : à partir du XIVe siècle, les sultans rechignent à épouser des femmes de haute lignée, puis cessent de se marier, se contentant des femmes de leur harem — qui compta jusqu’à six cents personnes. Leurs propres filles étaient souvent mariées à des esclaves, pour ne pas créer de familles rivales dotées de prétentions au trône. L’exact inverse de la stratégie de Marie-Thérèse : au lieu de tisser des alliances, on coupe les fils. Le harem n’en pesait pas moins lourd : dans le siècle qui suit la mort de Soliman, mères et épouses des sultans exercent une influence telle que la période porte un nom, le « sultanat des femmes ».

Deux corrections. L’Empire ottoman n’a pas duré huit siècles, chiffre qu’on lit souvent : d’Osman à l’abolition du califat, il s’écoule un peu plus de six cent quarante ans. C’est déjà considérable. Sur la tolérance ottomane ensuite : il est attesté que les peuples conquis gardaient leurs cultes, leurs tribunaux et une large autonomie, et que les sultans ont repris l’héritage byzantin au lieu de le raser. Mais cette coexistence était hiérarchisée, avec un statut inférieur et une fiscalité propre pour les non-musulmans. Tolérance au sens du XVIe siècle, pas au sens de 2026.

Pourquoi ces trois dynasties tombent entre 1918 et 1924

Trois maisons ont traversé la peste noire, la Réforme, la guerre de Trente Ans, Napoléon. Et meurent en cinq ans. Le point commun saute aux yeux dès qu’on cesse de les regarder séparément : dans les trois cas, la dynastie n’était pas au sommet de l’État, elle était l’État.

L’Autriche-Hongrie n’était pas une nation coiffée d’une famille régnante ; c’était un assemblage de Tchèques, de Hongrois, de Croates, de Polonais, d’Italiens, de Roumains, que rien ne reliait sinon la personne du souverain. Retirez le souverain : il ne reste pas un pays diminué, il ne reste rien. L’Empire ottoman fonctionnait sur le même principe, avec en plus la légitimité religieuse du califat. Les Wittelsbach, eux, tombent accrochés à une défaite militaire allemande dont ils ne sont pas responsables.

La suite est instructive. Dès 1919, la jeune République autrichienne vote une loi d’exil visant les Habsbourg, encore applicable aux descendants qui n’ont ni renoncé à leurs titres ni prêté allégeance à la République. En 1924, la révolution d’Atatürk chasse le dernier calife et exile l’ensemble de la dynastie. On ne se contente pas de retirer le pouvoir : on éloigne les corps, parce qu’une famille impériale sans emploi reste un drapeau disponible. Les descendants ottomans, dispersés d’Amérique en Jordanie, seraient aujourd’hui autour de soixante-dix-sept — le décompte circule, il n’a rien d’officiel.

Le Japon : un trône qui survit parce qu’il ne gouverne pas

Maintenant, Tokyo. Ce qui frappe, face aux trois autres, c’est que la maison impériale japonaise n’a longtemps rien dirigé du tout. L’empereur y est un chef religieux et symbolique, à la tête du shintô. Le pouvoir réel appartient au shogun, qui administre au nom de la famille impériale et doit être approuvé par elle. La comparaison la plus parlante n’est pas avec un roi européen, mais avec un pape : une légitimité qu’on vient chercher, pas une administration qu’on exerce.

Conséquence décisive : un coup d’État au Japon ne visait pas l’empereur, il visait le shogun. On changeait de gouvernement sans toucher au trône, puisque le trône était ce qui rendait ce gouvernement légitime. Des siècles de guerres civiles n’ont jamais fait tomber la dynastie, comme une révolution de palais ne fait pas disparaître une cathédrale.

L’exception confirme brutalement la règle. En 1867, l’empereur Meiji, à peine quinze ans, met fin au shogunat et s’approprie tous les pouvoirs. Il impose le shintô comme culte d’État au détriment du bouddhisme venu de Chine, transfère la capitale à Edo rebaptisée Tokyo, ouvre le pays aux Occidentaux. Puis il démonte le vieux Japon pièce par pièce : les samouraïs cèdent la place à une armée calquée sur le modèle allemand, les katanas aux fusils, les costumes traditionnels à des uniformes d’inspiration française. Ceux qui résistent sont écrasés à Shiroyama. Monarchie absolue, puis constitutionnelle en 1889. En 1905, la flotte japonaise détruit celle du tsar à Tsushima ; en 1910, la Corée est annexée.

Suivent Taishō puis Shōwa, celui que l’Occident appelle Hirohito : suffrage universel masculin en 1925, premier voyage d’un empereur hors du sol japonais, puis montée du nationalisme, tentatives de coup d’État à répétition, prise du pouvoir par les militaires en 1937. Invasion de la Chine, pacte avec l’Allemagne nazie, guerre du Pacifique, Hiroshima et Nagasaki.

Voilà le paradoxe : le seul moment où la dynastie japonaise a risqué de disparaître est celui où elle avait cessé d’être symbolique. Elle survit en revenant à son rôle d’origine. Shōwa reste sur le trône, renonce à ses pouvoirs comme à toute prétention divine, et la constitution de 1947 fait de l’empereur une fonction purement honorifique. Il règne jusqu’à sa mort, en 1989. La leçon est un peu vertigineuse : les Habsbourg et les Ottomans sont tombés parce qu’ils gouvernaient ; les Yamato ont tenu parce qu’ils ne gouvernaient pas.

1600 ans attestés, 2600 revendiqués : ce que dit l’écart

Reste l’ancienneté, celle qu’on brandit pour dire que le Japon détient la plus vieille dynastie du monde. Il faut ici séparer trois registres.

Ce qui relève de la légende : la fondation du premier palais du Japon par Jimmu en 660 avant notre ère, Jimmu étant donné pour un descendant d’Amaterasu, la déesse du soleil. Aucun élément matériel ne soutient ce récit, et la date a toutes les apparences d’un calcul rétrospectif des chroniqueurs de cour du VIIIe siècle.

Ce qui est attesté, ou solidement probable : le premier empereur dont l’existence est reconnue est Ōjin, au IVe siècle, que la tradition compte comme quinzième de la lignée. Soit mille six cents ans environ, et non deux mille six cents. Encore les historiens ne s’accordent-ils pas : plusieurs estiment la succession vraiment documentée seulement à partir du VIe siècle.

L’écart lui-même est ce qu’il y a de plus parlant. Pourquoi inventer mille ans de plus ? Parce qu’une cour qui vient d’imposer sa primauté doit expliquer qu’elle ne l’a pas conquise, mais reçue. La descendance divine règle la question : on ne discute pas une généalogie qui commence par une déesse. Et le récit a resservi presque tel quel mille ans plus tard, quand l’État de Meiji a construit son shintô national. Une légende ne survit pas parce qu’elle est crue, mais parce qu’elle est utile.

Même corrigée, la performance reste hors norme : mille six cents ans de continuité attestée, contre six cent quarante ans pour les Habsbourg en Autriche, sept cent trente-huit pour les Wittelsbach en Bavière, six cent quarante pour les Ottomans. Naruhito, monté sur le trône en 2019, est compté comme le cent vingt-sixième empereur, après son père Akihito.

On peut en tirer une règle qui n’a rien de rassurant pour les puissants : une institution dure d’autant mieux qu’elle exige moins. Les Habsbourg ont tout voulu, terres, couronnes, mariages, et tout perdu en une saison. Les Wittelsbach tenaient deux voix sur sept dans l’élection du plus grand titre d’Europe ; il ne leur reste qu’un château rempli de touristes. Le trône qui a traversé les siècles est celui dont l’occupant, pendant sept cents ans, n’a signé à peu près aucun ordre. C’est peut-être ce que les monarchies européennes survivantes ont fini par comprendre : elles ont troqué le pouvoir contre la durée. Pas certain que ce soit un mauvais marché.

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