Conflit nord-irlandais : la guerre de religion qui n’en était pas une

En 1921, une frontière est tracée dans l’île d’Irlande selon un calcul de sièges, pas selon un catéchisme. Soixante-dix-sept ans plus tard, ce sont une courbe de natalité et un rapport de force démographique qui poussent Londres à signer la paix que trente ans d’attentats n’avaient pas arrachée. Entre les deux : environ 3 500 morts et une étiquette tenace.

Derry, 1968. Deux habitants sur trois sont catholiques. Le maire est unioniste et protestant, comme la majorité du conseil municipal. Aucune fraude n’est nécessaire pour obtenir ce résultat : il a suffi de découper les circonscriptions de la ville de telle sorte que les quartiers catholiques, aussi peuplés soient-ils, envoient moins d’élus que les quartiers protestants. Ce détail de géographie électorale explique mieux les trente années qui suivent que n’importe quel désaccord théologique.

Une frontière tracée à la calculette

Tout part de 1921. L’île est coupée en deux : au sud, une entité qui proclamera son indépendance en 1922 ; au nord, six comtés maintenus dans le Royaume-Uni avec un statut à part — leur propre gouvernement, leur propre police, leurs propres lois. Ce chiffre de six mérite qu’on s’y arrête, car il est le cœur du dossier. La province historique d’Ulster en compte neuf. Les négociateurs unionistes n’en ont retenu que six. La raison est arithmétique et documentée : à neuf comtés, la majorité protestante devenait trop courte pour être durable ; à six, elle atteint environ deux tiers de la population et devient confortable pour des décennies.

Autrement dit, la frontière n’a pas séparé deux fois, elle a séparé deux électorats. La religion sert d’instrument de mesure, pas de motif. On sait à peu près qui vote quoi selon qu’on est baptisé d’un côté ou de l’autre, alors on trace la ligne là où le résultat est garanti d’avance. Ce point fait consensus chez les historiens et il commande tout le reste.

Ce qui suit découle de cette logique de forteresse. Discriminations à l’embauche et dans l’attribution des logements sociaux. Découpage électoral défavorable aux quartiers catholiques. Et surtout des lois d’exception héritées de la guerre civile des années 1920, jamais abrogées : la police peut décréter un couvre-feu, interdire une manifestation, censurer une publication, arrêter et perquisitionner sans avoir à se justifier. Une minorité d’un tiers vit ainsi, pendant quarante ans, dans un régime juridique qui n’existe nulle part ailleurs au Royaume-Uni.

Pourquoi le conflit nord-irlandais n’est pas une guerre de religion

En 1967 naît la NICRA, la Northern Ireland Civil Rights Association. Son modèle n’est ni Rome ni Dublin : c’est Martin Luther King. Les militants ont regardé les marches du sud des États-Unis et en reprennent la méthode — cortèges pacifiques, slogans simples, caméras. Leurs revendications tiennent en une page : un emploi sans question sur la paroisse, un logement attribué sans passe-droit, une voix par personne. Aucune ne concerne la messe.

Le plus révélateur est ailleurs. Au départ, ces manifestants ne demandent pas le rattachement à Dublin. Ils demandent le contraire : être des citoyens britanniques comme les autres, et prendre Londres à témoin contre le gouvernement local. La première marche, en août 1968, se déroule sans incident. Celle du 5 octobre 1968 à Derry est interdite, puis dispersée à coups de matraque devant les objectifs. Les images tournent le monde et fixent l’affaire dans l’opinion.

D’où vient alors l’étiquette de guerre de religion ? De trois commodités. Les mots « catholique » et « protestant » désignaient sur place des communautés entières — écoles séparées, quartiers séparés, mariages rares d’un bord à l’autre — et faisaient donc office d’adresse plus que de croyance. Ensuite, l’étiquette religieuse arrangeait tout le monde à l’extérieur : un conflit de tribus archaïques se raconte en une phrase et n’oblige personne à s’interroger sur le découpage électoral de 1921. Enfin, les organisations armées elles-mêmes ont fini par recruter sur cette base communautaire. La religion n’est pas absente du dossier ; elle est le marqueur, pas la cause. Les historiens en parlent aujourd’hui comme d’un conflit ethno-national — et se disputent encore, d’ailleurs, sur le mot à employer : Londres a longtemps parlé de « troubles » et de maintien de l’ordre, les républicains de guerre. Le vocabulaire était déjà un terrain de bataille.

1969-1972 : l’armée accueillie avec soulagement, puis Bloody Sunday

Voici le fait qui surprend le plus. En août 1969, après les émeutes du Bogside à Derry, quand des soldats britanniques débarquent dans la province, ce sont les catholiques qui les accueillent avec soulagement. Ils espèrent du gouvernement travailliste de Harold Wilson une impartialité que la police locale n’a jamais eue. Les milices protestantes, elles, voient d’un très mauvais œil que Londres reprenne les choses en main. L’image de l’envahisseur viendra plus tard, et par accumulation.

L’engrenage tient en quelques dates. Le 20 avril 1969, l’IRA annonce qu’elle se reforme et pose ses premières bombes devant des bureaux de poste de Belfast. Le Premier ministre unioniste Terence O’Neill arrache la réforme électorale réclamée par la minorité, et son propre camp le pousse à la démission pour ce motif. En 1970, l’arrivée des conservateurs à Londres, alliés naturels des unionistes, fait glisser l’armée d’un côté. La même année, une opération dans le quartier de Falls Road à Belfast fait quatre morts civils — cinq selon certains décomptes — et vide de sa substance l’Ulster Defence Regiment, cette force recrutée sur place : 18 % de catholiques à sa création, 3 % en 1972.

En août 1971, près de 350 personnes soupçonnées d’appartenir à l’IRA sont raflées et internées sans procès. Le bilan des quatre mois qui suivent : 146 morts, dont 99 civils. Sur les méthodes d’interrogatoire, la justice européenne tranchera plus tard, et pas d’une seule voix : privation de sommeil et de nourriture, sifflement continu, capuche, stations debout prolongées. La Commission européenne des droits de l’homme y a vu de la torture ; la Cour, en 1978, a retenu la qualification plus basse de traitements inhumains et dégradants. Le désaccord entre les deux instances est resté célèbre.

Puis vient le 30 janvier 1972, à Derry. Une manifestation contre l’internement. Des militaires affirment avoir aperçu des hommes armés et ouvrent le feu sur le cortège : treize manifestants tués sur le coup, un quatorzième mourant des suites de ses blessures. Quelques jours plus tard, à Dublin, une foule prend d’assaut l’ambassade du Royaume-Uni et l’incendie. Londres suspend toute autonomie de la province et l’administre directement. 1972 restera l’année record du conflit avec près de 500 morts.

La couverture, la faim, et l’effet inverse

La décennie suivante est celle où la fermeté britannique produit méthodiquement le contraire de ce qu’elle vise. Dans les prisons, des détenus nationalistes réclament le statut de prisonnier politique. On le leur refuse ; ils refusent l’uniforme de droit commun et sortent en promenade nus sous une simple couverture. Comme les trajets vers les toilettes leur valent des coups, ils cessent d’y aller et étalent leurs excréments sur les murs. Des hommes maigres, nus, salis : c’est l’image que le Royaume-Uni offre au monde.

Puis Bobby Sands, 27 ans, membre de l’IRA, est élu député au Parlement britannique depuis sa cellule, entame une grève de la faim et meurt le 5 mai 1981. Margaret Thatcher, Première ministre depuis 1979 et pour onze ans et demi, ne cède rien et répond en substance que Sands a eu un choix que son organisation n’avait laissé à aucune de ses victimes. Neuf autres grévistes, âgés de 23 à 30 ans, se laissent mourir après lui. Le résultat est mesurable : dons et recrues affluent vers l’IRA, et Thatcher s’isole sur la scène internationale.

Il faut dire aussi ce que ce récit laisse dans l’ombre. L’IRA a tué plus de 700 civils — juges, gardiens, élus, passants. Les organisations unionistes armées ont fait environ 700 morts de leur côté. Et en 1976, à Belfast, une voiture dont le conducteur venait d’être abattu par l’armée fauche trois enfants sur un trottoir. Leur tante, Mairead Corrigan, et Betty Williams fondent alors Peace People et font défiler ensemble des dizaines de milliers de catholiques et de protestants. Prix Nobel de la paix la même année. Sur un territoire de moins de deux millions d’habitants, la majorité des gens n’a jamais pris les armes.

Ce que les bombes n’ont pas obtenu, la démographie l’a emporté

Octobre 1984 : une bombe explose dans l’hôtel où réside Thatcher, qui en réchappe de peu. Le communiqué de l’IRA ne s’excuse de rien et annonce froidement que la prochaine fois sera la bonne. À ce moment, le dialogue est mort. Et pourtant, l’année suivante, Thatcher signe l’accord anglo-irlandais de 1985 : souveraineté britannique confirmée sur le Nord, mais droit de regard accordé à Dublin et principe posé d’une réunification si une majorité claire la demande un jour. Nationalistes et unionistes le rejettent ensemble, et les députés unionistes démissionnent en bloc de Westminster.

Pourquoi Londres bouge-t-il alors qu’il vient de gagner l’épreuve de force des prisons ? L’explication démographique est la plus solide, même si elle reste une lecture et non un aveu écrit : natalité catholique plus forte, émigration en recul, développement économique des années 1960 qui fixe les populations. Les catholiques représentent 43 % de la population en 1998 contre un tiers à la partition. Le calcul de 1921 s’épuise tout seul. Le temps, patiemment, travaille contre l’édifice.

Le reste s’enchaîne : entrée simultanée de Dublin et de Londres dans la CEE en 1973, qui rend le voisinage obligatoire ; aveu des dirigeants de l’IRA et du Sinn Féin, en 1993, que les armes ne l’emporteront pas ; cessez-le-feu, coups de téléphone personnels de Bill Clinton, déclaration commune de 1995 où les deux États reconnaissent au peuple nord-irlandais le droit de décider lui-même. Une rupture encore, avec l’attentat de Canary Wharf en 1996, quand Londres refuse le Sinn Féin à la table. Puis l’accord du Vendredi saint de 1998 : deux Premiers ministres locaux strictement égaux, et le droit pour chacun de se déclarer irlandais, britannique, ou les deux. Le référendum l’approuve à plus de 71 % au Nord.

Cent ans après, la frontière est passée en mer

La suite a tenu, à peu près. Prisonniers libérés, police reconstruite à parité entre catholiques et protestants, armes déposées dans les années 2000 — avec des dissidents qui continuent de tuer. Le recensement de 2021 donne 42 % de catholiques contre 37 % de protestants, dans une société où la part des sans-religion progresse plus vite que tout le reste. Ceux qui refusaient de choisir un camp sont en train de devenir le premier groupe.

Reste ce paradoxe : après le Brexit, la frontière du marché commun n’a pas été rétablie entre le Nord et le Sud, mais placée en mer, entre l’île et la Grande-Bretagne. Les unionistes se sont retrouvés du mauvais côté d’une ligne qu’ils n’avaient pas demandée, et le printemps 2021 a vu leurs quartiers s’embraser — exactement cent ans après la partition.

Il y a là quelque chose qui dépasse l’Irlande, sans qu’il soit besoin de forcer le trait. Une frontière tracée pour garantir un résultat électoral fonctionne tant que les corps derrière les chiffres restent immobiles. Ils ne le restent jamais. On peut découper une carte ; on ne découpe pas une pyramide des âges. Le conflit nord-irlandais aura coûté environ 3 500 vies pour redécouvrir ce que ses concepteurs savaient déjà en 1921, et qu’ils ont préféré parier contre.

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