Pendant huit siècles, Mantes-la-Jolie n’a possédé ni mine, ni relique majeure, ni université. Elle avait une frontière, et elle l’a monnayée : à chaque fois qu’elle choisit le camp du roi, elle obtient une charte, des privilèges, des exemptions. Puis la frontière disparaît, et la couronne reprend tout, méthodiquement.
Il faut imaginer l’odeur d’abord. Fin juillet 1087, au-dessus de la Seine, les vignes sont arrachées pied par pied, les charpentes s’effondrent, les églises brûlent. L’homme qui a ordonné cela règne sur l’Angleterre depuis vingt et un ans. Guillaume le Conquérant vient de détruire Mantes parce que le roi des Francs y avait installé des ateliers pour battre monnaie. Six semaines plus tard, le duc meurt à Rouen, emporté par une blessure prise pendant cette campagne.
Une petite ville de bord de fleuve, trois mille habitants au mieux de sa forme, et voilà qu’elle coûte la vie au vainqueur d’Hastings. Ce n’est pas un hasard, c’est une position. Mantes n’a jamais eu de mine, de relique célèbre, d’université. Elle avait mieux, et pour un temps seulement : une limite de royaume passait sous ses murs.
Medenta, la limite et la protection
Le nom annonce déjà le programme. Mantes viendrait du latin Medenta, mot qui porte à la fois l’idée de bord et celle d’abri. Bien avant les rois francs, la région sépare deux peuples celtes : les Carnutes, dont le nom a donné Chartres, et les Véliocasses, dont le nom a donné le Vexin. L’archéologie atteste une présence humaine dans les environs dès le Bas-Empire romain — c’est peu, mais c’est solide.
Le reste relève du récit d’antiquaire. Le chroniqueur Chrestien a décrit un temple de Cybèle enfoui sous l’église Saint-Maclou ; une tradition locale fait passer les troupes romaines sur le pont de Limay pendant la guerre des Gaules. Rien ne soutient sérieusement l’un ni l’autre. Ces légendes disent surtout ce dont une ville avait besoin à l’époque où on les a écrites : des ancêtres romains, comme on se fabrique un blason.
La réalité carolingienne est plus modeste : Mantes est un petit port fluvial, rien de plus. Tout bascule en 911, quand la cession aux Vikings de ce qui devient le duché de Normandie installe une frontière à quelques lieues de là. La ville se dote d’une motte castrale — un amoncellement de terre, un fossé, une tour de bois au sommet — probablement au point culminant, là où une maison porte encore aujourd’hui le nom de La Motte. Ce tas de terre est l’acte de naissance de Mantes comme enjeu politique.
1087 : brûler une ville pour une affaire de monnaie
Le mécanisme se met en place une génération plus tôt. Robert le Magnifique, duc de Normandie, aide Henri Ier à monter sur le trône de France ; en échange, il doit recevoir le Vexin. Le Vexin ne vient pas. Mantes, elle, est rattachée au domaine royal à partir de 1077, et Philippe Ier y fait installer des ateliers monétaires. Frapper monnaie n’est pas une opération économique de détail : c’est un acte de souveraineté, un panneau planté à la limite du royaume, lisible par tous ceux qui manipulent les pièces.
Guillaume, fils de Robert, a conquis l’Angleterre mais toujours pas le Vexin. En 1087 il fond sur Mantes et mène ce qu’il faut bien appeler une guerre totale : ville incendiée, vignes arrachées — détruire un vignoble, c’est ruiner une région pour dix ans —, églises abattues. Il y prend la blessure dont il ne se relèvera pas.
Vient ensuite la partie que les Mantais ont le plus racontée, et qui est explicitement une légende : le remords du Conquérant sur son lit de mort, l’or envoyé en quantité telle que les églises ravagées auraient été rebâties entières, dont Saint-Maclou et son Hôtel-Dieu destiné aux pèlerins, aux pauvres et aux orphelins. Cette version a même produit une étymologie : la ville ainsi rebâtie serait devenue la Jolie. Le problème est double. D’abord, rien n’établit ce repentir. Ensuite, l’édifice que l’on invoque n’existe plus : Saint-Maclou remonte bien au XIe siècle, mais elle a été si souvent transformée qu’il n’en subsiste qu’une tour du XVIe siècle. La légende a survécu à la pierre qu’elle prétendait expliquer.
La charte de Louis VI, ou la fidélité mise par écrit
Le fils du Conquérant, Guillaume le Roux, reprend l’ambition paternelle sur le Vexin et se heurte aux Mantais, qui le repoussent : la motte de terre est devenue une forteresse de pierre. On lit parfois la date de 1110 pour cet épisode ; elle est intenable, puisque Guillaume le Roux meurt en août 1100. Ses campagnes réelles dans le Vexin se situent à la toute fin du XIe siècle. Le détail n’est pas de la pédanterie : il montre avec quelle facilité une chronologie locale se recopie sans jamais être vérifiée.
Le tournant vient d’une affaire de famille. Philippe de Mantes, demi-frère de Louis VI le Gros, a tenté d’empêcher son accession au trône, puis a détroussé marchands et gens d’Île-de-France avant de se réfugier dans la forteresse. La population choisit son camp et aide le roi à assiéger le château. Elle sera payée. Louis VI octroie à Mantes une charte communale dont le contenu se lit comme une facture acquittée :
- exemption de la taille ;
- administration autonome ;
- justice rendue sur place ;
- milice propre à la ville ;
- un conseil de douze personnes dirigé par un maire.
Cette dernière ligne a une conséquence inattendue : on connaît quasiment tous les maires de Mantes du XIIe siècle à nos jours. Peu de villes françaises peuvent en dire autant.
Le reste suit, parce que la charte transforme une position militaire en position commerciale. Le détroit de Mantes permet à une bourgeoisie montante de contrôler ce qui remonte et redescend la Seine entre Rouen et Paris : vin, poisson, sel. La hanse de l’eau, taxe payée une seule fois dans leur vie par les bateliers et les marchands, leur ouvre ensuite le fleuve. Seuls les Mantais propriétaires d’une maison ont le droit de vendre du vin. Dès 1400, le hareng de Dieppe compte assez pour que la place principale s’appelle le marché au Hareng.
La ville atteint trois mille habitants, s’entoure d’une enceinte de 2 081 mètres protégeant 23,5 hectares, se donne en 1208 un sceau où figure un chevalier en armes. Sur ce sceau, l’arbre que l’on prend aujourd’hui pour un chêne était à l’origine un pied de menthe — choisi pour la rime avec Mantes. Au XIIe siècle s’élève la collégiale gothique, si proche d’allure de Notre-Dame de Paris qu’on la surnomme sa petite cousine. En 1214, la milice communale part se battre à Bouvines aux côtés de Philippe Auguste. La transaction fonctionne dans les deux sens.
Cent ans de guerre, exactement la même transaction
La guerre de Cent Ans rejoue le scénario, en plus brutal. Prise par les Anglais, Mantes est donnée à Charles le Mauvais, roi de Navarre. Bertrand du Guesclin la reprend en 1364 par la ruse, et les récits se contredisent : un petit groupe déguisé qui se présente aux portes en prétendant fuir des brigands, ou du Guesclin en personne travesti en vigneron. Aucune version ne l’emporte. Ce qui est certain est moins pittoresque : la libération se solde par le pillage de la ville par ses libérateurs.
En 1419 les Anglais reprennent Mantes, et c’est ici que l’ironie devient franche. Henri V Lancastre lance un chantier de modernisation des fortifications, avec des canonnières adaptées à l’artillerie de son temps. Les sept grandes tours fortes de la ville, dont la Tour Saint-Martin toujours debout, sont anglaises. Trente ans plus tard, en 1449, la population mantaise s’empare de cette même Tour Saint-Martin pour aider Charles VII à chasser les occupants — et les anciens droits et privilèges communaux sont rétablis aussitôt. Le marché est nu : la ville se range du côté du vainqueur au bon moment, et présente la note.
Mantes-la-Jolie, capitale provisoire d’un roi sans Paris
Le premier coup de rabot arrive en 1534, et il est révélateur. François Ier ordonne que le maire soit tiré au sort parmi six notables et nomme son propre prévôt : la ville ne rend plus la justice. La frontière normande a disparu depuis trois siècles ; la commune n’a plus grand-chose à vendre.
Les guerres de Religion lui offrent un sursis. En mai 1588, la nuit des barricades chasse Henri III de Paris ; réfugié à Mantes, il fait ajouter des ravelins devant les portes de Chante à l’Oie, aux Saints, des Cordeliers et de Rosny — le tracé de cette dernière se devine encore dans l’aire de jeu du square Brieussel. Puis vient Henri IV, protestant à qui Paris est fermé. En mars 1590 il obtient les clefs de Mantes et en fait sa capitale provisoire. Il y installe des soieries et, depuis la Seine, assiège Paris en coupant ses approvisionnements.
C’est à Mantes qu’il signe en 1591 l’édit de Mantes, qui restaure la tolérance religieuse de 1577. Il ne faut pas le confondre avec l’édit de Nantes, qui viendra sept ans plus tard, en 1598 : deux textes, deux villes, une lettre de différence. C’est à Mantes aussi qu’il décide de se convertir au catholicisme. Et c’est de là qu’il écrit à Gabrielle d’Estrées la phrase que la ville n’a jamais lâchée : Je suis à Mantes, ma jolie. Plus loin dans la même correspondance : cette ville a été autrefois mon Paris, ce château mon Louvre, et ce jardin mes Tuileries.
Voilà donc la seconde candidate à l’origine du surnom, en concurrence directe avec l’or de Guillaume. Il n’y a pas de raison décisive de préférer l’une à l’autre, et je trouve plus honnête de laisser les deux en place : ce que l’on observe, c’est une ville qui a fabriqué son nom avec les deux souverains qui l’ont le plus marquée. Aux Mantais eux-mêmes, Henri IV lâche un compliment d’époque — bons chiens reviennent toujours à leurs maîtres. La compagnie des arquebusiers en a fait un titre de gloire : les Chiens de Mantes ont leurs statues.
Quand la frontière disparaît, les privilèges avec elle
Puis Louis XIV construit Versailles, à trente kilomètres, et se désintéresse de Mantes. La proximité, ici, ne profite pas : elle vide. La population baisse, les privilèges communaux sont retirés un à un, le prix du vin s’effondre, et le roi impose à la ville un hôpital et une garnison à entretenir. En 1739, sur ordre de Louis XV, une grande partie des fortifications médiévales est rasée. On ne détruit pas des remparts utiles.
Ce qui reste, ce sont des embellissements : la fontaine élevée en 1519 place de l’hôtel de ville — celle que l’on voit devant l’Hôtel-Dieu est une copie —, puis le percement en 1767 de la grande rue Royale, l’actuelle rue Nationale, où des hôtels particuliers comme celui de Vendôme, rue Baudin, remplacent les maisons médiévales. La ville se refait une façade au moment précis où elle cesse de compter.
La Révolution française passe presque inaperçue à Mantes, et c’est logique : la rupture avec la couronne était consommée depuis un siècle. Le vrai bouleversement est industriel. La gare est inaugurée en 1846 ; quelques années plus tard elle brûle, incendiée par les bateliers dont les galiots, ces autobus fluviaux de la Seine, sont directement menacés par le rail. Geste inutile, évidemment. L’industrie s’installe quand même : tuilerie à Mantes-la-Ville, papeterie à Gassicourt, cimenteries à Dennemont et Guerville, et avec elles un mouvement ouvrier et syndical puissant. Pendant ce temps Turner, Corot et surtout Maximilien Luce peignent les rives, les îles et les deux tours.
Le XXe siècle facture la position une dernière fois. Mantes est bombardée deux fois : par les Allemands à l’ouverture du conflit, par les Alliés à la Libération. Dès août 1940, des patriotes organisent un embryon de résistance dans un milieu d’ouvriers et de cheminots ; la Bourse du Travail imprime des tracts avec du matériel dissimulé, jusqu’à sa réquisition. Les premiers sabotages datent de mars 1941 : récupération d’armes, incendie des stocks de farine des moulins. En novembre 1943, douze résistants sont arrêtés ; l’un d’eux, responsable d’un groupe de sabotage à la SNCF, est torturé, ne parle pas, et est fusillé. Son silence a protégé une grande partie du réseau local.
Les bombardements de la Libération emportent le pont Perronet, le dépôt SNCF et la voie ferrée, mais aussi la rue Nationale et la place Saint-Maclou : 460 immeubles détruits, plus de 500 morts. Sur les photographies de 1944, la collégiale se dresse presque seule au milieu des ruines. La reconstruction est confiée à une logique d’urgence démographique : le maire Jean-Paul David et l’architecte-urbaniste Raymond Lopez conçoivent le quartier du Val Fourré pour absorber une population qui passe de 15 000 à 42 000 habitants entre 1954 et 1975. On peut discuter longtemps de ce qu’est devenu ce quartier ; on ne peut pas dire qu’il ait été construit sans raison.
En 2023, la collégiale a été entièrement remise à neuf, et la fouille de la place Saint-Maclou, menée dans le cadre d’un projet de rénovation du centre-ville, a livré des sépultures : il y avait peut-être là un cimetière au chevet de l’ancienne tour. Neuf siècles après le passage de Guillaume, on gratte encore le sol pour comprendre ce qui s’est joué là.
Reste la leçon de mécanique, qui n’a rien de moral. Mantes n’a jamais été récompensée pour ce qu’elle était, mais pour ce qu’elle bloquait. Tant qu’elle tenait un verrou — la Normandie, la Seine, la route de Rouen à Paris —, sa fidélité valait une charte, une exemption, un conseil de douze hommes. Le jour où le verrou n’a plus servi, personne n’a pris la peine d’abolir ses droits d’un seul coup : on les a laissés s’user, article par article, règne après règne. C’est un sort que connaissent bien les villes moyennes d’aujourd’hui, dont la valeur tient à une gare, une usine ou un axe — et qui découvrent, quand la ligne se déplace, que rien ne leur était dû.