Conquête de l’Ouest : ce que les westerns ont effacé

Le western a fixé une image du Far West : un cow-boy blanc armé jusqu’aux dents, une ville sans loi, un raid indien. Ce décor a existé — dans quelques villes minières californiennes, pendant quelques années. La conquête de l’Ouest, elle, a duré près d’un siècle et s’est jouée dans des traités, des lois foncières et des gares.

Le 22 avril 1889, à midi, environ cinquante mille personnes attendent alignées sur une ligne tracée à travers la prairie, à la lisière du territoire indien d’Oklahoma. Au signal, elles s’élancent. À cheval, en chariot, à pied. Il ne s’agit pas de tirer sur qui que ce soit : il s’agit de planter un piquet sur une parcelle et de courir la faire enregistrer avant le voisin. Le soir même, à un endroit encore vide au matin, il y a des rues tracées, un embryon d’administration et, selon les comptes rendus de l’époque, dix mille habitants avant le coucher du soleil. La ville s’appelle Oklahoma City.

Cette scène-là, le cinéma ne l’a presque jamais filmée. Elle raconte pourtant bien mieux la conquête de l’Ouest que le duel au revolver devant le saloon. Une course administrative. Un cadastre. Une file d’attente. Le Far West que nous avons tous en tête — le cow-boy blanc armé jusqu’aux dents, la ville sans loi, le raid indien sur le convoi — n’est pas une pure invention. C’est un décor réel, mais réduit : celui de quelques villes minières, sur quelques années, à l’intérieur d’une conquête qui en a duré près de cent.

Ce que le western filme réellement : la Californie de 1849

L’or est découvert en janvier 1848 à la scierie de Sutter, sur l’American River. La date est attestée par les archives californiennes, et il vaut la peine de le préciser : les récits de seconde main la font glisser de plusieurs années, jusqu’à 1840 parfois. La nouvelle met des mois à faire le tour du monde. C’est en 1849 que des dizaines de milliers de migrants débarquent, venus de l’Est américain, du Mexique, du Canada et d’Europe.

Ce qui se passe alors ressemble beaucoup à l’imagerie du western, et pour cause. Les villes sortent de terre en quelques semaines. Le ravitaillement ne suit pas. L’administration n’existe pas encore : ni tribunal, ni prison, ni shérif nommé par qui que ce soit. Les femmes ne représentent que 8 % de la population. La justice est rendue par des tribunaux populaires improvisés, dont les peines sont rarement équitables et souvent définitives. Les pendaisons y sont fréquentes, et elles frappent d’abord les minorités : Amérindiens, Afro-Américains, Mexicains, Chinois.

Voilà le décor que le cinéma a pris pour le Far West tout entier. D’autres ruées suivront, vers l’or puis vers l’argent, jusqu’à la fin des années 1880. Mais rapportées au siècle de la conquête, ces flambées minières sont un épisode. Spectaculaire, désordonné, photogénique — et donc raconté mille fois, pendant que le reste ne l’était pas.

La conquête de l’Ouest a duré près d’un siècle

En 1776, les États-Unis, ce sont treize colonies serrées sur la côte atlantique. Leur frontière occidentale, ce sont les Appalaches. Tout le reste du continent appartient encore, sur le papier, aux Britanniques, aux Espagnols et aux Français. Il faudra cent trente ans pour aller de là au Pacifique et fermer le dossier.

Le mécanisme n’a rien de romanesque : c’est une procédure. L’ordonnance du Nord-Ouest, en 1787, fixe la manière dont un territoire peut devenir un État à part entière et entrer dans l’Union. Le Kentucky, détaché de la Virginie en 1792, est le premier État au-delà des Appalaches ; le Tennessee suit en 1796. Puis vient le coup de théâtre foncier : en 1803, l’achat de la Louisiane à la France, pour quinze millions de dollars, double d’un trait de plume la surface du pays. Le territoire est immense, très peu peuplé, majoritairement habité par des hispanophones et des francophones catholiques — son intégration sera longue et difficile. L’année suivante, l’expédition Lewis et Clark remonte le Missouri, franchit les Rocheuses et atteint le Pacifique, ce qui appuie la revendication américaine sur l’Oregon, alors britannique et vivant de la traite des fourrures.

La suite tient dans une série d’actes juridiques et de rapports de force. La guerre de 1812 contre le Royaume-Uni, menée pendant que Londres est mobilisé contre Napoléon, ne déplace pratiquement aucune frontière mais fixe celle du Canada et accorde aux Américains une occupation partagée de l’Oregon. La Floride est acquise en 1819. La doctrine Monroe, en 1823, interdit toute nouvelle intervention européenne sur le continent en échange du désintérêt américain pour les affaires d’Europe. Au Texas, devenu mexicain après l’indépendance de 1821, les colons venus des États-Unis forment les quatre cinquièmes de la population ; ils tentent une première sécession dès 1826, se soulèvent en 1835 quand Mexico veut stopper l’immigration, obtiennent une république indépendante que le Mexique ne reconnaîtra jamais, et rejoignent l’Union en 1845. Washington propose ensuite d’acheter la Californie et le Nouveau-Mexique ; faute de réponse, il masse des troupes à la frontière. Le Mexique attaque une patrouille sur un territoire contesté, la guerre éclate, et les États-Unis annexent tout le nord mexicain — le futur Colorado, Nevada, Utah, Arizona, Nouveau-Mexique et Californie. En 1846, Londres cède l’Oregon.

Tout cela porte un nom à l’époque : la destinée manifeste, l’idée d’une mission providentielle consistant à porter la démocratie et la civilisation d’un océan à l’autre. Ce n’est pas un habillage rhétorique après coup ; c’est la grille de lecture avec laquelle des gens sincères comprennent leur propre action, et sans elle on ne comprend ni les traités signés ni ce qui est fait aux peuples déjà présents.

Le cow-boy : un journalier qui empruntait son cheval

Le mot se traduit simplement : vacher, bouvier. C’est un ouvrier agricole. Son travail consiste à rassembler des troupeaux retournés à l’état sauvage après le retrait espagnol du Mexique, puis à les convoyer vers les centres commerciaux du Mississippi, et plus tard vers la Californie enrichie par l’or. Les routes du bétail partent surtout du Texas et montent vers les grands abattoirs de Chicago et de Cincinnati. Techniquement, professionnellement, culturellement, ces hommes sont les héritiers directs des vaqueros mexicains — la selle, le lasso, le vocabulaire, tout vient de là.

Le portrait réel est loin du mythe. Le métier est mal payé et peu considéré. Une part importante de ceux qui l’exercent sont mexicains, métis ou noirs. Peu ont les moyens de s’acheter une arme ou même un cheval : quand ils en ont, ce sont le plus souvent ceux que l’employeur leur prête. Quant au danger principal du convoyage, ce n’est pas le raid indien de l’affiche. C’est le troupeau lui-même. Un coyote, un orage, un feu de prairie, et plusieurs milliers de bêtes partent en débandade dans le noir.

Le cinéma commet en outre une confusion permanente entre deux types de villes. Les villes minières, on l’a vu, sont violentes et mal tenues. Les villes à bétail, elles, sont administrées : le port d’armes y est généralement interdit, les lieux de débauche sont cantonnés à un quartier séparé, et les homicides y sont rares. La fusillade d’OK Corral, à Tombstone, le 26 octobre 1881, a duré une trentaine de secondes et fait trois morts. Elle est célèbre précisément parce qu’elle est exceptionnelle. Le western en a fait la routine d’une époque.

Le chemin de fer met fin à tout cela. Dès lors qu’un wagon frigorifique ou un convoi de bestiaux fait le trajet, les grandes migrations de bétail n’ont plus de raison d’être. Beaucoup de cow-boys se sédentarisent, finissent garçons d’écurie ou paysans. Le métier le plus filmé de l’histoire américaine a duré, sous sa forme mythique, à peine une génération.

Ce qui a vraiment ouvert l’Ouest : une loi et un rail

Le Homestead Act est voté en 1862, en pleine guerre de Sécession, ce qui en dit long sur l’importance que le gouvernement fédéral accorde alors à l’Ouest. Il permet à quiconque — citoyen américain ou non, ce point est essentiel — de revendiquer un terrain à condition d’y avoir vécu plus de cinq ans. Des migrants européens s’installent en masse, de préférence près des voies ferrées. Après 1865, Washington subventionne massivement le développement de l’Ouest : communications, administration, transports, industrie, armée.

Le rail, lui, écrase les distances. Le Pony Express, créé en 1860, reliait l’Est à l’Ouest en dix jours ; il devient inutile un an et demi plus tard, quand le télégraphe joint les deux côtes. En 1869, la première ligne transcontinentale ramène le trajet à une semaine, dans des conditions de confort et de sécurité sans commune mesure avec la piste en chariot. Les compagnies s’en servent aussitôt comme argument publicitaire pour attirer les colons, et la même ligne transporte dans l’autre sens les produits manufacturés de l’Est.

Alors arrivent les femmes et les enfants, et avec eux le besoin d’écoles, d’églises, d’institutions. C’est le moment où l’Ouest cesse d’être un campement pour devenir un pays. Dans les années 1890, il est considéré comme entièrement colonisé et administré par le gouvernement fédéral. En 1907, la réunion des territoires indiens et des territoires colonisés donne l’État d’Oklahoma, et l’affaire est close. Il faudra attendre 1959 pour que l’Alaska, la « dernière frontière », devienne à son tour un État.

Les Amérindiens n’ont jamais formé un bloc

Le tipi, les plumes, la chasse au bison : ce portrait est exact, et il ne concerne que les peuples des grandes plaines. Les Amérindiens de Californie, des Rocheuses ou du nord du Mexique ont des langues, des économies et des habitats entièrement différents. Les Pueblos, par exemple, sont des cultivateurs sédentaires vivant dans des maisons en dur à plusieurs étages et plusieurs pièces — l’inverse exact du nomade à cheval de l’imagerie.

L’hostilité initiale est un autre contresens. Beaucoup de tribus commencent par commercer avec les colons : les Cheyennes et les Nez-Percés échangeaient des fourrures. Ce sont l’afflux démographique, puis l’expulsion vers des réserves toujours plus petites et plus lointaines, qui provoquent les guerres. L’Indian Removal Act de 1830 organise l’évacuation ; l’Indian Intercourse Act crée en 1834 la réserve de l’Oklahoma, où des milliers de personnes sont déplacées de force — c’est la piste des Larmes. Plus tard viennent les guerres apaches, où l’armée américaine pratique la terre brûlée : bétail abattu, maisons et champs incendiés au fur et à mesure de l’avancée. Les Navajos sont déportés dans l’est du Nouveau-Mexique en 1864. La reddition de Geronimo, en septembre 1886, met un terme au conflit dans la région — on lit parfois 1866 dans des résumés rapides, c’est une erreur de vingt ans.

Il n’y a pas davantage un camp indien face à un camp blanc. Des tribus s’allient aux Américains contre des tribus rivales : les Utes prêtent main-forte contre les Navajos. Des Amérindiens servent d’éclaireurs et d’interprètes dans l’armée. À l’inverse, certains groupes attaquent des colons qui ne leur avaient rien fait. Les Black Hills résument à eux seuls le mécanisme : le traité de Fort Laramie de 1868 garantit ces terres aux Sioux, des prospecteurs d’or y pénètrent en violation directe de l’accord, les Sioux prennent les armes et remportent plusieurs batailles sous la conduite de Sitting Bull et de Crazy Horse. L’armée reprend malgré tout la réserve par la force. La paix signée, le gouvernement saisit les terres, les morcelle et les ouvre à la colonisation. Des victoires militaires bien réelles n’ont rien empêché.

Reste la cause principale de l’effondrement démographique, et elle n’est pas militaire. Ce sont les maladies importées d’Europe, puis les déportations, qui font fondre les populations amérindiennes. Sur l’ampleur exacte de cet effondrement, les historiens ne s’accordent pas : les estimations de la population du continent avant contact varient d’un facteur cinq selon les méthodes, et le débat reste ouvert. Ce qui est attesté, en revanche, c’est le sens de la courbe et son enchaînement avec l’ouverture de chaque nouveau territoire à la colonisation.

Pourquoi la légende est née avant la fin de l’histoire

C’est peut-être le plus intéressant. Le mythe du Far West n’a pas été fabriqué longtemps après coup, par nostalgie : il a été fabriqué pendant. Les romans à quatre sous inondent l’Est dès les années 1860. Le spectacle itinérant de Buffalo Bill, à partir de 1883, met en scène des attaques de diligence et des cavaliers indiens devant des foules européennes — certains des figurants avaient réellement combattu quelques années plus tôt. En 1893, l’historien Frederick Jackson Turner prononce à Chicago une conférence restée célèbre sur la fermeture de la frontière et sur ce qu’elle aurait forgé du caractère américain. Le cinéma n’a plus eu qu’à hériter d’un décor déjà monté.

Il y avait à cela une raison très concrète : une conquête faite de bureaux d’enregistrement, d’ordonnances territoriales et de contrats ferroviaires ne se vend pas. Une conquête faite de duels, si. Et le mythe rendait un second service, moins avouable : il transformait une opération d’État en aventure individuelle, ce qui dispensait de regarder de trop près qui avait signé quoi, et rompu quoi.

Ce que l’épisode éclaire de notre époque n’a rien à voir avec les cow-boys. C’est la vitesse à laquelle un récit produit en même temps que l’événement peut recouvrir l’événement lui-même, et tenir cent cinquante ans contre les archives. Les images ont gagné la partie sur les documents avant même que les documents soient classés. On aurait tort de croire que cela ne peut plus arriver.

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