Liberté de la presse : deux mille ans de balancier français

Le 17 janvier 1800, un arrêté supprime soixante journaux parisiens en une matinée. Onze ans plus tôt, la Déclaration des droits de l’homme proclamait que tout citoyen pouvait parler, écrire et imprimer librement. Entre ces deux dates tient le mouvement qui gouverne, depuis vingt siècles, toute l’histoire de la liberté de la presse en France.

Le 17 janvier 1800 — 27 nivôse an VIII — le gouvernement consulaire publie un arrêté d’une brièveté saisissante. Sur les soixante-treize journaux politiques qui paraissent alors à Paris, treize sont autorisés à continuer. Soixante titres disparaissent aussitôt, sans procès, sans autre motif que la volonté du Premier consul.

Onze ans plus tôt, l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen posait que la libre communication des pensées et des opinions figure parmi les droits les plus précieux de l’homme, et que tout citoyen peut donc parler, écrire et imprimer librement. Onze ans. C’est à peu près la durée qu’a tenue, en France, chacune des grandes ouvertures de la presse avant qu’un pouvoir ne vienne la refermer.

Ce n’est pas une bizarrerie napoléonienne, c’est un rythme. Et le plus instructif n’est pas la liste des censures : c’est la manière dont chaque époque a inventé la sienne, rarement sous son propre nom.

Avant l’imprimerie, informer était déjà une prérogative d’État

L’idée que le journalisme serait né avec l’imprimerie est commode et fausse. Dès le IIe siècle avant notre ère, Rome affiche dans la rue les acta diurna, « les faits du jour » : mariages, divorces, naissances, décès, annonces de spectacles. En 59 avant J.-C., Jules César autorise la publication des comptes rendus des séances du Sénat — Suétone le rapporte dans sa vie du dictateur. Un habitant de Rome peut lire sur un mur ce que les sénateurs ont dit la veille.

Reste à mesurer ce que cela signifie, et ce que cela ne signifie pas. Le contenu est filtré : dans chaque ville, le préfet valide les feuilles avant leur diffusion en province. L’information publique existe donc quinze siècles avant Gutenberg, mais elle naît sous tutelle. Le geste fondateur n’est pas la liberté d’informer, c’est l’autorisation d’informer.

Le VIe siècle byzantin en donne l’illustration la plus troublante. Procope de Césarée, historien attitré de l’empereur Justinien, rédige sept tomes d’une Histoire des guerres parfaitement conforme aux attentes du palais. Puis, en secret, le même homme écrit un pamphlet féroce contre l’empereur, l’impératrice Théodora et leur entourage. Il ne le publie jamais. Le texte, connu sous le nom d’Anecdota — l’Histoire secrète — est mentionné par la Souda, l’encyclopédie byzantine compilée autour de l’an mille, puis retrouvé au XVIIe siècle dans les collections du Vatican et imprimé en 1623, près de mille ans après sa rédaction.

Ce qui est attesté : les deux textes existent, et l’attribution à Procope fait consensus chez les byzantinistes. Ce qui relève de la reconstitution : ses motivations. Rancune personnelle, sincérité tardive, prudence d’un courtisan qui prépare l’après-Justinien ? Aucun document ne tranche. Une chose est sûre en revanche : il a gardé le pamphlet dans un tiroir, ce qui en dit long sur le risque encouru.

1539-1674 : le monopole plutôt que le silence

L’imprimerie ne libère pas l’information, elle la rend dangereuse. Aux XVe et XVIe siècles apparaissent les libelles, feuilles pliées en quatre, vendues sous le manteau ou placardées la nuit, souvent très dures envers les puissants. La réponse royale tombe le 13 novembre 1539 : François Ier promulgue un édit qui lui réserve l’usage exclusif de l’affichage.

Le texte annonce que le contrevenant sera « châtié corporellement ». On répète volontiers que cela voulait dire le bûcher. Prudence : la peine du feu existe bel et bien au XVIe siècle pour les écrits jugés hérétiques — l’imprimeur Étienne Dolet est brûlé place Maubert en 1546 — mais l’édit de 1539 ne l’énonce pas. Retenons ce qui est certain : placarder une feuille sans autorisation devient une affaire royale, alors que le prix du papier limitait déjà ces textes à de tout petits tirages. La censure achève ce que le coût avait commencé.

La suite montre que le pouvoir français a presque toujours préféré contrôler qu’interdire. La première gazette hebdomadaire imprimée au monde paraît en 1605 à Strasbourg, alors ville d’Empire. La France répond en 1610 avec le Mercure françois, un gros volume annuel qui récapitule l’actualité de l’année écoulée : avec un an de retard, ce n’est plus de l’information, c’est de l’archive. Puis vient 1631 et La Gazette, quatre pages hebdomadaires consacrées à la politique et à la diplomatie.

On en fait volontiers l’acte de naissance d’une presse française naissante et libre. C’est le contraire. Richelieu en fait un instrument de propagande : il garantit au propriétaire et à ses successeurs le monopole de l’information politique, avec le soutien financier de l’État et l’accès aux nouvelles officielles. Un journal unique, subventionné, alimenté par le pouvoir qu’il est censé décrire — la formule tient davantage du bulletin que du journal. En 1674, Louis XIV verrouille le reste : aucun libraire ne peut plus publier un ouvrage sans autorisation préalable.

La Fronde : quatre ans sans censure, et ce qui en sort

Il existe une exception, et elle est spectaculaire. En 1648 éclate la Fronde. Anne d’Autriche est régente, Louis XIV a dix ans, et le cardinal Mazarin concentre toutes les haines. Pendant près de quatre ans, ses adversaires publient les mazarinades. La bibliographie de référence, dressée au XIXe siècle par Célestin Moreau, en recense plus de quatre mille. Chansons, dialogues burlesques, faux testaments, satires en vers : la qualité littéraire est très inégale, le ton est neuf.

Le détail décisif est ailleurs. Aucune répression organisée ne frappe les auteurs. Quatre mille textes insultent le chef du gouvernement et la machine judiciaire ne se met pas en marche. Pourquoi ? L’explication la plus économique — probable, pas documentée — est qu’un État occupé à survivre à une guerre civile n’a ni le temps ni les moyens de poursuivre des pamphlétaires. Ce trou de quatre ans dans la censure laisse pourtant quelque chose de durable : la moquerie comme arme politique, dont Le Canard enchaîné sera trois siècles plus tard l’héritier assumé.

Le reste du siècle invente des formes, pas des libertés. Le reportage apparaît dans la seconde moitié du XVIIe siècle : en 1678, Alexandre Olivier Exquemelin publie son Histoire des aventuriers qui se sont illustrés dans les Indes, récit de première main sur les flibustiers, aussitôt traduit en plusieurs langues. Le Mercure galant, mensuel mondain d’environ 350 pages, raconte mariages, toilettes et intrigues de cour : l’ancêtre du magazine people a trois siècles et demi.

Et la censure produit son effet classique, elle délocalise. Après la révocation de l’édit de Nantes en 1685, une partie des quelque 800 000 protestants du royaume s’exile ; les estimations courantes tournent autour de 200 000 départs, vers les Provinces-Unies, l’Angleterre, la Suisse, l’Allemagne. De là partiront des journaux en langue française, hostiles au roi, qui rentrent en France par abonnement. Pendant ce temps l’Angleterre abolit le Licensing Act en 1695 et voit naître les deux premiers quotidiens du monde, le Norwich Post en 1701 et le Daily Courant en 1702. Le premier quotidien en langue française, la Feuille d’avis de Neuchâtel, paraît en 1738 — en Suisse. Il faudra attendre 1777 pour voir le Journal de Paris, cantonné aux faits divers et à la culture : le politique reste la chasse gardée de La Gazette.

1789 : la liberté conquise, puis reprise deux fois en quinze ans

La Révolution ouvre les vannes d’un coup. Les titres se multiplient, le dessin de presse et la caricature explosent — après la fuite de Varennes en 1791, des estampes montrent la famille royale en pourceaux ramenés à l’étable, ce qu’aucun graveur n’aurait osé imprimer deux ans plus tôt sans risquer les galères.

Le retour de bâton vient de la Révolution elle-même. Sous la Terreur, des journalistes sont guillotinés ; Camille Desmoulins, plume parmi les plus lues de 1789, monte à l’échafaud en avril 1794 pour avoir réclamé, dans Le Vieux Cordelier, la clémence. Puis vient l’arrêté de 1800 et ses soixante suppressions, l’Empire, la surveillance des imprimeurs.

Il faut attendre 1819 et les lois de Serre, sous Louis XVIII, pour que le contrôle du contenu avant publication disparaisse. Le compromis est instructif : plus d’examen préalable, mais le nom du propriétaire doit figurer sur le journal, l’outrage au roi reste puni — et surtout, les délits de presse passent devant un jury de citoyens tirés au sort plutôt que devant des magistrats nommés. Le pouvoir ne renonce pas à punir, il accepte de ne plus juger seul.

Cela ne dure pas. La censure revient dès 1820, puis Charles X signe le 25 juillet 1830 des ordonnances qui suspendent la liberté de la presse. Les journalistes protestent, Paris se soulève, et en trois journées le roi perd son trône. Un décret contre les journaux avait déclenché une révolution : rares sont les démonstrations aussi nettes du poids politique de la presse.

1881, 1914, 1940 : le balancier ne dépend pas du régime

La loi du 29 juillet 1881 est le point haut. Elle affirme que l’imprimerie et la librairie sont libres, crée le droit de réponse, définit le délit de diffamation ; elle reste aujourd’hui le socle du droit français de la presse. L’école obligatoire de Jules Ferry, votée dans les mêmes années, fournit les lecteurs. Au début des années 1900, la presse française est la plus riche et la plus lue du monde, avec des tirages qui se comptent en millions. C’est là que se joue l’affaire Dreyfus, quand Émile Zola publie le 13 janvier 1898 sa lettre ouverte au président Félix Faure, dont le titre, « J’accuse », est trouvé par Clemenceau. Un article coupe le pays en deux.

Puis la République fait ce que les monarchies faisaient. Dès août 1914, la liberté de la presse est suspendue : contrôle avant publication rétabli, autorité militaire autorisée à interdire un titre. Le motif officiel est de ne rien livrer à l’ennemi ; le motif officieux, largement documenté depuis, est d’étouffer les critiques sur la conduite de la guerre. Les lecteurs voient paraître des journaux troués de blancs. C’est de cette exaspération que naît Le Canard enchaîné en 1915. Le syndicat des journalistes est créé le 10 mars 1918, et l’on commence à parler de protection des sources. La censure n’est levée qu’en 1919.

L’entre-deux-guerres professionnalise le métier plus qu’il ne l’affranchit : Albert Londres parcourt le monde pour raconter le bagne, les asiles et les coulisses du sport, la radio fait naître l’interview comme dialogue, la loi Brachard de 1935 crée le statut de journaliste professionnel, les premières cartes de presse sont distribuées en 1936. Puis vient l’Occupation, où la censure prend sa forme la plus efficace : le rationnement. Les titres installés sont interdits ou récupérés, seuls les journaux collaborationnistes obtiennent du papier, et une presse clandestine s’organise malgré tout. La pénurie bride encore les publications plusieurs années après la Libération, jusqu’à la fin des années 1940, quand les tirages repassent le million. L’Agence France-Presse, elle, est créée en 1944.

Ce que la technique déplace, et ce qu’elle ne règle pas

Le XIXe siècle a pourtant tout changé, matériellement. En 1835, un banquier, Charles-Louis Havas, fonde à Paris l’Agence des feuilles politiques, correspondance générale : la première agence de presse au monde, future agence Havas, dont l’AFP est un siècle plus tard l’héritière. Pour transporter les nouvelles, elle utilise d’abord des pigeons voyageurs, avant de basculer en une génération vers le télégraphe et le morse. En 1836, Émile de Girardin introduit la publicité dans son journal et peut en diviser le prix de vente ; la formule est copiée partout. En 1845, la rotative permet de tirer des dizaines de milliers d’exemplaires en une nuit.

Chaque saut technique abaisse le coût de l’accès et déplace la même question : qui paie ? Girardin a fait payer l’annonceur pour soulager le lecteur, ce qui a démocratisé le journal et créé une dépendance nouvelle. Le mécanisme n’est pas si loin de celui de Richelieu subventionnant La Gazette — autre bailleur, même point de fragilité.

Le reste du XXe siècle suit la même courbe. Le photojournalisme commence pendant la Première Guerre mondiale, contrairement à ce qu’on lit souvent, mais ne trouve son public que pendant la Seconde ; en 1947, Robert Capa fonde avec Henri Cartier-Bresson et quelques autres l’agence Magnum, qui impose un droit de regard des photographes sur l’usage de leurs images — Capa, lui, meurt en reportage pendant la guerre d’Indochine. Le premier journal télévisé français est diffusé le 29 juin 1949 ; vingt ans plus tard, près de 60 % des foyers sont équipés et le rendez-vous de vingt heures s’impose. Internet frappera de plein fouet, à partir des années 2000, ceux qui n’auront pas pris le virage.

Faut-il en conclure que la liberté de la presse n’a jamais été aussi solide qu’aujourd’hui ? Un chiffre invite à la nuance : au classement de Reporters sans frontières de 2014, la France figurait au 39e rang mondial, loin derrière plusieurs de ses voisins européens, alors même qu’elle vit sous la loi de 1881. Un pays peut disposer d’un excellent texte et se retrouver au milieu du tableau.

C’est peut-être la leçon la plus utile de ces vingt siècles, et elle n’a rien de moral. La censure ne revient presque jamais sous son nom. Elle revient comme monopole accordé à un ami du pouvoir, comme subvention, comme rationnement du papier, comme nécessité militaire, comme dépendance économique envers ceux qui financent. Chaque fois, l’argument paraît raisonnable sur le moment. Puisque aucune ouverture n’a jamais tenu très longtemps sans être reprise d’une manière ou d’une autre, la question qui vaut n’est pas de savoir si la liberté de la presse est acquise : c’est de repérer sous quelle forme, à notre époque, la reprise se présente.

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