Le 15 avril 1847, deux navires français bombardent les forts de Đà Nẵng au nom d’un traité que le Đại Nam n’avait jamais signé. Derrière ce coup de canon, un contresens de droit international entre deux mondes qui ne donnaient pas le même sens au mot tribut. Quatre-vingts ans plus tard, la colonie la plus rentable de l’empire affamait ses campagnes.
Deux navires. Pas un de plus. Le 15 avril 1847, une escadre française minuscule ouvre le feu sur les forts de Đà Nẵng, le port qui commande la route de Huê, capitale du royaume du Đại Nam. Le motif tient en une ligne de dépêche : le Đại Nam aurait rompu le traité de Huangpu. Ce traité, la France l’a bien signé en 1844 — mais avec la Chine. Les Vietnamiens, eux, ne l’ont jamais signé.
Tout le reste découle de là. La conquête, les protectorats, l’Union Indochinoise, la Régie de l’Opium, les bagnes de Poulo-Condore. On raconte presque toujours l’Indochine française par sa fin, celle des années 1946-1954. Elle se comprend mieux par son commencement : un malentendu juridique commis à dix mille kilomètres, entre deux mondes qui n’employaient pas les mêmes mots pour dire la même chose.
Un tribut pris pour une vassalité
Voici ce qui est attesté. Depuis des siècles, les souverains du Đại Nam envoient un tribut à l’empereur de Chine. Ils reconnaissent par là une hiérarchie, un ordre du monde dont Pékin occupe le centre. C’est un rituel, doublé d’un permis de commercer. Ce n’est pas une délégation de souveraineté.
Voici ce que les Français en font. Dans le vocabulaire juridique européen du XIXe siècle, le vassal est engagé par ce que signe son suzerain. Si le Đại Nam est vassal de la Chine, alors un traité conclu avec Pékin le lie aussi. Or la Chine venait justement d’en signer trois, sous la contrainte : Nankin en 1842 avec les Britanniques — Hong Kong y change de mains —, Wangxia en 1843 avec les Américains, Huangpu en 1844 avec la France. Les ports asiatiques s’ouvraient à coups de canon.
Le traité de Huangpu, la France ne l’avait d’ailleurs obtenu qu’à moitié. L’ambassadeur Théodose de Lagrené, envoyé en Chine en 1843, réclamait deux choses : une concession territoriale sur le modèle de Hong Kong, et la fin des persécutions contre les missionnaires catholiques, présentés à Paris comme d’utiles agents d’influence. Il n’obtient que le second point. Trois ans plus tard, ce second point servira de motif de guerre contre un pays tiers.
Erreur sincère ou prétexte commode ? Il faut être honnête : on ne tranche pas. Les marins et les diplomates de l’époque n’ont pas laissé d’aveu. On peut plaider la méconnaissance réelle du système tributaire asiatique, alors mal compris en Europe. On peut plaider aussi qu’un milieu colonial, missionnaire et commercial, avait tout intérêt à cette lecture précise. Les deux hypothèses se défendent, aucune n’est démontrée. Ce qui est certain, c’est le résultat.
Une conquête interrompue par une barricade parisienne
Le bombardement de 1847 ne débouche sur rien. Non pas grâce à une résistance vietnamienne, mais à cause d’une émeute à Paris. En février 1848, la monarchie tombe, la Seconde République s’installe, et les projets coloniaux s’arrêtent net. Une guerre lancée sur un contresens s’interrompt sur une barricade, à dix mille kilomètres du théâtre d’opérations.
Elle reprend en 1852, avec la fondation du Second Empire. En 1856, la France entre aux côtés des Britanniques dans la Seconde Guerre de l’opium. En 1859, après de nouvelles exécutions de missionnaires — dont des Espagnols venus des Philippines — sous l’empereur Tự Đức, une expédition débarque à Đà Nẵng : infanterie de marine française, chasseurs tagals espagnols et philippins. Une petite croisade à trois drapeaux. Elle marche sur Huê. Et elle échoue.
Pourquoi ? Parce que la citadelle de Huê a été fortifiée façon Vauban par des ingénieurs et des officiers de marine français. Sous Louis XVI, ces techniciens avaient aidé les princes Nguyễn à l’emporter dans une guerre civile ; la dynastie monte sur le trône en 1802 et s’installe à Huê. Soixante-dix ans plus tard, la France bute sur les murs qu’elle a dessinés. L’expédition renonce et se rabat vers le sud, sur Sài Gòn, qui tombe sans peine. En 1860, la Seconde Guerre de l’opium s’achève : Français et Britanniques signent un traité de libre-échange et se partagent la péninsule, l’ouest aux uns, l’est aux autres. Le traité de Saigon, en 1862, arrache un port franc et une part de la Cochinchine, qui devient colonie française en 1867.
Le fleuve qui n’allait nulle part
Il faut comprendre ce que la France cherche vraiment : pas le Viêt Nam, mais la Chine. Ses métaux, sa soie, sa clientèle immense. L’Indochine n’est d’abord qu’un couloir, et le nom le dit sans détour — « Indochine » est un mot occidental qui ne désigne rien d’autre que l’espace situé entre l’Inde et la Chine. Un espace couvert à 95 % de montagnes et de jungles, habité par des Birmans, des Siamois, des Khmers et des Vietnamiens qui n’avaient jamais eu l’idée de se penser ensemble.
Le couloir rêvé, c’est le Mékong. À partir de 1866, l’expédition d’Ernest Doudart de Lagrée et de Francis Garnier le remonte depuis Sài Gòn, persuadée de tenir une autoroute fluviale vers le Yunnan. En chemin, elle tombe sur Angkor et sur les temples khmers : c’est la découverte qui restera dans les manuels. Mais le verdict sur le fleuve est sans appel. Le Mékong n’est pas navigable. La stratégie s’effondre.
Elle ne recule pas pour autant : elle se déplace. Les mêmes explorateurs repèrent plus au nord le Fleuve Rouge, au Tonkin, avec Hà Nội sur son cours et le port de Hải Phòng à son embouchure. Voilà la vraie porte du Yunnan. Dès 1870, on parle d’ajouter Hà Nội à Sài Gòn. Il faudra donc conquérir une province de plus, puis une autre : la « France d’Asie » se constitue par étapes, de 1858 à 1907.
Restait un obstacle que Paris n’a jamais bien vu. Pour atteindre le Mékong, il fallait le Cambodge ; le roi Ang Duong y était favorable, il cherchait un contrepoids à ses voisins. Mais il était tributaire du Siam, et le roi Rama IV oppose au consul Charles de Montigny, à Bangkok, un refus sans appel. Trois souverainetés pour une seule ambition commerciale. Un détail résume la logique du système : bien avant la prise du Tonkin, une ligne à vapeur subventionnée reliait déjà Marseille à Sài Gòn en 34 jours, prolongée vers Shanghai et Yokohama. L’argent public payait la route ; la conquête suivrait.
1885 : la conquête devient guerre civile
En 1885, Huê tombe. Le régent Tôn Thất Thuyết n’attend pas l’occupation : il emmène le jeune empereur Ham Nghi dans les montagnes du nord et lance de là l’« Appel au Roi », un ordre de révolte générale. La position est choisie avec soin. La Chine dans le dos. Comme alliés, les seigneurs thaïs de la Rivière Noire et les Pavillons Noirs, ces bandes chinoises installées le long de la frontière. Et des négociants cantonnais qui fournissent de l’armement moderne. Depuis les Hauts Plateaux, les insurgés coupent la route de la Chine et razzient les plaines du Fleuve Rouge.
La réponse française est militaire, mais surtout politique. Le commandant Pennequin formule en 1888 la doctrine qui change tout : qui tient la montagne tient les plaines. Il rallie les douze principautés thaïes, repousse les Pavillons Noirs en Chine, arme les villages de la Haute-Région, lève des tirailleurs, des partisans, des montagnards. Autrement dit, il retourne contre l’insurrection les fractures internes du pays.
C’est là que le récit se complique, et c’est là qu’il devient intéressant. Une partie des mandarins choisit la collaboration et traque les rebelles à la tête de milices vietnamiennes. La guerre coloniale se double d’une guerre civile vietnamienne, arbitrée par un tiers. Les Français, de leur côté, changent les souverains comme on change de préfet : Ham Nghi est désavoué dès 1885 et remplacé par Đồng Khánh ; on installera plus tard sur le trône Thành Thái, âgé d’à peine dix ans.
Ham Nghi est capturé puis exilé à Alger en 1888. Un empereur d’Asie déporté en Afrique du Nord, d’une colonie française à une autre, pendant qu’un autre règne à sa place : il n’existe pas d’image plus exacte de ce que le mot protectorat recouvrait. La résistance des mandarins s’éteint avec la mort de Hoàng Hoa Thám, en 1911.
« La perle de l’empire » et la colonne manquante
En 1887, l’Union Indochinoise unifie colonie, protectorats et principautés sous une capitale unique, Hà Nội, et un gouverneur général aux pouvoirs sans cesse élargis — le travail administratif de Jean-Louis de Lanessan est resté comme le moment où l’ensemble prend forme. En 1898, le Guangzhouwan est même pris à bail pour 99 ans, sur la côte chinoise. Le résultat est un objet politique étrange : 736 000 km², contre 550 000 pour la France elle-même, avec une population massée sur à peine 8 % du territoire. Cinquante-quatre ethnies pour le seul Viêt Nam. Et, en 1931, 21 millions d’habitants — dont 15 millions de Vietnamiens et 350 000 Chinois — encadrés par 42 000 Européens. Un colon pour 544 colonisés.
Ce que la colonisation apporte est attesté et il serait malhonnête de le taire : la médecine pastorienne, la vaccination, la prévention, un encadrement sanitaire. La mortalité recule et la population passe de 16 à 21 millions en vingt-cinq ans, entre 1906 et 1931. L’Union devient la colonie d’exploitation la plus rentable de son temps, la perle de l’empire.
La colonne qui manque, c’est la répartition. La plupart des autochtones acquittent l’impôt en corvée et non en monnaie, dans un régime qui rappelle le servage d’Ancien Régime — aboli en France depuis un siècle. Les marchés rentables sont constitués en monopoles protégés : opium, sel, alcool, étain du Laos, charbon et métaux non ferreux de l’Annam et du Tonkin. Les infrastructures ne vont qu’aux zones qui rapportent, si bien que le Laos et le Cambodge n’en voient presque rien. Jusqu’en 1935, il n’existe que deux lycées français dans tout le pays. Et à poste égal, un fonctionnaire venu de France touche quatre fois plus que son collègue formé sur place, par le cumul du salaire métropolitain et de la prime d’expatriation. Sous la colonisation française court d’ailleurs une infra-colonisation vietnamienne : les Viets essaiment dans toute l’Union comme cadres intermédiaires, techniciens subalternes et surtout coolies des mines, des plantations et des chantiers de chemin de fer.
Le cas de l’opium mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il contredit une idée reçue tenace. Oui, la France prohibe les stupéfiants en métropole au début du XXe siècle. Non, cette prohibition ne vaut pas aux colonies : la Régie de l’Opium fonctionne jusqu’en 1954 et, selon l’historien Jean-François Klein, elle finance parfois jusqu’aux deux tiers du budget général de l’Indochine. On a pu qualifier ce dispositif de narco-État. Le terme est anachronique et polémique, mais il pointe une réalité budgétaire simple : une administration dont les recettes dépendaient de la vente encadrée d’une drogue à ses administrés.
Dernier point, et c’est peut-être celui qui surprend le plus : la colonie n’enrichit pas la France. Elle enrichit un groupe très restreint — armateurs bordelais, marseillais et havrais, soyeux lyonnais, sidérurgistes, quelques banques. Le Français moyen n’y touche rien et paie même sa part des subventions. La légende de l’empire qui aurait nourri la métropole se dissout dès qu’on regarde la liste des bénéficiaires. Au passage, la IIIe République avait promis de mettre fin aux aventures coloniales de l’Empire ; les intérêts déjà engagés à Sài Gòn l’ont emporté, et elle a poursuivi les conquêtes qu’elle dénonçait.
1931 : la faim dans un pays qui exporte
Puis vient la crise. Elle atteint l’Indochine en 1931, dans un pays paysan à 95 %. Le remembrement des terres en immenses propriétés achève un monde rural qui, jusque-là, ne se portait pas mal. Et voici le paradoxe le plus difficile à admettre : la faim ne vient pas d’un défaut de production. Le pays produit énormément. Il exporte vers la France, vers le Japon, vers la Chine, pendant que ses campagnes s’appauvrissent.
La détresse cherche des formes. Des faux messies surgissent, comme lors de la révolte méo chez les H’mong. Des sociétés secrètes chinoises se réactivent. Des sectes politico-religieuses se constituent, un bouddhisme réformé s’organise, le caodaïsme prend son essor. Tout cela est réprimé, durement. Troupe coloniale, Légion, police, milices annamites et tonkinoises sont mobilisées sans relâche, et la Sûreté coloniale fait tourner à plein régime les bagnes de Poulo-Condore et de Lao Cai. La colonisation « sans heurts » est une fiction rétrospective : elle a exigé un appareil répressif permanent.
Des réformes sont proposées. Elles arrivent trop tard, ou n’arrivent pas. La grande enquête lancée sous le Front populaire reste sans effet. En 1935, la journaliste Andrée Viollis publie Indochine SOS, préfacé par André Malraux, qui écrit : « L’Indochine est loin, on entend mal les cris qu’on y pousse. » Le livre dérange. Il ne change rien.
Ce qui frappe, avec le recul, ce n’est pas la brutalité — elle est documentée et personne de sérieux ne la conteste. C’est la constance de l’aveuglement, d’un bout à l’autre. En 1847, on tire au canon au nom d’un traité que l’adversaire n’a pas signé, faute d’avoir compris ce qu’était un tribut. En 1931, on laisse un pays exportateur avoir faim, faute de vouloir regarder qui reçoit quoi. Entre les deux, quatre-vingt-quatre ans, et les mêmes lunettes. On peut y lire une leçon sur les empires. J’y vois plutôt une leçon sur les administrations, qui mesurent admirablement ce qu’elles savent compter et n’ont aucun instrument pour le reste. Les recettes de la Régie de l’Opium tenaient dans un tableau. La colère des campagnes, non.