Sous le chœur de l’abbaye de Saint-Riquier, en Picardie, coule une source que les païens tenaient déjà pour sacrée. Autour d’elle s’est bâti, depuis 625, un monastère saccagé, massacré, incendié, oublié — et pourtant toujours debout. Son histoire est celle d’une série de sauvetages improbables.
On descend quelques marches sous l’abbatiale et on se retrouve, très concrètement, les pieds dans l’eau. Une source coule là, dans le noir, sous des tonnes de pierre. Elle coulait avant les moines, avant les Francs, avant les Romains. Les païens de l’Antiquité la tenaient pour sacrée ; les chrétiens du Moyen Âge l’ont dite miraculeuse. C’est autour d’elle qu’un jeune noble picard nommé Richarius a planté son monastère, vers 625.
Quatorze siècles plus tard, l’ensemble est toujours là, au milieu d’un bourg de la Somme. Cela n’a rien d’évident. Entre-temps, l’abbaye a été pillée par les Vikings, prise d’assaut et vidée de ses habitants par un comte en 1131, disputée par les Armagnacs et les Bourguignons, occupée par les Anglais, malmenée par les guerres de Religion puis par la Révolution, et laissée à l’abandon presque tout le XIXe siècle. Elle aurait dû disparaître dix fois. À chaque fois, quelqu’un l’a sauvée — souvent sans le vouloir.
Un ermite, une source et un crâne conservé depuis 1400 ans
De Riquier lui-même, on sait peu de chose de première main. La tradition raconte un noble du Ponthieu converti par des moines venus d’Irlande, qui prêche dans la région, fonde son monastère, puis s’en éloigne pour vivre en ermite dans la forêt de Crécy, où il meurt. Ses moines ramènent son corps sur le site.
Attention au registre. Ce récit ne repose pas sur des archives contemporaines mais sur des Vies écrites bien plus tard — dont une rédigée par Alcuin en personne, à la fin du VIIIe siècle, soit près de cent soixante-dix ans après les faits. Autrement dit : la biographie du fondateur est un texte carolingien, écrit à un moment où l’abbaye avait tout intérêt à se donner un saint fondateur solide. Le noyau est vraisemblable : un ermitage picard du VIIe siècle dans le sillage de l’évangélisation irlandaise, c’est conforme à ce qu’on connaît de l’époque. Le détail, lui, relève de l’hagiographie. Ce qui est matériellement là, en revanche, ne se discute pas : le crâne de saint Riquier est toujours conservé sur place, quatorze siècles après la fondation.
La source, elle, a servi une autre carrière. Elle est associée à saint Marcoul, un Normand du VIe siècle réputé guérir les écrouelles — ces adénopathies tuberculeuses qui creusaient des fistules purulentes au cou et que personne ne savait soigner. Vers 900, les Vikings menaçant son monastère de Coutances, le roi Charles III fait transférer ses reliques à Corbeny, dans l’Aisne. Or Saint-Riquier se trouve à peu près à mi-chemin entre les deux : le convoi est très probablement passé par là.
De ce transfert, la tradition fait naître le pouvoir thaumaturgique des rois de France, ces souverains censés guérir les écrouelles d’un simple contact — « le roi te touche, Dieu te guérit ». Ici, il faut ralentir. Marc Bloch, qui a consacré à la question un livre entier en 1924, Les Rois thaumaturges, situe l’apparition du rite royal bien plus tard, autour du XIe siècle, et n’en fait pas une conséquence directe de Marcoul : c’est plutôt le culte du saint qui a été raccroché après coup à la fonction royale, Corbeny devenant l’étape où les rois fraîchement sacrés à Reims allaient toucher les malades. Une légende de fondation, donc — mais qui dit quelque chose de vrai : le pouvoir avait besoin d’un saint pour légitimer un geste, et il est allé le chercher là où il passait.
L’amant de la fille de Charlemagne devient abbé
En 751, Pépin le Bref dépose le dernier roi mérovingien, Childéric III, et prend sa place. À sa mort en 768, le royaume est partagé entre ses deux fils ; Carloman meurt trois ans plus tard — empoisonné, dit-on, sans qu’on puisse le prouver — et Charles se retrouve seul maître des terres franques. Ce sera Charlemagne.
En 789, l’empereur confie le Ponthieu à un certain Angilbert. Le lien est familial, mais officieusement : Angilbert est l’amant de Berthe, la fille de Charlemagne, sans acte de mariage — une union de fait que la cour connaît et tolère. Le voilà duc des terres maritimes, chargé de protéger la Picardie des raids venus de la mer, et dans la foulée abbé de Saint-Riquier. Un guerrier à la tête d’un monastère : rien de choquant à l’époque carolingienne, où l’abbatiat est aussi une charge politique.
Angilbert refonde l’abbaye entièrement, en une dizaine d’années. Trois églises reliées entre elles par des ailes de bâtiments, huit autels dans la seule abbatiale, des reliques rassemblées dans toute la chrétienté et jusqu’à Rome. Devant l’église, un massif occidental — un westwerk, cette énorme façade-tour qui tient de l’entrée monumentale et du donjon. Angilbert y suivait la messe depuis la tribune, au-dessus de l’office célébré en contrebas. Prier d’en haut, en position de guet : tout le personnage tient dans ce dispositif.
Ce massif a disparu. On ne le connaît que par une gravure du XVIIe siècle reproduisant une enluminure médiévale aujourd’hui perdue — une image d’une image. C’est peu, et cela invite à la prudence sur la formule qu’on entend souvent, « le premier westwerk de l’histoire ». Disons plutôt : l’un des tout premiers, et le plus influent, puisque le modèle se retrouve ensuite dans tout l’espace germanique. Pour en voir un debout, il faut aller à Corvey, en Westphalie. Sous le règne de Charlemagne, on cite couramment seize cathédrales, soixante-cinq palais et deux cent trente-deux monastères sortis de terre : Saint-Riquier a servi de référence à ce chantier d’empire.
842 : le français naît dans un atelier de copistes
L’autre production de l’abbaye n’était pas en pierre. Saint-Riquier appartenait au réseau d’Alcuin et de l’école palatine, aux côtés notamment de Corbie. On y copiait énormément, en pleine réforme carolingienne — cette entreprise de remise en ordre des textes, de la liturgie et de l’écriture elle-même.
Car c’est de ce milieu que sort la minuscule caroline, alphabet net, arrondi, séparant les mots, conçu pour être lu vite et sans erreur là où la minuscule mérovingienne devenait un enchevêtrement illisible. Le gothique l’a supplantée quelques siècles, puis les humanistes italiens l’ont exhumée en la croyant antique. Nos caractères d’imprimerie, et donc ces lignes, en descendent directement — une survivance autrement plus solide qu’un mur.
Puis vient 842. Deux petits-fils de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve, s’allient contre leur frère Lothaire Ier et se jurent fidélité à Strasbourg. Pour que chaque armée comprenne ce que jure l’autre, les serments sont prononcés en lingua teudisca et en lingua romana. Celui qui les couche par écrit s’appelle Nithard : fils d’Angilbert et de Berthe, abbé de Saint-Riquier et duc des terres maritimes comme son père. Le texte sort des ateliers de l’abbaye.
C’est le premier document connu à transcrire la langue romane, et on l’appelle volontiers l’acte de naissance du français. La formule est belle ; elle mérite deux réserves. D’abord, cette langue n’est pas encore du français, mais un état intermédiaire entre le latin parlé et l’ancien français. Ensuite, l’original a disparu : nous ne lisons les serments que dans une copie tardive de l’Histoire de Nithard, réalisée plus d’un siècle après. Ce qui reste vrai, et vertigineux : la première phrase écrite dans l’ancêtre de notre langue n’est pas un poème ni une prière. C’est un pacte militaire entre deux frères contre le troisième.
Nithard est mort au combat pour Charles le Chauve, et les historiens ne s’accordent pas sur les circonstances. La date la plus retenue est le 14 juin 844, lors d’un affrontement contre Pépin II d’Aquitaine du côté d’Angoulême ; d’autres avancent le 15 mai 845, face aux Vikings. Des fouilles de sauvetage dirigées en 1989 par Honoré Bernard ont retrouvé, sous le portail de l’abbatiale, le sarcophage où la chronique disait qu’il reposait près de son père. Le désaccord des spécialistes n’est pas un aveu de faiblesse : c’est ce à quoi ressemble l’histoire quand elle refuse d’inventer.
Quinze mille habitants, puis un comte devenu loup
À son apogée carolingienne, la ville de Saint-Riquier aurait compté jusqu’à 15 000 habitants — davantage que Paris à la même date, dit-on. Le chiffre vient des documents de l’abbaye elle-même, repris par le chroniqueur Hariulf, et la démographie médiévale est un terrain glissant : ces recensements comptent des feux, des tenures, des dépendants, rarement des personnes au sens où nous l’entendons, et ils servaient à prouver la puissance d’un établissement. Ordre de grandeur, donc, pas résultat statistique. L’essentiel tient ailleurs : autour de l’abbaye vivait une vraie ville, si bruyante et si active que les abbés ont fini par s’en éloigner pour respirer, notamment dans un domaine voisin dont le nom dit tout ce qu’il y a à savoir — Abbeville, la ville de l’abbaye.
Cette prospérité attirait. Les Vikings, remontant les cours d’eau du Ponthieu, ont fini par y prendre pied et par ravager le monastère ; l’abbatiale a résisté au feu, beaucoup d’autres bâtiments non. Puis, en 1131, Hugues d’Avesnes, comte de Saint-Pol, poursuit des rivaux réfugiés dans l’abbaye. Le droit d’asile ne l’arrête pas : il assiège la place, l’emporte, et fait massacrer tout ce qui s’y trouve. Hommes, femmes, enfants, vieillards, religieux. Le roi de France et le pape s’en émeuvent, interviennent, arrivent trop tard.
C’est alors que le pays se met à raconter une autre histoire. La nuit, dit-on, le comte prend l’apparence d’un loup chargé de chaînes ; on l’appelle « la bête », et ses lamentations hantent encore le Ponthieu. Cette légende n’est évidemment pas un fait historique — mais elle est un document. Elle nomme un coupable précis et exécute une sentence que ni le roi ni le pape n’ont su rendre. Les paysans du Ponthieu n’avaient pas de tribunal ; ils avaient un récit.
Crécy, le flamboyant, et le mépris qui a tout sauvé
En 1258, une nouvelle église gothique commence à monter. Elle mettra des siècles à s’achever, parce que la guerre de Cent Ans s’invite au milieu du chantier. Saint-Riquier devient une base de repli française, puis un enjeu entre Armagnacs et Bourguignons, avant que les Anglais ne s’en emparent. Le 26 août 1346, à quinze kilomètres de là, l’armée anglaise écrase la chevalerie française à Crécy ; le Ponthieu, occupé, ne revient à la France qu’en 1360, par le traité de Brétigny. Commencé en gothique rayonnant, le chantier s’achève en gothique flamboyant : deux styles superposés, séparés par une guerre.
Le résultat mérite qu’on lève les yeux. Au tympan du portail central, pas de Jugement dernier — ce répertoire obligé des grandes façades — mais un motif végétal, l’arbre de Jessé, la généalogie du Christ figurée en branchages. Les voussures déroulent la vie entière de saint Riquier ; plus haut se tiennent la Trinité et la Vierge couronnée, à qui l’église est consacrée. Le portail sud revient à saint Eustache, le nord à sainte Geneviève. Une façade qui raconte une ascendance plutôt qu’un châtiment : le choix n’est pas neutre pour un établissement qui a passé mille ans à défendre sa légitimité.
Vient alors le XIXe siècle, et son goût très arrêté. On restaure massivement, souvent en réinventant un état ancien plus rêvé que documenté. Le gothique flamboyant, lui, est méprisé : un style bâtard, une décadence, la fin fatiguée du « vrai » gothique. Saint-Riquier ne mérite donc pas qu’on s’en occupe. Les restaurateurs passent leur chemin. C’est là le paradoxe le plus savoureux de cette histoire : ce dédain a privé l’église de crédits et l’a rapprochée de la ruine, mais il l’a aussi épargnée des reprises trop zélées qui ont défiguré tant d’édifices à la même époque. Elle a vieilli sans être refaite. Le mépris a fait office de conservation.
1945 : l’abbaye de Saint-Riquier sauvée par une guerre qu’elle n’a pas subie
Après la Libération, l’ensemble est en piteux état. L’État, lui, distribue des aides — mais elles sont réservées à la réparation des dommages de guerre, et Saint-Riquier est sortie indemne du conflit. Aucun bombardement, aucune destruction. Aucun droit à l’argent, donc.
Un conservateur trouve la parade et obtient les subventions quand même. Le dossier ne tient pas debout, la restauration a lieu quand même. L’abbaye se visite aujourd’hui : c’est un centre culturel, avec son verger, ses concerts et ses expositions. Mesurons ce que cela signifie. Un ensemble de quatorze siècles, foyer de l’écriture carolingienne et berceau du plus vieux texte connu en langue romane, doit sa survie non à l’admiration qu’il inspirait, mais à la débrouillardise d’un fonctionnaire.
C’est peut-être ce que l’histoire de l’abbaye de Saint-Riquier apprend de plus utile. Nous aimons croire que les chefs-d’œuvre se transmettent parce qu’ils sont des chefs-d’œuvre. En réalité, ils passent parce qu’un amant impérial y a mis sa fortune, parce que des copistes y ont travaillé, parce qu’une mode architecturale les a jugés indignes d’être touchés, parce qu’une ligne budgétaire a été détournée. Rien de tout cela n’était prévu. À l’heure où nous décidons de ce qu’il faut conserver et avec quel argent, la leçon est peut-être là : ce que nous laisserons debout dépendra moins de nos hiérarchies esthétiques que de la solidité de nos systèmes de sauvetage. Sous l’abbatiale, la source, elle, continue de couler. Elle n’a jamais eu besoin de subvention.