En 1565, les cavaliers d’Ivan le Terrible accrochaient à leur selle une tête de chien et un balai. Aujourd’hui, le FSB occupe encore l’immeuble de la Loubianka où siégèrent la Tchéka puis le KGB. Entre les deux, quatre siècles pendant lesquels la police politique russe et le renseignement extérieur n’ont presque jamais été deux métiers séparés.
Ils arrivent au galop, et l’on sait tout de suite à qui l’on a affaire. Accrochée à la selle, une tête de chien : pour mordre les ennemis du tsar. À côté, un balai : parce qu’ils font le ménage. Nous sommes après 1565, sur les routes de Moscovie, et ces cavaliers sont les opritchniki d’Ivan IV.
Quatre siècles et demi plus tard, le service de sécurité intérieure russe occupe toujours, place Loubianka à Moscou, l’immeuble où siégeait le KGB avant lui, et la Tchéka avant le KGB. Entre ces deux images, une singularité : dans ce pays, surveiller ses propres sujets et espionner l’étranger n’ont presque jamais été deux métiers distincts.
Une tête de chien et un balai : la police politique russe avant le mot
On fait parfois remonter le renseignement russe à l’an 941, quand Igor, prince de Kiev, lance sa flotte sur Byzance au moment précis où la marine impériale combat les Arabes en Méditerranée. La coïncidence est troublante, et l’on en déduit volontiers qu’Igor avait des informateurs dans la ville. C’est possible, ce n’est pas documenté, et l’expédition s’acheva en désastre : les navires russes brûlèrent au feu grégeois. Un service qui envoie sa flotte au bûcher ne fait pas une démonstration éclatante. Rangeons l’épisode au rayon des origines rêvées.
La première police politique russe, elle, est datable. En 1565, Ivan IV, persuadé que les boyards veulent sa perte, coupe le pays en deux et se dote d’hommes qui ne prêtent serment qu’à lui : l’opritchnina. Garde rapprochée, police intérieure et escadron de représailles, les trois à la fois. Les descriptions les plus citées — la tête de chien, le balai — viennent de mémorialistes étrangers passés par la Moscovie d’alors : témoins proches des faits, mais hostiles, à lire avec cette réserve. Prudence aussi sur la durée : on répète que l’opritchnina fut dissoute à la mort du tsar, en 1584, alors que les historiens la voient abandonnée dès 1572. Les hommes, eux, sont restés en place. Le motif reviendra.
Ensuite, la chaîne ne se rompt plus. En 1654, le tsar Alexis Ier crée le département des Affaires secrètes : empêcher les révoltes, débusquer les espions étrangers, traquer les faux-monnayeurs. Il disparaît avec son fondateur en 1676. On attribue volontiers à Pierre le Grand la paternité du renseignement russe ; c’est inexact. Il reprend l’appareil d’Alexis, l’installe dans son département Préobrajenski (1695) et lui donne des moyens sans commune mesure. Il n’invente pas, il industrialise — et l’institution survit cette fois à son maître, mort en 1725.
Sous Catherine II, l’organisme rebaptisé « expédition secrète » se choisit un ennemi neuf : les idées françaises, celles des Lumières. En 1790, l’écrivain Alexandre Radichtchev est condamné à mort pour un récit de voyage jugé séditieux, peine commuée en déportation sibérienne. Pressions physiques ou psychologiques, puis des années d’enfermement : le dispositif est complet. Il lui manque un uniforme. Nicolas Ier le lui donne en 1826, au lendemain de la révolte des décembristes, avec la Troisième Section de la chancellerie impériale, police qui n’obéit qu’au tsar et dispose de ses propres gendarmes.
1881 : le terrorisme fabrique l’Okhrana
Alexandre II réchappe d’un attentat en 1866, d’un autre en 1880. Le 1er mars 1881, à Saint-Pétersbourg, la deuxième bombe de la journée le tue. Ce jour-là, la surveillance change de nature : on ne guette plus des conversations de salon, on affronte des clandestins qui fabriquent des explosifs.
La réponse d’Alexandre III s’appelle l’Okhrana, et c’est là que la fusion s’opère vraiment. Pour surveiller des révolutionnaires réfugiés à Genève, à Londres ou à Paris, il faut des agents hors des frontières : l’Okhrana ouvre des antennes dans les grandes villes européennes, la principale à Paris. Elle achète des informations, et surtout elle infiltre. En 1910, à Paris, un certain Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, est fiché et suivi.
L’infiltration atteint des sommets vertigineux. Evno Azef dirige l’organisation de combat des socialistes-révolutionnaires — celle qui tue le ministre de l’Intérieur Plehve en 1904 — tout en émargeant à l’Okhrana ; il est démasqué en 1908. Un service qui écrit une partie du scénario qu’il prétend déjouer : l’effet secondaire logique d’une maison sans frontière, ni géographique, ni morale.
1917 change l’enseigne, pas la maison
Le 20 décembre 1917, six semaines après la prise du pouvoir, Lénine crée la Tchéka pour combattre la contre-révolution et le sabotage, et met à sa tête Félix Dzerjinski, que l’on surnommera « Félix de fer ». En 1918, le gouvernement s’installe à Moscou ; la Tchéka prend ses quartiers place Loubianka, dans l’ancien siège d’une compagnie d’assurances. Le KGB y siégera, puis le FSB.
Ce qui frappe, quand on cherche la rupture révolutionnaire, c’est qu’on ne la trouve pas là. La Tchéka recrute d’anciens agents de l’Okhrana tsariste, pour une raison que ses chefs n’ont pas dissimulée : leurs méthodes avaient fait leurs preuves. La Terreur rouge frappe les opposants déclarés, mais aussi les grévistes, les paysans, les prêtres, les pacifistes, et des militants de gauche qui n’étaient pas du bon parti. Les premiers camps ouvrent en 1919. De quelques centaines d’hommes, l’organisation passe à près de 300 000 tchékistes en 1922.
Cette année-là, on la juge trop grosse et trop infiltrée par des criminels de droit commun : on la dissout et l’on crée la Guépéou. Changement d’acronyme, continuité de personnel — entre eux, les agents continuent de s’appeler tchékistes, et le mot n’a jamais cessé d’être un compliment dans le métier. C’est la Guépéou qui exécute la collectivisation décrétée en 1929 : récoltes confisquées, 30 000 paysans jugés trop riches fusillés, 111 000 déportés pour la seule Ukraine. À partir de 1931, les camps prennent le nom de goulags. Et en 1932-1933, la famine y emporte, selon les estimations, entre 2,6 et 5 millions de personnes.
1934 : le NKVD, ou la fusion achevée
Staline pousse la logique à son terme en 1934 en fondant le NKVD : un seul service pour le contre-espionnage, la traque des opposants, le renseignement intérieur et le renseignement extérieur. Le même bureau peut, dans la même semaine, signer une liste de fusillés dans une province de l’Oural et relire un rapport venu de Tokyo.
Ce que cette architecture produit, on le voit en 1936-1938. Des quotas d’arrestations et d’exécutions sont fixés région par région ; aucune preuve n’est requise pour arrêter. Environ 750 000 personnes sont exécutées. Restent les corps : incinérés, ou jetés dans des fosses creusées en forêt, sur lesquelles les agents plantent ensuite des arbres. Nikolaï Iejov, qui dirige le NKVD depuis septembre 1936 et que son mètre cinquante-deux fait surnommer « le nabot sanguinaire », est arrêté à son tour, jugé pour trahison, fusillé le 4 février 1940 ; puis effacé par retouche des photographies où il posait aux côtés de Staline.
Le service dévore aussi ses espions : des officiers en poste à l’étranger sont « rappelés au village », arrêtés sur le quai à leur retour, accusés d’être des agents doubles, exécutés. Beria, né en Géorgie en 1899, prend la direction du NKVD et ouvre les premières écoles d’espionnage. Le cliché du surdoué recruté pour son génie n’y tient pas : ce que l’on cherche, ce sont des profils ordinaires, capables de traverser une pièce sans qu’on les remarque, et parlant plusieurs langues. Le talent recherché, c’est la banalité.
Le laboratoire de poisons né en 1921 passe sous sa coupe. Trotski, lui, est traqué dans le monde entier depuis la fin des années 1920. Son fils meurt en 1938 dans une clinique parisienne tenue par des émigrés russes : que son entourage ait compté au moins un agent soviétique est établi, que la mort ait été provoquée reste une hypothèse jamais démontrée. Le 20 août 1940, au Mexique, après une tentative ratée dans la nuit du 23 mai, Ramon Mercader tend au vieux révolutionnaire un article qu’il prétend avoir écrit sur lui, et lui demande de le relire. Trotski se penche sur le texte. Mercader frappe d’un coup de piolet. L’arme du crime, ce jour-là, c’était la vanité de la victime.
Le meilleur renseignement du monde ne sert à rien si le chef n’écoute pas
Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique est signé ; son protocole secret partage la Pologne. Le 5 mars 1940, Beria propose au Politburo d’éliminer les prisonniers polonais : officiers, réservistes, policiers, fonctionnaires. Staline signe. Quelque 4 400 hommes sont abattus d’une balle dans la nuque dans la forêt de Katyn ; en additionnant les autres lieux d’exécution, la note soviétique de 1959 déclassifiée en 1992 avance un total de 21 857 morts. Les familles partent au goulag. Moscou a imputé le massacre aux Allemands jusqu’en 1990.
Vient ensuite le paradoxe qui résume tout. L’URSS dispose du réseau d’espionnage le plus vaste du monde. Richard Sorge, installé à Tokyo, a informé Moscou de l’attaque japonaise contre la Chine en 1937 et infiltré l’ambassade d’Allemagne au point d’en lire les intentions. Les avertissements sur les préparatifs allemands s’accumulent, de Tokyo, de Londres, de Berlin. Staline y voit une manœuvre britannique destinée à l’entraîner dans la guerre. Le 22 juin 1941, Barbarossa commence. On lit souvent que Sorge avait donné la date à deux jours près ; les historiens discutent encore de la précision réelle de ses messages, en partie parce qu’il a été fait héros de l’Union soviétique en 1964, ce qui n’aide jamais à démêler l’homme de sa statue. Le fond ne fait pas débat : le renseignement avait fonctionné, le destinataire avait décidé de ne pas le croire.
L’appareil se retourne alors contre l’armée qu’il est censé protéger : un groupe spécial du NKVD tient les soldats soviétiques, déserteurs fusillés, hésitation à l’assaut sanctionnée d’une balle dans le dos. En décembre 1941, pourtant, c’est encore Sorge qui sauve la capitale : il assure que le Japon n’attaquera pas l’URSS, ce qui permet de ramener les divisions d’Extrême-Orient vers Moscou, où les Allemands sont aux portes. Sorge sera arrêté par la police japonaise et pendu en 1944.
De la Loubianka à la Loubianka
La guerre finie, la fusion verse son plus gros dividende. Klaus Fuchs, physicien allemand communiste réfugié en Grande-Bretagne, recruté en 1941, rejoint Los Alamos et le projet Manhattan en 1944. Il transmet l’essentiel à Moscou, à commencer par le choix du plutonium. Le 17 juillet 1945, à Potsdam, Truman annonce à Staline le succès, la veille, du premier essai atomique de l’histoire. Staline ne manifeste aucune surprise. Il savait déjà. Le 29 août 1949, la première bombe soviétique explose.
Beria, devenu trop puissant et trop associé au stalinisme, est renversé par ses pairs du Politburo après la mort du maître et fusillé le 23 décembre 1953 : le purgeur purgé. En 1954, Khrouchtchev crée le KGB, et Berlin, coupée en quatre zones, devient son terrain de jeu. Le service pousse une spécialité : les « illégaux », agents sans couverture diplomatique, sous fausse identité, qui fondent parfois une famille et mènent trente ans durant une vie de voisin ordinaire.
Il vole aussi énormément de plans, pour des résultats médiocres. La navette Bourane, copiée sur son homologue américaine, n’a volé qu’une fois, en 1988, sans équipage. Le Tu-144, surnommé Concordski, se disloque en vol au salon du Bourget le 3 juin 1973 et sa carrière tourne court. Copier un objet ne donne pas l’industrie qui l’a produit. Le KGB reste redoutable dans un registre plus sombre : le dissident bulgare Georgi Markov meurt à Londres en 1978, empoisonné à la ricine par une bille tirée depuis un parapluie — opération des services bulgares menée avec l’assistance technique du KGB.
On croit que la fin de la guerre froide a fait baisser l’activité. C’est l’inverse : sous Gorbatchev, effectifs et budget du KGB augmentent, au point qu’on a parlé d’une « décennie des espions ». En août 1991, le service, qui ne fait plus confiance au secrétaire général, participe au putsch lancé pendant les vacances de celui-ci en Crimée. L’échec du coup d’État, où Boris Eltsine joue un rôle décisif, achève sa réputation. Le KGB est dissous le 24 octobre 1991. De ses morceaux naissent le SVR, pour le renseignement extérieur, et le FSB, pour la sécurité intérieure — ce dernier place Loubianka.
Un ancien officier du KGB en poste à Dresde prend la tête du FSB en 1998, celle du gouvernement en 1999, et la présidence le 26 mars 2000. Le récit de sa dernière nuit allemande — l’officier seul, descendant affronter la foule massée devant le bâtiment, arme à la main — vient de ses propres entretiens publiés en 2000. Récit fondateur dont on n’a aucune version indépendante : à traiter comme tel. Plus parlant encore, ce qu’il a raconté avoir éprouvé en appelant Moscou pour demander des ordres. Moscou se taisait.
Reste la question de départ. Pourquoi cette fusion si tenace ? L’explication la plus économique n’est pas culturelle, elle est politique : un État immense, aux frontières mal tenues, dont les régimes successifs se sont sentis contestés du dedans autant que menacés du dehors, finit par traiter l’opposant et l’étranger comme un seul problème. La confusion a un rendement : une machine unique, capable de retrouver un homme à Mexico. Elle a aussi un coût double. Elle rend le pays illisible à lui-même — quand tout est secret, plus personne ne sait ce qui est vrai, pas même au sommet, et Staline en a fait l’expérience un matin de juin 1941. Et elle fait de n’importe quel habitant un suspect possible, non pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il pourrait savoir. En un siècle, les acronymes ont changé neuf fois. L’adresse, elle, pas une seule.